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Cet article du talentueux Ibrahima Diallo fera, sans nul doute, plaisir à tous ceux qui ont toujours balayé d'un revers de la main, toute analyse faite à l'extérieur sur la Guinée. Ibrahima Diallo a vu de près la réalité guinéenne et nous en dit ses sentiments. C'est une vue des choses.
C'est à partir du type de constat qu'il fait, que certains de nos compatriotes qui ne veulent rien lire de désagréable pour eux, sont prompts à réclamer à tout propos : "Où est ta proposition?". Comme pour dire : "Si tu n'as rien à proposer, tais-toi!".
Et moi, je dis alors : "Mes compatriotes, que faites-vous de la part de réflexion que certains écrits peuvent apporter?"
Dans toute nation, on a toujours besoin d'une part de réflexion dans ce monde en évolution rapide. Je pense que demander à chaque lecture d'un texte sur le Net, de faire des propositions concrètes, comme si celui qui écrit constituait à lui seul une commission spécialisée, ne rime à rien, et puis des propositions à qui? C'est d'ailleurs dans ce contexte de critiques faciles que certains auteurs alignent des mots en forme de propositions au détriment de réflexions assises sur un sujet. Or bien des réflexions peuvent donner lieu à la formulation de propositions diverses.
Comme le dit Ibrahima Diallo, les changements du type de ce qu'on peut attendre en Guinée ne viendront que de l'intérieur. Cela devrait être clair pour tout le monde. Toutefois, l'histoire récente a montré aussi, que les analyses et écrits faits de l'extérieur sur des systèmes politiques donnés, ont eu un impact sur les changements intervenus par la suite dans ces régimes, par des acteurs internes. Des écrits de l'extérieur avaient fini par ébranler ces acteurs intérieurs.
A l'arrivée au pouvoir en URSS, de Gorbatchev en 1985, personne ne pouvait imaginer la fin du bloc soviétique à une échéance de six ans (1991). De même en Guinée, personne n'avait pu prévoir une chute aussi brutale et dans l'indifférence générale, si ce n'était pas dans la liesse populaire, du Parti-Etat, une semaine seulement après la mort du Responsable suprême de la Révolution. Ce rappel pour dire que les acteurs internes du changement en Guinée (1984) et URSS (1991), avaient subi même inconsciemment, les répercussions des écrits et analyses faits de l'extérieur sur leur système politique et la mauvaise image qui en avait résulté.
Dans la suite de ce que je me propose de dire ici, il ne s'agit pas d'une critique en règle du texte d'Ibrahima Diallo. Celui-ci me donne seulement l'occasion de dire des choses que son texte n'aborde pas.
L'erreur qui guette certains Guinéens de l'extérieur, qui écrivent sur leur pays, est qu'ils sont arrivés à une identification presque "physique" de situations complètement différentes. La situation matérielle et morale de la Guinée, au sens plein de ces qualificatifs, n'a rien à voir avec celles qu'on peut voir ailleurs. Un Guinéen en Europe, en Amérique, en Asie ou ailleurs en Afrique, et qui ne voit son pays qu'au travers de la lorgnette du pays où il vit et l'identifie d'emblée à la marche de celui-ci, est à côté de la plaque. Ce Guinéen peut légitimement souhaiter voir son pays fonctionner dans le sens d'une certaine normalité de gouvernance politique, économique, sociale, culturelle sans que ce constat le mène à une totale identification de la Guinée à ces "modèles" qu'il a sous les yeux.
Malheureusement, bien de nos concitoyens qui écrivent, ont cette tendance de vision des choses. Dès qu'ils constatent de visu que le schéma culturel qu'ils ont en tête est trop loin de la réalité de terrain en Guinée, l'appréciation sur les chances d'une durabilité du statu quo guinéen les envahit. La situation guinéenne d'aujourd'hui, peut paraître figée, vue du dehors, mais comme cette société a été longtemps et totalement embrigadée de 1958 à 1984, des bouillonnements internes forts, même s'ils ne sont pas sensibles à tout l'environnement, existent. C'est pourquoi des changements immédiats, non prévisibles en ce jour, peuvent intervenir.
Ainsi il arrive que des villageois paisibles continuent de cultiver leurs lopins de terre et d'élever quelques chèvres à proximité du cratère d'un volcan endormi depuis longtemps. Certains de ces braves villageois, comme c'est le propre de l'homme, font même des projets d'avenir. Et vlan! Sans avertissement, voilà que le vieux volcan endormi se met à cracher des laves incandescentes qui emportent tout ou presque... Rassurez-vous, ce n'est qu'une image...Une image qui peut se faire réalité.
