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Les gouttes qui font déborder le vase
La grève des travailleurs de l’usine Rusal Friguia, qui paralyse la ville industrielle de Fria et fait subir des pertes énormes à la fois à l’Etat guinéen et à la compagnie Rusal pouvait bien être évitée. D’après un observateur, fin connaisseur des rouages de l’usine et qui a requis l’anonymat, ce problème qui mine aujourd’hui le bon fonctionnement de cette unité industrielle, a d’abord été très mal abordé lorsque porté devant le président Dadis, il y a de cela une année à présent. Selon cet analyste, le simple fait de traiter Anatoly Pantchenko « d’escroc international » ne devrait pas contenter les uns et les autres.
Sur cette lancée, notre interlocuteur ne manquera pas de souligner que l’actuel directeur de l’usine, a en face de lui un collectif de syndicats qu’il a toujours mené par le bout du nez. Sinon, interroge-t-il, pourquoi berner les travailleurs au sujet d’une pseudo augmentation de 17 % de leur salaire et fouler simultanément au sol les accords qui garantissaient et protégeaient ces mêmes salariés de la vertigineuse dégringolade du franc guinéen ? Pourquoi traîner le pas pendant que les autres compagnies minières, comme la SAG ou la SMD, se sont attelées à mettre en pratique les résolutions issues de la rencontre des compagnies minières, qui a eu lieu à Siguiri en 2005, qui stipulent que désormais le salaire minimum du travailleur de la plus petite hiérarchie de toute société minière en Guinée, doit être rehaussé à 1.500.000 GNF.
A ce manque de volonté que notre analyste met à l’actif de l’employeur russe, d’autres causes se sont accumulées et le vase a fini par déborder. Les salariés de l’usine d’alumine de Fria ne comprennent pas cette pratique d’ « apartheid » qui les parque dans ce qui ressemble à des taudis tandis que leurs homologues russes vivent dans des suites à haut standing. A cela, s’ajoutent les conditions de travail extrêmement pénibles au sein même de l’usine. C’est dans pareil cas difficile d’accepter que l’actuel directeur de Rusal Friguia, soit primé comme Meilleur manager de la compagnie au compte de l’année 2009 alors que sur le terrain, aux dires de tous les travailleurs, ce même directeur se comporterait comme un colon. Une chose reste évidente aujourd’hui à Fria, les travailleurs ne mâchent plus leurs mots quand il s’agit de leur relation avec l’employeur russe.
S’ils font porter une partie de leurs griefs au gouvernement, à qui ils reprochent une légèreté dans le ficelage du contrat liant la Guinée à la compagnie Rusal pour l’exploitation des gisements de bauxite des « bowés » de Fria, ils en veulent surtout au directeur actuel de la compagnie. Un des grévistes nous fait remarquer que, pour les dix ans de l’usine, la société française Pechiney avait fait construire une cité d’une vingtaine de maisons. Pour les vingt ans, Pechiney avait érigé une seconde cité de près de trente maisons d’habitation pour les travailleurs. Le groupe électrogène qui alimente la ville de Fria en électricité, a été acquis par la même compagnie de l’hexagone pour marquer le 30e anniversaire de la première usine d’alumine en terre africaine. Lors du 40e anniversaire, la société américaine qui avait pris le relais de la compagnie française, débloqua la bagatelle d’un million de dollars en guise de primes alors qu’elle n’avait officié à l’usine que trois mois seulement. Ce révolté n’arrive pas à s’expliquer que pour le cinquantenaire de l’usine, les Russes, aux commandes depuis 7 ans maintenant, les abordent avec une broutille de 180.000 dollars qu’ils viennent d’arrondir à 400.000 dollars, depuis la dernière négociation datant du 8 avril passé. D’où ce ras-le-bol que les travailleurs expriment à travers la grève qui immobilise le complexe industriel qui, le seul en Afrique, produit en temps normal 18.000 tonnes d’alumine par jour. Vu la saignée qu’un tel arrêt peut provoquer de tous bords, aucune mesure ne serait de trop en guise de solution idoine pour sortir la Guinée de ce nouveau bourbier qu’est la paralysie actuelle de l’usine d’alumine de Fria.
A quand le dénouement ?
Depuis le 1er avril courant, les travailleurs de l’usine d’alumine de Fria observent une grève de protestation dans le but de pousser leur direction et l’autorité gouvernementale à leur restaurer un droit qu’il considère acquis depuis 2005. Pour se faire entendre, les grévistes ont bloqué l’entrée principale de l’usine où ils ont établis leur QG (Quartier Général). C’est à cet endroit précis qu’ils nous ont reçus pour expliquer avec beaucoup de détermination leur motivation.
