« Avant d'assumer notre histoire, pardonner et se réconcilier, il nous faut la connaître, cette histoire, pour apprendre de nos erreurs et pour que "plus jamais ça" sur le plan politique, économique et social.
En dehors de tout calendrier, des échéances programmées, des questions doivent être débattues dans un cadre le plus large possible et avec tous les Guinéens d'ici et de l’étranger.
Ces assisses nationales doivent porter sur la restructuration de l'Armée, à travers sa formation et son équipement, pour en faire une armée républicaine, vouée à la défense de l'intégrité territoriale et des institutions démocratiques. Il y a aussi l'éducation civique et politique des citoyens, qui incombe en premier lieu aux partis politiques et à d'autres, pour redonner confiance dans la politique et aux élections
Pour assurer cette position centrale, de neutralité sans indifférence en adoptant une position de recours ou d'arbitrage, je pense que pour le bien de toute la nation, la meilleure issue, sans exclusion aucune, serait l'organisation d'une plate-forme, de concertation Nationale ou d'un forum à travers un caractère "Participatif et Inclusif' qui vous permettra, toutes sensibilités confondues, de dégager les organes, cadres et instruments de la transition. » (Le Président Dadis)
L’accueil passablement tiède réservé par la plupart des analystes du Net au discours historique du Président Dadis ne me surprend pas. Cela ne m’inquiète pas non plus. Ce ne serait là qu’une simple tempête agitant la Toile. En effet au pays c’est autre chose. Les médias privés, notamment les stations FM sont devenues un véritable espace pour une conférence nationale. C’est que l’annonce faite par le Président Dadis lève l’ultime tabou qui a plombé la transition politique et le changement social en Guinée depuis le 3 Avril.
Les six conférences nationales tenues sur le continent au seuil des années 90 ont toutes été convoquées par le chef de l’Exécutif (Félicien Eboussi Boulaga).
En annonçant la tenue d’Assises nationales pour conduire la Transition, le chef de l’Etat a fait comme tous les soldats patriotes qui ont mis fin à des journées révolutionnaires qui ont débouché sur des bains de sang, stoppées par des soldats patriotes. On peut évoquer au moins le cas heureux du Mali.
La prise de pouvoir par nos soldats est rigoureusement similaire à l’histoire de ces pays, même si ici et là il y a eu une reprise en main par les forces conservatrices. A ceci près qu’après les journées insurrectionnelles de janvier-février, sanglantes comme cela s’est vu ailleurs, il y a eu cette parenthèse qui n’a fait que décaler les deux séquences vécues ailleurs sans solution de continuité. Le peuple se lève contre la dictature. Les soldats « loyalistes » tirent dans le tas. Un soldat patriote, un A.T.T. et ses compagnons disent à leurs frères d’armes « ça suffit ! »
Et suit la conférence nationale.
Alors que veut-on de plus du président Dadis ?
Certes, il se peut que la foule de la jeunesse massée au Stade du 28 Septembre qui a voulu plébisciter le chef de l’Etat était manipulée. Il est notoire que le Président est implicitement revenu sur le communiqué de la veille, le matin du samedi (communiqué et non décret comme l’ont dit à tort certains commentateurs), acceptant le chronogramme proposé par les Partis.
Cela dit, quel patriote aujourd’hui, y compris les chefs de Partis, peut sérieusement faire croire à la possibilité technique et matérielle d’organiser des élections crédibles et transparentes dans le contexte de pourrissement de tout l’appareil d’Etat ? Un appareil vieux de cinquante ans, miné par la corruption, l’incompétence et surtout par un passif financier et moral abyssal ?
On me rétorquera qu’il suffit que les militaires passent la main à un certain C.N.T. (Conseil national Transitoire), qui mettra en place les organes institutionnels capables d’organiser des élections libres, transparentes et donc crédibles. A la suite de quoi, les nouveaux pouvoirs issus de la légitimité populaire, poursuivront le nettoyage entamé par le Capitaine Dadis et ses compagnons. Mais ce serait faire l’impasse sur les leçons à tirer de l’histoire récente de notre pays, et risquer une nouvelle reprise en main, au lieu de revenir au point où le peuple debout a été stoppé net dans son élan, floué et frustré dans son aspiration au changement radical.