Toute société qui soulève à un moment donné tant d'interrogations, annonce par là même les prodromes de futurs bouleversements, précisément par ceux qui en semblaient être les solives maîtresses.
Aussi quand Ibrahima Diallo écrit: "Les lectures de la situation sociale et politique faites de l'extérieur sont erronées, dues principalement au fait que la conception de la politique, du bien et du mal, est devenue différente en Guinée. Nous pensons vouloir la même chose pour le pays alors que nos intérêts immédiats sont divergents". J'ai l'impression que Diallo s'est laissé impressionné par le bouillonnement qu'il a constaté et qui a toutes les apparences d'une normalité de l'Etat que réclame en silence de nombreux Guinéens. Que Diallo me pardonne de dire les choses ainsi, mais l'exubérance de la vie sous les tropiques fait toujours mouche sur les Africains vivant le plus clair de leur temps, sous les grisailles de l'Europe ou de l'Amérique du Nord. Plus d'un a observé ce phénomène. J'ajoute en référence au passage de Diallo que je viens de citer que je n'ai pas d'intérêts immédiats particuliers hors de l'ensemble des Guinéens. J'ai une vision de la Guinée qui peut ne pas être partagée par d'autres à l'intérieur comme à l'extérieur. Cette vision de la Guinée n'en fait pas pour moi un intérêt particulier.
Quelle que soit la situation créée à des hommes, ils arrivent toujours à se donner une organisation de survie. Cela peut tenir des années, des dizaines d'années. Mais arrive un moment où l'ordre établi (surtout s'il est décrié) s'effondre parce qu'il a fini par lasser tout le monde, y compris ses gardiens et ses cerbères les plus vigilants. Comment? Eh bien! C'est parce qu'ils ont inlassablement entendu et enregistré qu'il ya mieux ailleurs en terme de gouvernance d'un pays. Cela finit par entraîner ses effets de changements.
Seuls les écrits de la presse papier, de la presse électronique, les livres, la diffusion de la formation et de l'information sont capables de conduire à l'effritement d'édifices politiques qui semblaient bien solides. Ce ne sont pas, il faut y insister, des légions armées venues de l'Occident qui ont terrassé et disloqué le bloc soviétique, mais les écrits de dissidents soviétiques dont Alexandre Soljenitsyne, très souvent à l'extérieur du pays, ont eu une part non négligeable. Sur ce plan, notre faiblesse en Guinée est que le Guinéen lit peu, notamment parmi ceux qui peuvent le faire intellectuellement et économiquement. Parmi ceux-là, quel pourcentage ? Imaginez-vous : lire une douzaine de livres (romans, essais politiques, sociologiques etc.) et des journaux par an, c'est-à-dire un seul livre par mois, pour s'ouvrir davantage à la réflexion sur la marche du monde !
Or, il n'y a que de cette manière qu'un changement réel a des chances de se produire rapidement. Dans notre cas guinéen, la lecture de simples journaux ou du Net donnent des urticaires à des hommes en pleine maturité intellectuelle, non pas toujours à cause du contenu mais de l'effort qu'une telle lecture réclame.
Ceux qui écrivent dans les journaux et sur le Net ne doivent pas céder à la facilité de ceux qui leur crient que leurs écrits ne sont pas objectifs et sont loin de la réalité. Ils peuvent déployer toute leur ingéniosité et tous les moyens pour offrir une information riche, ils ne réussiront pas à satisfaire le type de lecteurs qui n'en veulent pas.
Qu'il s'agisse d'écrits trop critiques ou qu'il s'agisse d'écrits apologistes à peine voilés du gouvernement ou de la société en général, une réalité apparaît en filigrane à l'observateur attentif : on a en face, une société au fronton de laquelle, on pourrait placer ces mots d'Horace: "carpe diem", signifiant "mets à profit le jour présent". Ces mots du poète latin (65-8 av. J.-C.) dans Odes, rappellent que la vie est courte et qu'il faut se hâter d'en jouir.
L'organisation et le fonctionnement d'un Etat républicain du XXIe siècle doivent-ils être basés sur une telle conception? C'est ce qui est pourtant la réalité du cas guinéen, tant au plan public qu'au plan privé. La déliquescence de l'organisation étatique que semble éluder la fébrilité des affaires, qui impressionne le visiteur de passage à Conakry, ne repose que sur du sable mouvant. C'est ce que je crois et que j'ai appris sur d'autres ailleurs, que je n'identifie nullement dans le détail à la situation guinéenne, comme je l'ai dit plus haut. Mais il existe, partout sur terre une constante dans les aspirations humaines qui sont les mêmes.
