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Abolir la Cour Suprême et la remplacer par un Conseil d’Etat, dissoudre l’Assemblée nationale pour mettre à la place un Conseil législatif provisoire, remplacer le Conseil économique et social par une Cour des Comptes, élaborer une nouvelle Constitution, mettre en place un Gouvernement d’union nationale de transition pour une période de dix-huit mois et une nouvelle Assemblée Nationale, tenir le Dialogue de Réconciliation nationale, en somme passer à la IIIème République : telles sont les leçons qu’il faut tirer de ces événements. Guineeactu.com vous livre ici l’intervention magistrale - revue et enrichie - d’Alpha Sidoux Barry au colloque de Demain La Guinée (DLG) qui s’est tenu à la Bourse du Travail à Paris, le samedi 12 janvier 2008. Pour tirer les leçons de ces tragiques événements, il faut d’abord retracer leur genèse. En Janvier 2003, la Confédération nationale des travailleurs de Guinée (CNTG), le premier syndicat du pays, a procédé à une analyse globale de la situation des travailleurs guinéens. Elle a constaté que leur pouvoir d’achat était réduit à néant. Elle a alors présenté au Gouvernement, sous couvert du ministre du Travail de l’époque, Lamine Camara, des revendications sur les salaires et les conditions de travail. Aucune suite n’a été donnée à ces revendications. Les syndicalistes n’ont pas lâché prise pour autant. L’année suivante, en 2004, il y a eu une flambée des prix des denrées de première nécessité et du carburant. La CNTG a entrepris de nouvelles démarches. Toujours sans suite. En 2005, la CNTG adresse un mémorandum au Gouvernement, qui continue à faire la sourde oreille. Voyant que la situation prenait une tournure grave, le Gouvernement a mis en place une Commission interministérielle pour ouvrir les négociations avec le syndicat national. Ces négociations ont duré près de quatre mois, sans aboutir à des conclusions satisfaisantes. C’est ce qui a conduit la CNTG à déclencher, en Novembre 2005, une grève générale qu’elle a appelé « Grève générale d’avertissement au Gouvernement », d’une durée de 48 heures. Cette grève d’avertissement fut très suivie. Le Premier ministre d’alors, Cellou Dalein Diallo, convia la CNTG à une rencontre au cours de laquelle il promit qu’après la mission conjointe, en Guinée, du FMI et de la Banque mondiale, prévue alors pour début Février 2006, il prendrait des mesures d’augmentation des salaires des travailleurs. C’est alors que la CNTG a suspendu la grève générale. Pour unir les forces syndicales, la CNTG décida de faire appel aux autres syndicats qui évoluaient sur le terrain, étant donné qu’ils avaient les mêmes objectifs, la défense des intérêts des travailleurs. Seule l’USTG a répondu à cet appel. La CNTG et l’USTG lancent alors la grève générale de Février-Mars 2006, une grève qui dura cinq jours. Un protocole d’accord est signé avec le Gouvernement et la grève est suspendue. Mais ce protocole d’accord n’est pas suivi d’effet. Au mois de Juin 2006, les syndicats relancent la grève, qui n’était que suspendue. Cette grève coïncide avec les examens scolaires de fin d’année. Les syndicats demandent alors la suspension des examens du baccalauréat. Le Ministre de l’Education nationale fait appel aux parents d’élèves pour demander à ceux-ci de se rendre aux examens. Les élèves partent en classe. A la place des professeurs et des examinateurs, ils trouvent des policiers et des militaires. A Conakry, les élèves décident de marcher sur la présidence de la République pour protester. Les forces de l’ordre tirent sur eux à balles réelles : une centaine de morts et de nombreux blessés graves. A la suite de ces événements, des accords sont signés entre le Gouvernement et les syndicats. Il est prévu que leur application doit s’échelonner dans le temps. Dans leurs revendications, les syndicats dénoncent la corruption et les détournements de fonds. Ce qui conduit à l’arrestation du président du patronat, Mamadou Sylla, et de l’ancien vice-gouverneur de la Banque centrale, Fodé Soumah, qui était devenu ministre de la Jeunesse et des Sports. Le chef de l’Etat se rend lui-même, le 18 Décembre 2006, à la prison centrale et les fait libérer. Il proclame : « La loi, c’est moi ». Devant cette violation flagrante des accords qui avaient été signés, l’ensemble des syndicats dépose un préavis de grève générale. Celle-ci est déclenchée le 10 Janvier 2007. Cette fois, les syndicats appellent à des manifestations sur la voie publique. On connaît la suite : le 22 Janvier 2007, plus de 300 morts, des milliers de blessés, tous des jeunes pour la plupart de moins de 20 ans. A la garde prétorienne de Conté, se sont joints des mercenaires bissau-guinéens, appelés à la rescousse par le despote guinéen. Le sacrifice est énorme. Le peuple obtient un Gouvernement dit de consensus. Malheureusement, ce n’est qu’une demi-victoire. La grève aura