|
Ce titre provocateur est bien l’équivalent de celui d’un ouvrage publié récemment et qui a fait l’objet de nombreuses critiques dans plusieurs milieux intellectuels à travers le monde. L’auteure de ce livre intitulé « Dead End » est une jeune Zambienne qui a eu le double avantage de faire de brillantes études en Zambie ainsi qu’à Harvard et Oxford ou elle en est sorti avec un PhD en Economie.
Au cours d’un salon consacré à l’aéronautique auquel j’avais participé il y a de cela 4 ans (avant la sortie de ce livre), mes collègues et moi décidâmes de se retrouver autour d’un repas. A un moment de la conversation, il m’arriva de récuser avec une certaine véhémence l’aide au développement compte tenu de son inefficacité en Afrique et en occurrence dans mon pays la Guineé. Je m’étais donc retrouvé facilement en minorité et ma position nuancée sur cette question laissait souvent mes collègues pantois. Tous non africains, ils étaient farouches défenseurs de l’octroi de plus d’aide à l’Afrique afin d’apaiser notre misère ! En substance, je comprenais aisément pourquoi le débat sur les questions liées à l’aide étaient devenu « un phénomène de mode » en Grande Bretagne (il fallait a tout va se donner bonne conscience)! Je tentais d’expliquer cahin caha les raisons pour lesquelles il fallait non seulement prendre avec circonspection les sollicitations financières incessantes des gouvernements africains mais aussi en quoi l’aide publique avait été, sous certains rapports, pernitieuse pour l’Afrique. Cependant, je n’avais sans doute pas l’expertise nécessaire de le faire de manière articulée et étayée de données économiques.
Et bien ! Moyo Dambisa, cette brillante universitaire, ex-Head of Strategy à Golden Sachs a su restituer avec brio dans un livre ce que nous, citoyens africains continuons de toujours penser: l’inefficacité de l’aide voire son inutilité.
Vous conviendrez donc aisément avec moi que la question lancinante de l’efficacité de l’aide publique à l’effet de sortir nos pays du sous-développement se pose toujours avec acuité. Elle taraude l’esprit des millions d’africains qui ont vu des milliards de ‘Foregin Money’ déversés en Afrique et qui n’ont servit, entre autres, qu’à louer en son temps, l’avion CONCORDE pour célébrer le mariage de la fille de l’ancien Président Mobutu ou à l’achat d’inutiles véhicules 4X4 qui roulent dans des pays où il existe un problème crucial d’infrastrures routières…Le catalogue de gaspillage de l’argent facile qu’engendre l’aide publique est long donc je vous laisse le soin d’en énumérer votre propre liste.
1. La suppression pure et simple de l’aide publique à l’Afrique
Selon l’ouvrage de Moyo, il faut simplement supprimer l’aide publique au développement en raison de son échec lamentable et ce en dépit des centaines de milliards dont a bénéficié le continent africain en provenance des donateurs étrangers.
Cette approche iconoclaste de la remise en cause de l’APD (aide publique au développement) a soulevé l’ire de beaucoup d’intellectuels en dehors du continent africain. Si cette position a manifestement l’apparence d’être dépourvue de sensibilité humaine il n’en demeure pas moins qu’elle constitue une vision courageuse qui a le mérite de proposer quelques pistes de solutions.
La culture de l’assistanat et de facilité qu’implique le recours massif à l’aide extérieure exige une remise en cause de cette politique doublement prônée pas les partenaires au développement et les Etats africains.
Jeffrey Sachs dans son livre ‘The end of poverty’ estime que pour sortir l’Afrique de son mal développement, il faut substantiellement accroitre le montant de l’aide. Il convient de prendre avec appréhension une telle approche. Pour illustration, nous pouvons affirmer sans aucun risque de nous tromper que les milliards de dollars dont a bénéficié la Guinée durant ces 25 dernières années n’ont absolument servi à rien. Les défis économiques qui se posaient à nous au sortir de la colonisation restent entiers et il ne serait pas exagéré de signaler une régression socio-économique dans bien des domaines (plus de 70% des africains vivent avec moins d’$1).
Selon Moyo, l’aide a contribué sérieusement à la complication des problèmes en Afrique en lieu et place de les resoudre. Son argumentaire principal consiste donc à démontrer que l’aide constitue de « l’argent facile ». Au demeurant, elle prend le soin d’exclure de cette assertion : l’aide humanitaire et celle offerte aux ONG... La référence ici est faite uniquement à ce que les économistes appellent « systemic aid » c'est-à-dire des montants faramineux qui sont transférés d’un gouvernement à un autre a travers une institution telle que la Banque Mondiale.
