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La Gé Ci (Génération Citoyenne) est un parti politique qui a pris en marche le train de la transition. Son président Fodé Mohamed Soumah, 53 ans, analyste financier à la Bourse de Paris explique sa vision de cette période critique de l’histoire politique de la Guinée. Lisez !
L’Indépendant : Présentez-vous à nos lecteurs?
Fodé Mohamed Soumah : Je m’appelle Fodé Mohamed Soumah. Jusqu’ici, je vivais en France avec ma petite famille. J’ai d’abord vécu au Sénégal après avoir quitté la Guinée sur le dos de ma mère. Nous avons été chassés de ce pays pendant les événements de 1958. Mon père n’a eu son salut que par miracle. Une demi-heure après qu’il eut quitté la maison, notre demeure a été saccagée et brûlée. Les personnes qui s’y trouvaient ont été massacrées. Ensuite, je suis allé poursuivre mes études supérieures en France où j’ai fait le Droit avant de prolonger dans le domaine économique et la haute finance. Je suis diplômé de Technique financière et bancaire supérieure, et de l’analyse financière. Avant de rentrer en Guinée, je travaillais en qualité d’analyste financier au sein de la Bourse de Paris, qui regroupe les places financières de New York, de Londres, de Bruxelles, de Lisbonne, d’Amsterdam et de Paris. C’est en 2006 que j’ai décidé de rentrer au pays afin de pouvoir servir une cause qui me tient à cœur. Il s’agit de la cause de la survie nationale qui interpelle toutes les consciences. Nul ne doit faire dos à la politique et rester indifférent au mal qui ronge le pays. Mes compagnons et moi, nous aurions pu intégrer les structures déjà existantes. Mais, il se trouve que nous avons des partis politiques qui sont la propriété de leurs chefs. Il est difficile d’envisager un quelconque changement au sein de ces partis. C’est pourquoi, nous avons décidé de créer un parti politique. Mais depuis 2006, nous avons été confrontés au refus des gouvernements successifs. C’est sous l’ère du CNDD que nous avons obtenu notre agrément. Le moment est venu pour chaque Guinéen d’essayer de créer ce que j’appelle une émergence citoyenne qui apporterait le bonheur, la paix, le bien-être généralisé, le partage équitable des richesses. Ce qui pourrait faire de la Guinée un pays développé et émergent. Voilà les raisons qui m’ont poussé à rentrer. Car, c’est ici que ça se passe et c’est maintenant.
Vous entrez en politique au moment où le débat sur la transition fait rage. Souscrivez-vous au chronogramme de la transition?
Avant même d’appartenir à un parti politique, j’avais estimé que le chronogramme tel que défini dés le départ n’allait pas dans le bon sens. Il n’était pas nécessaire de mettre une date sans avoir poser tous les préalables liés à ces élections. C’est à mi chemin qu’on devait fixer une date. En ce moment, on aura fini de faire le toilettage de la Constitution, du Code électoral, etc. Dés le départ, j’ai trouvé que ce n’était pas juste de décider d’une façon unilatérale de la date des élections telles que définies par les Forces vives. Après avoir discuté sur la question, nous sommes arrivés à la conclusion que le problème ce n’était pas 2009 ni 2010. La Constitution étant le premier préalable, nous avons estimé qu’il était indispensable de consulter le bas peuple pour savoir de quelle Guinée les Guinéens voulaient-ils. La Constitution suspendue a produit un régime présidentiel qui fait du chef de l’Etat un homme isolé, omniscient, omnipotent et qui décide de tout. Toute chose qui ne répond pas à nos aspirations profondes qui sont favorables au dialogue. Il faut un débat par rapport au système que nous voudrions. Il peut être présidentiel, semi présidentiel ou parlementaire. A la Gé Ci, nous pensons que c’est un régime parlementaire qui correspond le mieux aux aspirations du peuple. En le faisant, on aura réussi à instaurer une démocratie inclusive, participative, une démocratie de proximité. Par ailleurs, la Gé Ci estime que la durée du mandat présidentiel doit être fixée à 5 ans renouvelables une seule fois. A regard de ce qui s’est passé en Algérie, au Niger et un peu partout en Afrique, il y a lieu de faire en sorte que ces points soient inscrits de façon intangible dans la Constitution. C’est-à-dire qu’une fois ces points adoptés, plus personne ne pourra modifier ces points. Nous estimons qu’au moment où certains instituent un mandat de quatre ans renouvelables une fois, au moment où il y a une recomposition politique, il faut éviter de s’installer à demeure. Ce fut le cas dans les années 60 et 70, durant lesquelles, des présidents sont restés des décennies au pouvoir.