Il y eut d’abord la parenthèse pseudo-consensuelle de M. Kouyaté, ensuite le gouvernement dit de large ouverture de M. Ahmed Tidiane Souaré. Le premier, adoubé par les accords tripartites hâtivement ficelés par l’inter-centrale syndicale, le CNOSSG (Société civile), et des institutions républicaines moribondes, soutenu par ses parrains, organise le reflux du mouvement populaire pour mieux préparer avec le second gouvernement, celui de A. Souaré, le retour des mouvances présidentielles ( peut-être à leur corps défendant ?) qui avaient depuis près de cinq ans, réussi un coup d’Etat contre une tête de l’Exécutif devenue fantomatique, erratique, fréquemment plongée dans le coma.
La mort physique du précédent premier magistrat du pays a permis à une nouvelle génération de soldats de rééditer le coup du 3 Avril 1984.
On peut s’interroger sur le degré de sincérité du patriotisme de tel ou de tel membre du C.N.D.D. Mais on ne saurait nier les liens homologiques entre les idées affichées qu’ils se font de leur mission, et la conscience nationale exprimée par le peuple debout des journées chaudes et sanglantes de janvier-février. D’où l’engagement « spontanéiste » du chef de l’Etat dans les gigantesques chantiers débordants du « Dadis show », qui n’est rien d’autre qu’une conférence nationale qui ne dit pas son nom.
Joignant l’acte à la parole, le Président-Capitaine, le doigt levé, a pointé les maux qui minent notre Etat, notre société et notre nation. Un doigt qui ne se contente pas de dire vaguement « suivez mon regard ». Ils sont là, les hauts dignitaires soupçonnés d’avoir partie liée avec les auteurs du hold-up permanent qui a mis par terre notre économie, assassiné les valeurs qui sont au fondement de notre nation, et brisé les derniers rêves nés il y a à peine deux ans.
Voilà que l’espoir renaît. A commencer par la possibilité de créer les prémices d’un véritable Etat de droit sans lequel toute révolution se dissout dans le sang des jacqueries ou sombre dans la déprime de la récupération par les ci-devant candidats à la direction des affaires.
Anciens et nouveaux. Sans parler de nos « Partenaires » qui sont à nos trousses, criant « Ton pied mon pied ! »
Et la « Jeunesse, celle de Kaloum qui ne saurait représenter les jeunes de Guinée, de marteler des mots d’ordre sincères ou qui leur sont soufflés :
Pas d’élections ! A bas ceci ! A bas cela !
Le pays a frôlé l’illusion du plébiscite. Mais le chef de l’Etat n’est pas tombé dans le piège, me semble-t-il. En revanche, il a annoncé ce que la Nation murmurait depuis des décennies, ce qui tenaillait sourdement ses entrailles et les plis endeuillés de sa mémoire. Il a parlé d’un Forum national. D’un Débat national. D’Assises nationales. En effet aucune solution sectorielle ne saurait panser la plaie béante d’une nation malmenée dans sa relation avec elle-même.
Réconciliation ?
« Mais nous ne sommes pas en guerre ! »
Malinkés contre Soussous ?
« Mais ma mère est baga, mon père est djalonké, ma grand’mère est foulé et mon arrière grand-père s’appelait Togba Ilé Souleymane ! »
Malentendus savamment entretenus par les uns. Innocemment par la plupart. Pendant les années de plomb, les années de la loi scélérate anticasseurs, on a longtemps entendu le refrain
La Guinée est une famille
Eh Guéré mou fan
La vie est belle
Nous sommes tous égaux
Oui mais certains étaient plus égaux que d’autres. Ce sont les quelque deux cents nababs de l’Ecole guinéenne (1) qui nous gouvernent depuis la première République jusqu’au C.N.D.D. Donc ils n’ont nulle envie d’un débat national ; l’idée, le vocable même de conférence nationale est devenu politiquement incorrect dans cette seconde République. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Ils ne sont pas les seuls à redouter un vrai débat national. Nous sommes tous frileux devant l’idée d’un débat ouvert, qui visiterait la mémoire de chacun depuis le premier « complot » de 1961.