Pourquoi fallait-il octroyer autant de milliards aux pays en voie de développement ?
L’Europe, sortie économiquement exsangue d’une Guerre Mondiale, se trouva confrontée à un défi majeur qu’il lui fallait relever : remettre sur pied une économie totalement dévastée. Toute l’architecture de l’aide publique au développement est donc née de cette volonté des puissances d’alors en occurrence les Etats-Unis de reconstruire l’Europe.
Ainsi nous assistions à la création des institutions de Brettons Woods (Banque Mondiale et FMI) et à la mise en œuvre du Plan Marshall afin d’obvier aux difficultés économiques auxquelles l’Europe faisait face. Cette batterie de mesures économiques de l’époque permit donc à l’Europe de retrouver très rapidement le chemin de la prospérité économique.
L’Europe reconstruite et prospère, il fallait redéfinir la mission du FMI et de la Banque mondiale d’où l’intervention majeure desdits organismes comme principaux bailleurs de fonds du continent africain. Il avait donc facilement été décidé de reproduire dans une certaine mesure les recettes économiques qui avaient prouvées leur efficacité en Europe. Des milliards de dollars commencèrent donc à tomber dans le budget des Etats Africains (la part de l’aide extérieure dans le budget national de certains pays africains avoisine parfois plus de 70%). C’était encore faire preuve de facilité de la part des économistes d’avoir répliqué systématiquement ce modèle de financement économique sous prétexte qu’il reste le meilleur remède à l’effet de lutter contre le mal développement en Afrique. Ils ont et continue encore de faire simplement abstraction du contexte socioculturel et politico-économique de l’Afrique. Par ailleurs, Il est aussi important de rappeler que le succès du Plan Marshal réside essentiellement dans le fait que l’Europe disposait, même au sortir de la 2e Guerre Mondiale, d’institutions fortes, d’un tissu économico-financier transparent et d’une infrastructure industrielle capable d’absorber sans encombres ce flux de financement venant principalement des USA. En ce qui concerne l’application des politiques de développement entreprises en Afrique, Il n’a donc pas été tenu compte de l’inexistence d’institutions viables et transparentes (la naissance nouvelle des Etats africains, système économico-financier embryonnaire voire inexistant dans bien de pays). En sus, Il faut souligner que le contexte de Guerre Froide entre l’ex-URSS et les USA permit d’allouer avec aisance beaucoup de fonds selon que le gouvernement africain était soit d’obédience socialiste ou capitaliste. C’était la période des insouciances financières, il fallait juste crier « capitaliste ou socialiste » pour se voir attribuer une manne financière considérable de l’un des deux anciens blocs. Faut-il alors s’étonner de l’absence de rigueur dont nous faisons montre dans la gestion de notre économie ou de la présence d’une certaine culture de l’assistanat de la part des gouvernements africains ?
En plus de ce qui précède, il n’est point besoin de rappeler que la gestion de l’aide publique est devenue une véritable industrie pourvoyeuse de milliers d’emplois en occident (le FMI, la Banque Mondiale…) et les organisations internationales d’aide au développement continuent toujours d’embaucher à tour de bras. La remise en cause radicale de l’objet de leur mission impliquerait pour ces institutions internationales spécialisées dans l’élaboration et l’assistance des programmes d’aide au développement de se retrouver au chômage! De plus, comme le rappelle Joseph Stieglitz, ancien prix Nobel de l’économie et co-auteur d’un ouvrage commissionné par Sarkozy, dans son ouvrage intitulé ‘La grande désillusion’, la BM et FMI n’attirent pas souvent les meilleurs étudiants de Harvard comme l’on prétend nous le faire croire. Ceux-ci préfèrent faire carrière dans les grandes multinationales.
Pourquoi l’Afrique demeure-t-elle encore cette poche de grande pauvreté ?
Cette question a fait l’objet de plusieurs publications dont celui de Paul Collier intitule ``The Bottom Billion. Why the poorest countries are falling and what can be done about it`` Oxford University Press, 2007.
L’Asie est inexorablement en passe de sortir de la grande pauvreté. Des millions de chinois et d’indiens ont profite de la mondialisation pour s’extraire de la misère. Nonobstant la récente récession économique, le monde n’a jamais été autant économiquement prospère.