La crainte de voir les militaires prendre goût au pouvoir n’expliquerait-elle pas l’empressement de la classe politique à aller aux élections?
Les gens doivent savoir que la politique ce n’est pas un métier, c’est un sacerdoce. Lorsque l’on entre en politique, c’est pour une mission. Après cette mission, on passe à autre chose. Etant donné qu’il y a beaucoup d’éléments à changer dans la Constitution, nous estimons qu’il fallait donner du temps au temps. Il fallait donc régler le problème de la Constitution, celui de la loi électorale et d’autres éléments. S’agissant de la loi électorale, tout le monde sait qu’elle favorisait les votes multiples. Donc, à la place du toilettage de la loi électorale, j’aurais préféré un recensement général. Cette opération devrait permettre d’intégrer une partie importante de la nation qui n’est autre que les Guinéens de l’étranger en passant par nos ambassades. Ceci permettra de faire participer tous les Guinéens dans la construction du pays. Il ne faut pas oublier que ces Guinéens disposent d’une manne financière dont profite la population locale. C’est dire qu’il y a beaucoup d’éléments qu’il fallait mettre en place. Une transition signifie qu’il y a des gens au pouvoir qui sont bien implantés. En Guinée, ce sont les militaires à travers le CNDD, son président et son gouvernement. Il faut déjà réfléchir au cas du président de la République. Qu’est-ce qu’on en fait ? Il serait naïf de penser que le président Moussa Dadis resterait au Camp avec son rang de Capitaine. Certes, la Constitution lui confère le second rang protocolaire, et elle précise qu’il est membre de droit du Conseil économique et social. Mais, il faudrait penser à sa sécurité physique et matérielle parce qu’on est dans un pays où les gens se gaussent de voir un ancien ministre complètement déchu. Lorsque quelqu’un a rendu des services à la nation, il mérite une forme de reconnaissance. Il faut aussi régler le cas des membres du CNDD et du gouvernement qui n’auront pas le droit de participer aux prochaines élections. Nous proposons à ce que les membres du Gouvernement actuel soient accompagnés dans leurs professions d’origine en les remerciant pour services rendus à la Nation. Quant au CNDD, nous proposons que ses membres soient réintégrés dans l’armée. Ainsi, on réorganisera l’armée pour en faire une armée républicaine et une armée de corps de métier. Aujourd’hui, nous devons être interpellés par le bon sens critique et politique. Il vaut mieux essayer de régler le problème de quelques dizaines de personnes pour le bien être de plusieurs millions d’habitants que de vouloir passer sous silence cette question. C’est un point essentiel mais personne n’en parle. On semble oublier que ce jeune Capitaine a pris le pouvoir au risque de sa vie et sans effusion de sang. En trouvant un point de chute au Président pour services rendus à la Nation, en lui assurant une sécurité matérielle et physique, on facilite la transition. En réglant ce problème, demain, on permettra à un ministre nommé de savoir qu’il a une mission. Parler des élections sans prendre en compte tous ces paramètres, c’est ouvrir la boîte de Pandore, c’est tenter le diable. Si j’ose dire, c’est créer les conditions du retour de l’armée au pouvoir. Si cette transition échoue, l’armée reviendra s’installer à demeure.
Pour faciliter le départ de l’armée du pouvoir, certains pensent qu’il faudrait penser à amnistier certains militaires soupçonnés d’avoir participer aux tueries de janvier février 2007. Etes-vous de cet avis ?