Qui oserait, quel Guinéen se risquerait à jeter la première pierre, hormis les victimes directes des tortionnaires des deux républiques ou leurs héritiers encore vivants ? Pas votre serviteur. Je n’ai pas fui la Guinée. C’est librement que j’ai choisi d’abandonner une bourse offerte par la République en Algérie pour venir en France. Alors que mes camarades ont choisi de poursuivre leurs études avant de rentrer en Guinée pour y servir leur savoir-faire, en pleine terreur pédégiste. Et je n’ai pas été condamné à mort comme Siradiou Diallo ! Ibrahima Baba Kaké, Alpha Condé ou Ba Mamadou et d’autres. Certes j’ai quelques proches parents pendus. Comme presque tous les Guinéens.
C’est dire que nous avons tous d’une manière ou d’une autre grimacé sous les pendus du Pont du 8 Novembre, ou ailleurs dans les 23 régions (nos préfectures actuelles) de Guinée. Nous avons été complices en dansant à Dinguiraye, Mandiana, Boké, Washington, Moscou ou à Paris... J’ai déjà écrit ailleurs que nous avons tous un petit camp Boiro dans quelque recoin de notre conscience. Un camp gardé par l’oubli, ce cerbère plus vigilant que des gardiens de prison. Certes, je ne dis pas que nous avons tous été des tortionnaires et qu’il n’ay a pas de victimes d’abominables tortures. Je dis seulement que nous sommes tous des tracassés de notre mémoire hantée par un syndrome qui ressemble fort à la maladie d’Alzheimer. Il s’agit maintenant de nous sortir de cette prison de l’oubli, des dénégations, pour ne pas dire du négationnisme.
La ruine de ce pays n’est pas seulement le fait de ces quelque deux cents prédateurs, non plus celui des Guinéens qui ont subi la terreur de l’intérieur. Ils n’ont pas plié l’échine. Ils ont été des martyrs vivants, des condamnés à une mort humiliante, la mort par mithridatisation.
La hâte, la précipitation pour organiser des élections n’est pas souhaitable. Non pas seulement à cause du risque qu’elles soient bâclées, ou qu’elles précipitent une interruption des chantiers conduits par le Président de la République et du C.N.D.D., au risque de laisser le pays à la merci de narcotrafiquants qui ne sont pas ce menu fretin qu’on vient d’identifier. Aucune magistrature de nos faibles républiques ne saurait arrêter leurs parrains d’outre-mer. Le risque d’une passation de témoin au moyen d’élections précipitées est plus grand. Il est culturel. La Guinée est malade dans la moindre de ses fibres vitales. Quand dans un pays, dans une famille deux frères issus du même ventre, dont l’un a vécu trente ans ici et le second de l’autre côté de l’océan se regardent en chiens de faïence dès qu’il est question de regarder à l’horizon, c’est que ceux-là ne sont plus de la même culture. Ils ne sont plus vraiment des frères.
A l’opposé quand deux Guinéens ont travaillé dans le même bureau pendant trente ans après avoir fait les mêmes études, obtenu le même diplôme (par exemple celui de l’Institut Polytechnique), qu’un beau jour l’un appelle l’autre « Excellence » au hasard d’une rencontre pour une question de service, cela arrive sous tous les cieux où le destin fait ce qu’il veut. Mais que ceux-là aient maintenant honte de se retrouver pour partager le même plat de lafidi, c’est que quelque chose est rompu dans les valeurs culturelles ambiantes.