Dans son ouvrage Moyo reprend pour son compte toutes les causes du non développement de l’Afrique mais ne s’y attarde pas car elle voulait se démarquer de cette tendance peu honorable à accuser les occidentaux de tous nos maux. Il faut juste rappeler que parmi ces raisons, l’on peut citer :
-
Les méfaits de la colonisation. S’il est vrai que la colonisation a laissé des séquelles indélébiles il n’en reste pas moins que l’Afrique n’a pas été la seule région du monde qui a connu ce sort. Pour des gens de ma génération, il n’est plus question d’accuser de façon puérile les occidentaux de notre misère. Il est dépassé de trouver les causes de l’attitude anti-progrès de certains pays africains dans leur douloureux passé. A titre d’exemple, cela fait plus de 51 ans que la Guinée est indépendante et nous avons toujours le mêmes défis à relever qu’au début de notre indépendance. La Malaisie avait le même niveau de développement que la Guinée (lors d’une de mes récentes visites dans ce pays, je me refusais d’admettre cette assertion car la disparité économique entre les deux pays est très grande). Savez-vous que le revenu moyen par habitant du Burkina était supérieur a celui de la chine ?
-
Le rôle des conflits dans la persistance de la pauvreté (73% de pays les plus pauvres ont récemment traverse une guerre civile selon les données de l’Université de Michigan).
-
L’existence d’Etats peu viables (morcelés ou cohabitent des centaines d’ethnies et de langues) et la malédiction des ressources naturelles.
-
L’absence totale d’une politique de bonne gouvernance (76% des habitants des pays les pays pauvres auraient traversé une période de mal gouvernance)
2. Les différentes solutions proposées en lieu et place de l’aide publique au développement.
Moyo affirme qu’en coupant le robinet de l’aide publique à l’Afrique, les gouvernements africains feront preuve d’imagination, de rigueur dans la gestion de leurs économies. Elle en cite 4 principales sources de financement qui pourraient servir d’alternatives a l’aide :
a) Le recours aux marchés financiers internationaux
Les pays africains se doivent de suivre l’exemple des pays asiatiques émergents. L’argument de Moyo consiste substantiellement à dire qu’il existe d’autres alternatives. Les gouvernements africains sont capables de trouver le financement leur développement sur les marchés financiers (international et domestique). Elle cite plusieurs gouvernements africains qui ont levé des millions de dollars en faisant appel aux marchés financiers (le Ghana, le Gabon, la Zambie, l’Afrique du sud etc.) en lançant leurs propres bons de trésors. A titre d’exemple, en septembre 2007, le gouvernement du Ghana a lance son bon de trésors d’un montant de plus de $750 millions de dollars, le Gabon suivra juste après avec un bon de trésors de plus d’1 milliard de dollars.
L’on ne peut nier que la plus part des gouvernements qui ont une politique réussie de développement ont eu recours aux marches financiers. Cependant, comme tout particulier qui souhaite emprunter de l’argent auprès d’une banque commerciale, il faudrait au préalable que le pays qui souhaite recourir a l’emprunt des capitaux privés fasse preuve d’une bonne gestion de son économie. Que ce pays dispose auprès des agences de notations d’un « crédit rating » honorable. Ce qui implique encore une fois que ledit pays s’impose les règles de gestion rigoureuse de son économie en faisant preuve de transparence et de prudence. A titre d’exemple, achèterez-vous des bons de trésors lancés par la république de Guinée ?
b) Le recours aux sources de financement chinois
L’Afrique doit davantage se tourner vers les sources de financement inestimables de la Chine. Que l’on veuille ou pas et malgré toutes le critiques que l’on peut glaner ca et la, la chine demeure aujourd’hui incontournable pour l’Afrique.
Les gouvernements se doivent de profiter très judicieusement des financements inestimables en provenance de la chine pour INVESTIR MASSIVEMENT DANS LES INFRASTRUCTURES de bases (routes, ponts, transport ferroviaire, électricité, eaux etc.). Selon ses propres statiques, la Chine a investi plus de $900 millions de dollars en 2004 en comparaison au $20millons de dollars investis en 1975. Elle a réalisé plus de 1,860 km de rails pour relier la Zambie a la Tanzanie ($500 millions de dollars d’investissement). En 2006, la Chine a signe des accords commerciaux d’une valeur de plus de $60 Milliards. En 2007, l’IDE (investissement direct étranger) de la Chine en Afrique, se chiffrait a $100milliards. Nonobstant, toutes les critiques que l’on pourrait faire a la chine, elle demeure aujourd’hui financièrement incontournable. En tant qu’africains nos critiques acerbes doivent être dirigées plus à l’égard des dirigeants africains et irresponsables qui bradent nos ressources et cèdent tout aux chinois au lieu de négocier dans l’intérêt supérieur de leur nation.
c) Le maintien d’une pression forte sur les décideurs occidentaux en vue de la suppression effective de leurs subventions agricoles.