Dans le projet de la Gé Ci, nous accordons une place importante à l’esprit de dialogue, de pardon et de réconciliation des Guinéens. Pour que les Guinéens puissent travailler ensemble, nous en sommes convaincus, il faudrait les amener à se parler, à dialoguer. Comme l’ont fait les Sud Africains, les Rwandais. Si l’on parle aujourd’hui de gouvernement d’ouverture, de consensus, d’union nationale, c’est parce que des jeunes ont donné leur vie. Malheureusement, aujourd’hui, c’est motus et bouche cousue sur ce sujet. C’est pourquoi une fois au pouvoir, la Gé Ci entend faire la lumière sur cette question. Il ne s’agit de pas de régler des comptes ou de réveiller les morts, mais nous comptons rechercher la vérité des faits et la vérité historique. Je puis vous dire que les Guinéens sont foncièrement bons mais ce sont les systèmes qui les ont rendus mauvais. Parce que chacun se dit que si je ne fais pas comme l’autre, je serais le dindon de la farce. Ou encore je serais considéré comme un maudit. Il faut donc élucider cette histoire et passer à autre chose. Parlant de l’amnistie, je dirais que c’est un facteur important qu’il faudra discuter. Cette amnistie ne signifie pas marcher sur le sang de nos cadavres. Ce n’est pas, non plus, inciter à la haine. Non ! L’amnistie, c’est savoir raison garder. On ne sait pas qui a fait quoi, et il faudrait qu’on le sache. Lorsque le président de la République a présenté le pardon aux enfants des victimes du Camp Boiro, on a estimé que c’était un geste courageux et louable. Mais, c’est insuffisant parce que l’on ne peut pas fermer un livre qu’on n’a pas ouvert. Une chose reste sure: rien ne pourra se faire sans le bon sens, sans le courage, sans la raison, sans la justice. La justice permet de réhabiliter et de rendre hommage aux victimes. C’est pourquoi dans notre programme, des rues porteront les noms des morts de janvier-février 2007.
Le visage du Conseil National de Transition est connu. A première vue, qu’est-ce que vous en pensez ?
Je n’oserais pas dire que le CNT devient inutile mais je pense qu’il arrive un peu tard. Aussi, je pense qu’un CNT composé de 244 membres qui doivent travailler pendant un mois, ce n’est pas normal. Lorsqu’on a une responsabilité aussi importante que le toilettage de la Constitution et de la loi électorale, il faut une armée de professionnels, des compétences. Je ne dis pas qu’il ne faudrait pas faire appel à toutes les composantes de la nation. Mais, on aurait voulu avoir un CNT de moins de cent (100) membres, composé de véritables professionnels : des magistrats, des juristes, des économistes, etc. C’est-à-dire une équipe qui pourra être référée par la suite à la population à travers les médias, voire en organisant des débats citoyens. Nous pensons qu’il sera difficile pour une équipe aussi hétéroclite et pléthorique de travailler sérieusement. Mais, j’ose espérer qu’on peut encore rectifier le tir en revoyant sa composition. L’autre point qui me paraît anormal, ce sont les dix places accordées aux Guinéens de l’extérieur en comparaison avec leur apport dans le développement du pays. Je trouve que c’est une façon de créer la zizanie. Pour toutes ces raisons, je ne dirai pas que c’est un CNT mort-né mais je pense qu’il va créer encore de sérieux problèmes. Quand je vois que la Commission ad hoc n’a même pas pu tenir le délai de dix (10) jours, je me demande si le CNT pourra faire son travail en un mois. Autant dire que nous devons nous poser les bonnes questions pour essayer d’aller à l’essentiel.
Certains pensent que les partis politiques qui n’ont obtenu que 35 sièges sur les 244 que compte le CNT se sont fait piéger ? Etes-vous de cet avis ?
La vocation d’un parti politique c’est la conquête du pouvoir. Aujourd’hui, les partis politiques devraient revoir leur façon de voir l’avenir. Un parti politique ne doit conjuguer ni au passé ni au présent. Un parti politique c’est la prospective. C’est dire que si les partis politiques avaient anticipé sur un tel cas de figure, ils auraient dès le départ orienté les actions du CNDD qui était novice dans la gestion de la chose publique. Quant au nombre, je trouve que 35 membres sur plus de 80 partis politiques, ce n’est pas équitable. Il est vrai que certains diront qu’il y a une pléthore de partis politiques. Mais, je pense que mieux vaut le trop plein que le monopartisme que nous avons connu. Ce sont les élections qui nous départageront. En ce qui concerne son rôle consultatif, j’aurais préféré que le CNT puisse légiférer sur certains points précis. Il reviendra ensuite à la prochaine Assemblée nationale d’assurer la continuité de ce travail. Le rôle consultatif me paraît donc insuffisant.
(A suivre)
Interview réalisée par Talibé Barry
L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
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