 |
J'avais déjà adressé à Kadiatou Diallo, quelques remarques rapides. Mais l'intérêt du sujet me suggère qu'il est opportun de porter à la connaissance d'un plus grand nombre de nos compatriotes, les observations qui vont suivre. Le thème que présente Kadiatou est important à plus d'un titre dans le développement d'un pays, comme la Guinée. J'ajoute que mes observations ne doivent pas être prises pour des critiques mais des compléments au texte de Kadiatou. La question posée aurait dû être de première préoccupation pour les dirigeants guinéens dans la construction de la jeune nation. Mais depuis que, ce que l'on aurait pu appeler l'élite ou les élites naissantes de la Guinée du début de l'indépendance, a été étouffée puis partiellement assassinée par la dictature féroce et sauvage de Sékou Touré, puis encore domestiquée à son tour par Lansana Conté; depuis ce temps donc, il n'y a plus eu d'élite au sens courant du terme, géographiquement localisée dans le pays. A la délectation d'ailleurs de ceux qui avaient été nourris au nectar de la philosophie du PDG. L'idée centrale de celle-ci était que « Le révolutionnaire est apte à toutes les tâches que la Révolution lui assigne », quel que soit son niveau de formation. Ce principe de base de la Révolution du PDG va, de façon indélébile, marquer bien des Guinéens au cours de ces cinquante dernières années. Et c'est l'une des explications qui motivent l'attitude mentale de ceux qui se croient capables de diriger des ministères et des grands services techniques de l'Etat et qui y accèdent avec les interventions de toutes natures : parentales, maraboutiques, fétichistes etc. Il faut donc être naïf pour répéter que rien ne marche dans l'Etat guinéen. Sans aller chercher de savantes définitions de l'élite ou des élites (les deux formulations existent), on peut dire que dans toutes les sociétés modernes, « l'élite est la fleur d'une société; de même que la fleur se dresse sur la tige, l'élite entend dépasser le niveau du sol ». Il semblerait que l'utilisation du pluriel « les élites » revêt une connotation négative, car la qualité de l'élite qui entend dépasser le niveau du sol, pour plus de qualité pour tous, se transforme en domination de catégories sociales sur d'autres. Dans toute société moderne où elle existe, l'élite est vue comme le modèle de l'humain à suivre et a fini par désigner l'occupation de statut enviable. C'est la sociologie contemporaine qui a élaboré le syntagme « élites » (au pluriel) pour désigner les divers groupes dirigeants ou dominants, exerçant des pouvoirs sur la société. C'est en cela que l'analyse marxiste postulait que l'Etat ne peut pas être un arbitre, mais qu'il est un moyen de domination politique entre les mains des détenteurs du pouvoir économique. L'analyse sociologique qui a introduit la notion d'élites (au pluriel) est arrivée à élaborer une typologie des élites dans les sociétés contemporaines. Je ne ferai que les citer sans plus de détails : les élites entrepreneuriales sont les décideurs dans l'entreprise; les élites administratives qui entretiennent la continuité d'une organisation administrative dans un pays ;les élites intellectuelles constituées d'écrivains , d'enseignants du secondaire et du supérieur, de médecins, d'ingénieurs, d'architectes etc., les élites traditionnelles : notables de référence, religieux qui servent de « codes » dans des situations de la société. Dans l'article de Kadiatou, il s'agit sans nul doute de l'élite du pouvoir, c'est-à-dire l'élite perçue au niveau de la construction et du développement d'un jeune Etat. Cette approche me semble correcte dans l'exemple guinéen. A ce niveau, je crois que l'élite que présente Kadiatou est constituée par l'ensemble des meilleurs éléments de la communauté guinéenne. Meilleurs voulant signifier dans ce contexte précis, d'éléments susceptibles de constituer des vecteurs de progrès économiques et sociaux pour toute la société guinéenne. Comme il est indiqué ci-dessus, cet ensemble de meilleurs éléments existe dans toutes les sociétés. Malgré l'évolution « déviationniste »de certaines élites qui a conduit à une appréciation négative du qualificatif « élitiste », les vraies élites, surtout dans les pays en construction, doivent avoir une conscience de leur rôle de moteurs dans la société. Kadiatou, le dit d'ailleurs dans la taxinomie de l'élite guinéenne qu'elle dresse. Mais je sens que des trois catégories qu'elle retient (Elites 1, 2, 3), aucune ne joue vraiment un rôle d'élite ayant eu un quelconque impact positif sur la société guinéenne. A. le type I, composé du plus grand nombre, indifférent et passif ? A voir les choses de près, la schématisation n'est pas bonne. Dans cette catégorie, toutes sortes d'individus se côtoient. Plus nombreux, sont ceux qui ont fait de bonnes études mais dont les espérances dans le domaine professionnel sont demeurées parfois dérisoires. Combien se sont contentés de « petits boulots » pour survivre? Combien d'autres ont côtoyé à près de 40 ans, les restaurants universitaires et les foyers SONACOTRA ? Ibrahima Kylé Diallo parle dans son dernier article de ceux qui traînent de chômage en RMI (revenu minimum d'insertion). Se posent donc à ce niveau, pour certains, un problème existentiel. Pour d'autres, toujours dans cette catégorie, qui ont également fait des études de haut niveau, leur travail et une part de chance leur ont permis de devenir professeurs des collèges, lycées, universités, médecins d'établissements sanitaires publics ou privés, ingénieurs, cadres administratifs, contremaîtres