Aucun décret, aucune ordonnance, aucune élection ne refera le tissu social fait de relations humaines dégradées à ce point en Guinée. La dégénérescence de toutes valeurs qui fondent le vouloir vivre en société en Guinée doit être diagnostiqué. Le pronostic doit être établi, pour rendre possible le traitement adéquat. Une nation en transition depuis cinquante ans est une nation en décomposition avancée. Lansana Conté était devenu un symbole, un symptôme. La façon dont il est parti est un signe presque métaphysique. Il avait cristallisé en lui l’unité nationale en déconfiture. Il est parti à la suite de comas récurrents comme pour nous dire : Réveillez-vous !
La culture ne se réduit pas au tam-tam, au cinéma, à la littérature, aux masques, etc. La culture est une manière collective d’être ensemble avant de bâtir ensemble ce que l’on voudra. Les Guinéens ne sont plus ensemble. Ils viennent seulement de commencer à se parler tout en s’écoutant. Mais la parole anonyme dans les stations FM n’est pas humaine, elle est artificielle. C’est une parole pseudo, une parole peureuse ou bravache. Irresponsable. Il ne suffit pas que Dadis soit le seul à proférer une parole courageuse, qui engage, donc responsable, une parole à risque. Il finira par se lasser, ou au bout d’un trop long monologue, la paranoïa du Pouvoir solitaire finira par avoir raison de sa spontanéité. Ou plus brutalement, son béret rouge symbole du sang qu’il est prêt à verser, s’en ira en nous laissant orphelins, accablés d’un nouveau rendez-vous manqué avec notre histoire, avec nous-mêmes.
La Conférence nationale est l’occasion d’une refondation nationale, d’un examen de conscience, un face à face avec nos manquements, nos félonies, nos cruautés, nos carences, etc. On n’en finira pas avec un show, aurait-il comme vedette le chef d’Etat lui-même. En effet le Dadis show n’est pas une fiction. C’est ce que comprenant, son annonce me semble être une volonté de sa part, de transposer ce show dans un espace plus adéquat. C’est véritablement un transfert de responsabilités. Un seul ne peut pas conduire ces gigantesques chantiers qui embrassent l’ensemble des facteurs socio-économiques du développement. Voilà pourquoi je trouve cette annonce comme un gage de patriotisme et de sens de la démocratie.
Car qui mieux que le peuple pourrait dans ce premier moment dire tous ses problèmes, tous ses besoins et l’ordre de leur priorité ? Qui mieux que les forces vives seront la voix du peuple lors de ces Etas généraux que propose le Chef de l’Etat ? Dans cette séquence, qui est légitimement mieux indiqué pour prendre la main que le Chef de l’Etat s’apprête à passer sinon les forces vives qui viennent enfin de se donner la main ? Il suffirait qu’elles comprennent que les élections ne sont qu’un des chantiers qu’ils auront en charge d’organiser. Y compris leur chronogramme. Mais enfin a-t-on attentivement lu ce discours écrit, ponctué là où il faut ? A-t-on pris le temps de comprendre que Dadis vient d’offrir non seulement le chronogramme, mais les conditions de possibilité de le mettre en œuvre ?
N’est-on pas en train de passer de l’Impasse d’un Dadis Show écartelé entre des chantiers incontournables et des élections inévitables, à l’Espoir d’une Guinée dont le corps en miettes pourrait enfin être reconstruit par tous les Guinéens rassemblés ?
Elhadj Saïdou Nour Bokoum
pour www.guineeactu.com
Notes :
(1) L’Ecole guinéenne, qu’il ne faut confondre avec aucune institution de formation. Il s’agit d’une idéologie succinctement résumée par la formule lapidaire d’A. Somparé : « Le P.U.P., c’est le P.D.G. plus le libéralisme.. ». Je me suis amplement expliqué sur cette notion dans plusieurs articles.
Pour signer la pétition allez sur le lien URL suivant :
http://www.lapetition.be/sign_petition.php?petid=3333
Pour voir les signataires allez sur lien URL suivant :
http://www.lapetition.be/list_signs.php?petid=3333&page=1