Notre premier interlocuteur commence par préciser que nous sommes bien à l’intérieur de la première usine d’alumine en Afrique et que nous avons en face de nous un groupement des travailleurs de l’usine et ceux de la principale société sous-traitante dénommée EMF. De là il indique que leur plate-forme revendicative comporte cinq points essentiels. Ce sont : l’application du SMIC (Salaire Minimum Interprofessionnel C….) convenu entre toutes les sociétés minières de la Guinée lors des pourparlers qui ont eu lieu à Siguiri en 2005, l’intégration des travailleurs d’EMF dans l’usine de Rusal Friguia, le traitement des salariés par rapport à la célébration des 50 années d’activités de l’usine, les mesures d’accompagnement compte tenu de la hausse du carburant et le traitement des autres entreprises sous traitantes de l’usine. Et c’est bien pour matérialiser ces cinq points de revendication qu’ils ont disposé cinq grosses machines (deux gigantesques pelleteuses, une grue et deux locomotives) pour barrer l’accès à l’usine. L’intervenant explique en même temps que ce dispositif symbolise leur engagement et leur détermination à freiner la marche de l’usine jusqu’au jour de la satisfaction totale des cinq points de la liste revendicative. Cependant, insiste ce premier porte-parole du jour, ce mouvement de grève a été bâti sur une conviction des travailleurs persuadés que tout mouvement populaire est un mouvement légitime. Pour étayer leur bonne foi, notre interlocuteur s’attardera longuement sur leur disponibilité manifestée lors de toutes les séances de négociations qu’ils ont eu à tenir avec les responsables des syndicats, le gouverneur de la région de Boké, le préfet de Fria ou des membres de l’actuel gouvernement d’union nationale et de transition dont M. Mouctar Diallo et Mme Mariama Penda Diallo, respectivement ministre de l’Elevage et de la Fonction publique.
De ces négociations, dont la dernière datant du 8 avril a eu lieu à bord d’un bus à l’intérieur de l’usine, il ressort que M. Ibrahima Fofana de l’intersyndicale a assuré aux travailleurs que deux de leurs points de revendications ont trouvé satisfaction. Il s’agit de leur prime pour le cinquantenaire de l’usine et de l’application du SMIC. La prime en question initialement fixée à 180.000 dollars par les employeurs Russes a été rehaussée à 400.000 dollars. Les grévistes ne l’entendent pas de cette oreille. Ils exigent que cette prime atteigne la barre de 800.000 dollars et que cela soit matérialisé par un décret pour qu’ils déverrouillent leur position. Sur ce, précise encore notre interlocuteur, Mme Penda Diallo et le préfet de Fria ont pris sur eux l’engagement de soumettre le projet de décret au président pour approbation et signature. C’est seulement à la signature de ce décret que les travaux de l’usine reprendront leurs cours normaux.
Suite à ce premier pas vers un dénouement de la crise engagé par les membres du gouvernement, les travailleurs de leur côté ont fait une première concession. Après une semaine d’interruption, la fourniture en eau et électricité de la ville de Fria est à nouveau assurée pour toutes les 24 heures. Avant de se retirer, ce premier interlocuteur nous a toisés en ces termes : « s’il vous plaît, monsieur le journaliste, quand vous allez rentrer à Conakry, dites à la population guinéenne que les travailleurs de l’usine de Fria ne sont pas des sauvages. Vous avez vu, il n’y a rien de cassé. Les installations sont là. Nous les maintenons plus ou moins bien. C’est un patrimoine national. Aucun Russe n’a été séquestré. Le but de toute grève est de faire perdre l’employeur. Le nôtre, nous sommes en train de lui infliger de sérieuses pertes. Ecrivez cela, peut être qu’il va le lire et il comprendra ».
A la demande de quantifier ces pertes, un autre interlocuteur a tenu les propos ci-après : « au lieu de payer 300.000 dollars d’augmentation pour atteindre le SMIC fixé à 1.500.000Fg pour le dernier employeur de toute société minière guinéenne, le directeur de Rusal Friguia préfère l’arrêt des travaux de l’usine occasionnant ainsi une perte journalière de 500.000 dollars. En plus de cela, à cause de la grève, un bateau de mazout vient de rebrousser chemin après avoir amarré au port de Conakry. Toutes ces pertes sont à imputer au directeur de l’usine ».
Eu égard aux négociations engagées avec la délégation gouvernementale dépêchée à Fria, en plus de la reprise de fourniture de la ville de Fria en eau et électricité, sont ils disposés à faire d’autres concessions ? Ce énième intervenant est catégorique : « la reprise des travaux à l’usine est conditionnée par la satisfaction totale des cinq points de revendication figurant sur notre plate-forme ». Quant aux propos jugés menaçants du Premier ministre à leur endroit, un des grévistes irrités monte au créneau. «Je dois vous dire que les propos du Premier ministre Jean-Marie Doré ont plutôt galvanisé nos esprits, lâche-t-il. Avant sa réaction, poursuit-il, il n’y avait qu’une seule locomotive pour barricader la rentrée principale. C’est seulement après son intervention que le dispositif a été alourdi ». Un autre renchérit : « je trouve déplorable que le Premier ministre dise qu’une heure d’arrêt de l’usine nécessite trois à six mois de redémarrage. Cela montre que le Premier ministre ne maîtrise pas du tout le fonctionnement technique de l’usine malgré le temps qu’il a passé à Fria ». A ce jour on peut dire que la tension entre les travailleurs et les autorités a baissé d’un cran, mais au vu des propos des différents interlocuteurs rencontrés à Fria, il est aisé de comprendre que l’ardeur revendicative des travailleurs de la première usine d’alumine en terre africaine n’est que plus vivace.
Ras JediJah Envoyé spécial Le Démocrate, partenaire de www.guineeactu.com
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