etc. C'est au sujet de ceux-ci que les rumeurs les plus folles ont couru sur la Guinée, surtout sous la Première République, affirmant que les « anti-guinéens » doivent leurs situations dans l'Administration et les entreprises françaises parce qu'ils étaient anti-guinéens. On sait aujourd'hui qu'il s'agissait d'une fausse propagande. Les Guinéens qui vivent en France et qui remplissent des conditions de droit peuvent se présenter à tous les concours publics, dans un contexte de compétition rude et où la fraude est inimaginable. C'est cela l'Etat de droit. Bref pour la catégorie 1 de l'élite guinéenne, je ne crois pas qu'il y' ait eu indifférence vis-à-vis de la Guinée. Elle est aussi victime de la paralysie que subit l'ensemble des Guinéens. Ce que Kadiatou considère comme passivité, est mal supporté par nombre d'entre eux. Enfin, il ne faut pas oublier que parmi cette catégorie se trouvent des éclopés de l'aventure guinéenne et même d'anciens ministres et hauts fonctionnaires guinéens à l'extérieur. B. le type II. C'est celui, écrit Kadiatou, qui « contribue à sa façon au développement : expertises, conseils, avis etc. etc. ». On peine à voir l'impact de cette participation au niveau du Gouvernement. Et pourtant, je suis membre de l'ACTOG (Association des Cadres et Techniciens d'Origine Guinéenne) en France, depuis sa création en 1986. L'ACTOG sous la présidence de Maligui Soumah, puis aujourd'hui sous celle d'Abou Katty, a déployé des efforts variés et dans des secteurs vitaux : enseignement, santé et d'autres. Abou Katty était encore à la réunion des Etats Généraux sur l'Enseignement, ce mot d'octobre. Qu'est-ce qui va sortir de la participation de l'ACTOG ? Je ne me fais pas beaucoup d'illusion en sachant tout ce que l'Association a entrepris depuis 1986, sans la moindre prise en compte par les gouvernements successifs. A part les apparences, ils ont toujours préféré la médiocrité à l'efficacité. On a même constaté que s'ils se servent de certains travaux de Guinéens qui en fournissent, pour construire des dossiers pour des organismes extérieurs, jamais les dirigeants guinéens ne mentionnent quelque part les noms des vrais auteurs (surtout s'ils sont à l'extérieur). Combien de Guinéens ne se sont-ils pas reconnus dans des documents, parfois mal recopiés d'ailleurs, sans indication de sources ? Dans ce contexte, je ne vois pas beaucoup de différence entre le type 1 et 2 d'élite. Les uns sont dits passifs, les autres pourraient paraître comme des activistes dont on ne voit pas de résultats sur le terrain. C. le type III : C'est l'élite qui s'est mise au service du pouvoir et lui a donné confiance en sa capacité de gouverner le pays, en lui confectionnant une armature de lois (dont La Loi fondamentale), laissant voir ainsi qu'on se trouvait bel et bien dans un Etat de droit. Des juristes (mais il n'y a pas que des juristes dans ce type III) qui ont accompli un énorme travail et qui assistent journellement, muets comme des carpes, au foulage aux pieds de ces beaux textes juridiques et humanistes On peut être tenté à distance, de se laisser porter par la critique. J'ai eu cette tentation mais c'est une fausse piste, si l'on manque de retenue et de réflexion. A une minorité que j'imagine petite, toute cette catégorie d'élite ne me paraît pas corrompue. J'ai indiqué que dans les deux catégories précédentes, il y avait de nos frères et sœurs qui vivaient chichement à l'étranger. Parmi ceux-là, je pense que si certains avaient eu des opportunités d'emploi au pays, ils y seraient retournés. Mais d'autres n'ont pas envisagé une telle éventualité par éthique personnelle et ont préféré tirer le diable par la queue à l'extérieur, que de rentrer pour se soumettre à un régime dont ils ne partagent rien. C'est tout à leur honneur. Sur cet aspect, il faut tout de même admettre qu'il n'y a pas de pays où toute l'élite a foutu le camp dehors, même dans des situations de guerre. Dans ces cas, certaines élites sont demeurées sur le territoire national, soit pour organiser une résistance à l'envahisseur, soit pour se mettre à son service. Dans la taxinomie de Kadiatou, je retiens que c'est la petite minorité de l'élite du type III, qui s'est enrichie sur le dos de l'Etat, sans état d'âme, qui doit répondre un jour de sa forfaiture. Dans le contexte d'aujourd'hui, cette minorité d'élite corrompue et méprisable, a abdiqué toute éthique, pour se comporter en mercenaires qui se sont mis au service de dirigeants ignares et sans vision d'avenir, et qui exploitent notre peuple comme des colons exploitaient des colonies d'exploitation. Cette minorité corrompue correspond tout à fait à ce qu'une certaine analyse marxiste appelait en son temps « la bourgeoisie compradore ». Il s'agissait d'autochtones qui s'alliaient au capitalisme étranger pour exploiter le peuple. En résumé, de l'analyse de Kadiatou, je tire la conclusion que les trois catégories d'élites énumérées ne constituent pas encore des élites, eussent-elles les titres académiques les plus élevés. Les Guinéens désignés comme élites, sont dans l'ensemble des ressources humaines non allouées aux besoins de développement de notre pays. Ils seront des élites de la Guinée, quand ils seront en prise directe avec la problématique guinéenne et la prise de décision qui s'y rapporte. Cela suppose l'union des Guinéens pour un changement politique dans notre pays. Et alors, ceux qu'on peut appeler aujourd'hui des cadres guinéens dispersées à travers le monde, deviendront l'élite guinéenne. Ansoumane Doré pour www.guineeactu.com
|
 |