duré 45 jours. Elle a revêtu les caractéristiques suivantes : - Toutes les couches socio-professionnelles du pays y ont pris part. - Les partis politiques ont apporté une contribution efficace. - Les mots d’ordre lancés ont été suivis sur toute l’étendue du territoire national. - Les Guinéens, partout où ils résident, ont été solidaires des actions revendicatives de l’Inter-centrale syndicale. Pour la première fois, le Gouvernement a décrété l’état de siège que les députés, toutes sensibilités confondues, ont refusé de proroger, comme le demandait le Gouvernement. Par l’entremise de multiples médiations des institutions républicaines, des corps religieux, du corps diplomatique et des émissaires de la CEDEAO, une solution de compromis est adoptée par la signature d’un second protocole d’accord, le 27 Janvier 2007. Par ce compromis, les syndicats renoncent à exiger le départ du Chef de l’Etat et celui-ci accepte de déléguer une partie de ses prérogatives à un premier ministre de large consensus et chef du Gouvernement. Il renonce également à poursuivre les syndicalistes et à libérer toutes les personnes détenues à travers le pays du fait de la grève. Il est demandé aux syndicats d’établir une liste de 5 personnes parmi lesquelles le nouveau premier ministre allait être choisi par le Président. C’est Lansana Kouyaté qui a été choisi, un homme que le Président connaît bien puisque Kouyaté a été, entre autres, son ambassadeur en Egypte, et qu’il l’a désigné pour occuper le poste de secrétaire général de la CEDEAO, en remplacement de notre compatriote Edouard Benjamin, empêché par la maladie.Nous pouvons, à mi-chemin, tirer les leçons suivantes de ces événements : - Pendant 45 jours, le peuple tout entier s’est mobilisé autour d’une conviction, d’un idéal, d’une aspiration commune à la liberté et au bien-être. - Le peuple a su faire la parenthèse sur les différences que sont le clan, l’ethnie, la région, la religion et les stratifications sociales. - Pendant ces 45 jours, la peur a changé de camp. Un nouvel état d’esprit innovateur fait de courage et de patriotisme a vu le jour. C’est dans ce cadre que Lansana Kouyaté fut nommé. Voici quelques points du protocole d’accord du 27 Janvier 2007 : - Lutter efficacement contre la mal-gouvernance et l’impunité, avec comme premier test, le retour en prison de Mamadou Sylla et de Fodé Soumah. - Mettre en place une commission d’enquête indépendante chargée de faire toute la lumière sur les violences commises par les forces de l’ordre durant les événements de Mars et Juin 2006, ainsi que ceux de Janvier-Février 2007. - Mettre en place la Commission Nationale Electorale Indépendante (CNEI). - Mettre tout en œuvre pour permettre à la population d’accéder à l’eau potable et à l’électricité’ et assurer le bon fonctionnement du système de téléphonie. - Assainir les finances publiques et lutter contre la corruption. A l’heure actuelle, aucun de ces points inscrits dans la feuille de route n’a été mené à son terme. Les syndicats ont clairement affirmé que Kouyaté s’est écarté de la feuille de route. De ce fait, il a perdu sa légitimité. Désormais, le président Conté peut le limoger en toute légalité. Après la demi-victoire du 27 Janvier 2007, le peuple a cru qu’on avait changé de régime. Le Premier ministre a fait la même erreur. Il a endossé un costume taillé pour lui, sans se demander, au préalable, si le pantalon n’est pas trop court ou la veste trop étriquée, car trop pressé d’accéder au pouvoir. Or, malheureusement, le régime de la IIème République fondé sur le pouvoir autocratique du président Conté reste inchangé. On voit bien qu’il est impossible de sortir la Guinée du marasme insondable dans lequel elle est plongée si l’on ne change pas de régime. Pour cela, il faut absolument changer les institutions actuelles. Il faut abolir la Constitution d’octobre 1990, pervertie par les tripatouillages de 2001, qui ont porté le mandat présidentiel à 7 ans sans limitation, ce qui ouvre la voie à la présidence à vie. Il faut mettre en place une nouvelle Constitution qui fixe le mandat présidentiel à 7 ans, mandat non renouvelable, ou un mandat de 5 ans renouvelable une seule fois. Il faut dissoudre l’Assemblée Nationale actuelle et la remplacer par un Conseil législatif provisoire, chargé de mettre en place la nouvelle Constitution, constituer un Gouvernement d’union nationale de transition pour une durée maximale de dix-huit mois. Cette nouvelle Constitution devrait remplacer la Cour Suprême par un Conseil d’Etat, le Conseil Economique et Social par une Cour des Comptes et créer un Conseil Constitutionnel. Ce faisant, on tournerait la page de la Ière et de la IIème République, pour passer à la IIIème République. Pour prendre ce nouveau départ, il y a encore deux décisions fondamentales à prendre : changer le nom du pays et créer une nouvelle capitale politique. Aujourd’hui, le nom Guinée