Quand je parle de base sur du sable mouvant de la société guinéenne, c'est que celle-ci a perdu toutes les valeurs éthiques qui constituent les fondements des repères sociaux. Dans le même temps, on a l'impression d'un renouveau religieux (notamment islamique), mais n'importe quelle fripouille, sans profession connue ni sources précises de revenus, qui se présenterait dans sa famille, subitement fortuné, a des chances de n'éveiller aucune interrogation. Si par dessus le marché, le fils prodigue propose à des membres de la famille de les envoyer faire le pèlerinage à La Mecque (Lieux saints), il ya beaucoup de chance qu'il trouve preneurs de sa proposition. Cet exemple qui n'est pas unique en son genre, illustre bien la dégradation des mœurs, et il ne s'agit pas seulement d'une vision extérieure des réalités intérieures. On pourrait même multiplier les exemples.
N'allez donc pas dire que ce qui s'écrit sur le Net, n'est que pure fiction. Ces écrits devraient, du reste, déborder largement l'espace purement politique (du gouvernement et des ministères) pour embrasser tout l'espace guinéen. Certes le vaste théâtre d'ombres qu'on projette aux yeux de la population à Conakry depuis des années, ne facilite pas la lisibilité de l'espace humain guinéen.
Pour me résumer, je dirai que la mauvaise interprétation des articles du Net relève, à mon avis, de deux types d'erreurs. Il peut s'agir en premier lieu d'un comportement aristocratique, ou si vous voulez, d'un complexe de supériorité de la part d'un Guinéen vivant à l'extérieur. Celui-ci, il ne s'agit pas forcément d'Ibrahima Diallo, peut aborder les problèmes guinéens comme si tout était demeuré inerte dans le pays. A l'opposé, il se trouve encore des Guinéens de l'intérieur qui s'opposent tout simplement à tout ce qui peut venir (comme idées) de l'extérieur.
En deuxième lieu, l'erreur à mon avis, peut tenir du fait qu'on ne lit pas suffisamment la presse écrite guinéenne. Celle-ci comporte des journalistes de talent qui sont journellement sur le terrain. Or, sur divers sujets, on constate que leurs analyses, à des nuances près, sont les mêmes qu'on lit sur le Net. Des partenariats existent d'ailleurs entre presse papier et presse électronique.
Encore une fois, il faut que certains de nos concitoyens en viennent à voir que les écrits, même s'ils ne jouent qu'à long terme sur les régimes politiques, sont nécessaires. La fureur de vivre qui anime ceux qui profitent de, ou s'agitent dans la situation actuelle en Guinée, ne peut pas leur permettre d'anticiper le futur guinéen, et encore moins, de se remettre en cause.
Par conséquent, je souhaite qu'Ibrahima Diallo poursuive ses contributions stimulantes, car il s'agit de la part de l'intellectuel qu'il est, comme d'autres, de ne pas casser sa plume. Ce qui a tant manqué à la Guinée par le passé, ce sont les éveilleurs de conscience par la plume. Aux premiers intellectuels des débuts d'indépendance guinéenne, à qui on reproche facilement à présent, de n'avoir pas fait grand’ chose contre la montée de la dictature, on oublie qu'ils étaient, non seulement, en tout petit nombre que la dictature a commencé de détruire dès le début des années 60, mais qu'ils n'y avaient pas encore, à cette époque, l'équivalent de ce formidable outil qu'est aujourd'hui le Net.
Ma conclusion est que j'ai saisi l'occasion de l'article d'Ibrahima Diallo "Ollaid", pour dire un certain nombre de choses, parfois même loin du texte de référence. Cela serait donc une mauvaise lecture de ce que je viens de dire, que de penser que je n'ai fait ici, qu'une critique d'Ibrahima que j'estime à travers ses écrits. Mais les intellectuels discutent aussi fermement, en s'enrichissant mutuellement.
Ce, sur lequel j'ai insisté ici et qu'a toujours soutenu Ibrahima Diallo, est que l'Etat guinéen repose sur beaucoup d'apparences. Ce qui fait l'union de Lansana Conté et de l'Armée ne repose que sur des intérêts matériels. Il y a une totale absence de fondements spirituels et éthiques. C'est un grave manque qui marque profondément notre pays et ne peut pas lui permettre de poursuivre indéfiniment ainsi.
Ansoumane Doré pour www.guineeactu.com
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