L’Afrique doit continuer à mettre une forte pression sur les occidentaux pour une libération équitable sincère dans le domaine agricole. Les USA, L’Europe et le Japon se verront ainsi contraints de supprimer les subventions agricoles injustes octroyées aux agriculteurs de leurs pays. Aux USA, le montant des subventions octroyées aux agriculteurs américains est de $15 milliards par an tandis que celui des membres de l’OCDE plus de $500 milliards de subventions agricoles. Il est inadmissible que l’on prêche le Free Trade alors que ces pays sont très protectionnistes dans le domaine agricole et dans bien d’autres domaines. Il est important de rappeler au gouvernants et économistes africains que les Etats Unis d’Amérique et la Grande Bretagne, au contraire de ce qui parait, ont bâti leur industrie et économie en utilisant une panoplie de mesures ultra protectionnistes. Un Etat à l’économie fragile se doit de prendre des mesures protectionnistes pour protéger son industrie naissantes…
d) Promouvoir l’intermédiation financière et les microcrédits
Les gouvernements africains doivent encourager l’intermédiation financière en occurrence les microcrédits. La preuve a été à suffisance que le développement des microcrédits joue un rôle crucial dans le développement économique des pays émergents. Moyo met un accent non seulement sur l’importance de la micro-finance à l’image de Grameen Bank au Bangladesh mais aussi sur la possibilité de mieux utiliser les milliards de dollars que l’Afrique reçoit de ses émigrés.
3. Critiques des solutions ci-dessus proposées
Il faut prendre ces solutions avec une certaine appréhension. Tout en étant partisan de ceux qui estiment que les africains doivent se détourner progressivement de l’aide qui sont en partie gaspillée et/ou détournée par les gouvernants africains, il n’en reste pas moins que Demander sa suppression pure et simple ne résoudrait pas nos problèmes. Couper totalement l’aide pourrait ne pas être la bonne réponse même si les arguments de Moyo semblent intéressants. En revanche il faut préconiser, le renforcement des conditionnalités en matière de bonnes gouvernances ; les pays donateurs se doivent d’insister non seulement sur la transparence en matière financière et budgétaire mais aussi et surtout sur la tenue d’élections libres et transparentes. Depuis le lancement du processus de démocratisation du contient africain, l’on assiste de plus en plus à des démocraties de façade caractérisées par une véritable technologie de la fraude électorale et un tripatouillage éhonté des constitutions. Je me demande parfois à quoi servent certaines élections africaines ?
Il transparait aussi dans la thèse de Moyo un optimisme beat pour ce qui est de l’utilisation des marches financiers internationaux comme préconisé plus haut. Fermer le robinet de l’aide ne signifierait pas forcement que la réponse des gouvernements africains serait de se tourner vers ces sources de financements. Le récent tsunami financier qui a frappe durement les pays développés ne milite pas beaucoup en faveur d’un recours forcé aux marchées financiers internationaux. En tout état de cause, le développement d’un marché financier national transparent et le recours au « International Financial Market » restent incontournable si l’Afrique souhaite emprunter le chemin développement économique.
Par ailleurs, elle semble sous-estimer les immenses goulots d’étranglements auxquels font face les sociétés africaines. Nos problèmes sont beaucoup plus pernicieux que notre dépendance a l’aide. L’ethnocentrisme, le tribalisme constituent un frein indéniable au développement de l’Afrique. A cause de ce problème, la notion de Nation ou de Patrie reste assez vague en Afrique. Les africains restent plus loyaux à leur ethnie qu’à leur pays.
Un jour mon ancien Directeur Commercial, un anglais connaissant bien l’Afrique australe, me fait vertement une remarque : ‘’Mory, nous ne sommes en rien responsable de votre mal développement. Vos problèmes résident dans l’ethnocentrisme, le tribalisme et surtout l’égoïsme de vos dirigeants. A priori choqué ce jour, je lui donnais néanmoins raison.
Les rhétoriques puériles et stériles qu’émettent parfois certains membres du CNDD confirment s’il en était encore besoin cette tendance irresponsable de certains gouvernements africains à accuser facilement l’occident de leur propre forfaiture. De plus, les derniers développements politiques en Afrique du Sud (première puissance économique d’Afrique), ou le Roi de la Tribu à laquelle appartient par ailleurs Mandela, menace de scission territoriale en cas de poursuite judiciaire lancée contre lui par le gouvernement sud-africain, ne fait qu’étayer la thèse selon laquelle le tribalisme constitue l’un des plus grands écueils au développement de l’Afrique.
Mory Camara Membre de la Section RPG-Londres Chargé du Développement International (Back Aviation Solution group)
www.guineeactu.com
|