n’est plus audible. Il n’y avait qu’une seule Guinée, à côté de la Guinée-Bissau et de la Guinée Equatoriale. Maintenant, pour se faire entendre, les Guinéens sont obligés de préciser : Guinée-Conakry. Dire Guinée-Conakry revient à rétrograder la Guinée. La Guinée a perdu son identité. Il lui faut un nouveau nom, que nous définirons tous ensemble. La capitale actuelle, Conakry, est devenue une ville-poubelle, un immense bidonville, qu’il est impossible d’assainir. Il faut créer une nouvelle capitale, à quelques kilomètres de Conakry, sur la côte, ou au centre géographique du pays, comme beaucoup de grands pays l’ont fait, tels que le Nigeria (avec Abuja), la Tanzanie (Dodoma) ou le Brésil (Brasilia). Mais, auparavant, il y a une condition sine qua non à remplir : c’est la liquidation définitive de l’héritage politique et idéologique de la Ière République avec son bilan de 50 000 morts. Pour cela, il faut convoquer toute la nation au Dialogue de réconciliation nationale, ce qui suppose qu’on discute d’abord des crimes à pardonner pour apaiser la douleur des familles et ne pas enterrer une seconde fois les victimes. C’est dans cet esprit, que je reprends ici, intégralement, l’appel lancé par le Comité des Doyens de la communauté guinéenne qui proclame ce qui suit. Dans moins d’un an, le 2 octobre 2008, notre pays va célébrer le cinquantième anniversaire de son accession à la souveraineté nationale et internationale. C’est une occasion historique unique pour, non seulement fêter notre Indépendance, mais aussi pour tenir les Assises de la Réconciliation nationale et du Changement. A l’initiative des Doyens de la communauté guinéenne en France, tous nos compatriotes sont invités, par le présent appel, à prendre part à la mise sur pied de la « Plate-forme Associative pour le Changement » ayant pour mission de superviser les groupes de travail qui vont, dans les mois à venir, tracer les perspectives et esquisser les voies de notre devenir pour les cinquante prochaines années. La Plate-forme Associative pour le Changement se propose de rassembler les structures associatives existantes : CAGF, Actog, Cotradeg, DLG, CRAC, CIC, FMP, Conseil supérieur des Guinéens, Odyssée 2010, Personnes-ressources, dans le but d’organiser le Dialogue national de réconciliation lors de la célébration du Jubilé de notre pays le 2 Octobre 2008. Il est souhaitable que la Plate-forme soit mise sur pied avant la fin de l’année en cours. De sorte qu’elle puisse organiser les dialogues mensuels qui devront se tenir de Janvier à Juillet 2008 dans le cadre des huit groupes de travail suivants : 1. Propositions pour la Réconciliation nationale 2. Réforme de l’Etat 3. Réforme de l’Economie nationale 4. Réforme de la Justice 5. Réforme de l’Enseignement 6. Réforme de la Santé 7. Assainissement et Reconstruction des centre-villes 8. Communication et Circulation de l’information. Un schéma analogue pourrait être établi dans chaque pays de résidence des Guinéens. Et au terme des sept mois de dialogue mensuel (Janvier-Juillet 2008), un Comité de rédaction fera la synthèse de tous ces travaux dans un document unique, qui sera notre contribution au Dialogue de Réconciliation Nationale lors de la célébration du Cinquantenaire. Cette campagne destinée à réconcilier les Guinéens entre eux sera placée dans un cadre ouvert, général, intellectuel pour dépasser les considérations ethniques et régionales, et dénué de toute arrière-pensée politicienne, en un mot, dans le cadre de la société civile. Pour marquer son adhésion individuelle à cette démarche, chaque participant s’acquittera d’un montant unique de 10 unités de compte de la monnaie de son pays de résidence : 10 euros, 10 dollars, 10 livres sterling, 10 francs suisses, 10 000 F CFA ou 10 000 francs guinéens. Les fonds ainsi recueillis seront gérés dans une transparence totale et seront alloués aux organisations de la société civile guinéennes et comme étant notre contribution à l’organisation du Dialogue national. La communauté guinéenne résidant dans chaque pays enverra une importante délégation pour participer au Dialogue de Réconciliation Nationale qui se tiendra à Conakry dans le cadre de la célébration du Cinquantenaire, le 2 Octobre 2008. A titre d’exemple, la communauté guinéenne en France pourrait déléguer 50 personnes volontaires qui prendraient elles-mêmes en charge leurs frais de voyage et de séjour en Guinée - car il n’existe aucune structure de financement à l’heure actuelle - lors du Jubilé et du Dialogue national. Pour résumer, nous ne pourrons sortir de la situation actuelle et résoudre nos problèmes que si nous allons résolument vers un changement de régime, de manière pacifique, sans effusion de sang, car trop de sang a coulé dans notre pays. Allons cers le dialogue de réconciliation nationale. Alpha Sidoux BARRY Pour www.guineeactu.com
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