 |
« Comme les Forces vives m’ont proposée à ce poste et le Président de la Transition a bien voulu me confirmer par décret, je respecterai le peuple, je respecterai les Forces vives, qui m’ont proposée : je ne serai pas candidate », assure la présidente du CNT, avant même d’avoir prêté serment ! C’était lors d’une interview qu’elle a bien voulu accorder à la rédaction de Guinéeactu. En effet, Hadja Rabiatou Sérah Diallo, récemment nommée à la tête du CNT s’est trouvée ce week-end à Genève, où elle était venue en mission au BIT (Bureau International du Travail) ; profitant de sa présence, nous avons conféré avec elle. Nous vous proposons l’intégralité de cette interview, brève mais très précise.
Bonjour, Hadja. Votre préoccupation actuelle, celle de tous les Guinéens, est la formation de votre équipe. Comment comptez-vous faire pour former votre équipe de 101 personnes ?
Hadja Rabiatou Sérah Diallo : Merci bien. En fait, la formation de l’équipe du CNT sera très facile. Dès qu’on aura la feuille de route et la clé de répartition des postes, ce sera à chaque structure de désigner ses représentants. Pour ne donner que quelques exemples, la clé qui a été proposée attribue 30 postes aux partis politiques et 15 au mouvement syndical. Si cette clé est maintenue, ce sera donc aux partis politiques et aux centrales syndicales de se retrouver, de part et d’autre, et de choisir leurs représentants. C’est à chaque structure de déterminer ses critères pour élire ses représentants. Au mouvement syndical, il y a 8 centrales pour les 15 postes. Chez nous, il y a un critère de représentativité bien connu dans le monde du travail, même au BIT. Nous suivrons donc le même critère pour désigner nos représentants au CNT.
Le CNT assure l’intérim de l’Assemblée nationale, dont le président est la deuxième personnalité du régime. En outre, comme son nom l’indique, le Conseil national de Transition doit être l’organe garant de la transition. En tant que présidente du CNT, quelles solutions concrètes envisagez-vous pour, enfin, sortir le pays du bourbier ?
Le CNT n’aura pas un rôle aussi grand que l’Assemblée nationale, mais il prend effectivement le rôle de l’Assemblée nationale. Donc il va s’occuper du toilettage des textes et des élections, pour que tout puisse se passer selon les accords de Ouagadougou, dans les 6 mois. Mais en fait, là aussi, chaque structure avait fait une réflexion sur le toilettage de la Loi fondamentale. Cela va faciliter la tâche, surtout que le mal est déjà très bien connu. Il s’agit, par exemple, de la durée du mandat présidentiel.
L’un des soucis cardinaux des Guinéens est la neutralité des responsables de la transition. Les accords de Ouagadougou disent qu’ils ne doivent pas se présenter à l’élection présidentielle. Pouvez-vous assurer les Guinéens que vous ne serez pas candidate ?
Moi, je viens du mouvement social, du mouvement syndical précisément. Très tôt, nous, nous avons dit que cette transition doit être assurée par des personnes neutres, qui n’ont aucune ambition. Les accords de Ouagadougou aussi le disent très clairement. Même l’accord politique global rédigé par les Forces vives le dit, de façon encore plus claire. Souvenez-vous aussi que tous les problèmes avant les accords de Ouagadougou viennent du fait que le capitaine Dadis voulait être candidat, alors qu’au départ il avait dit qu’il ne le serait pas. Je pense qu’il faut respecter les accords de Ouagadougou ; il faut respecter l’accord politique global. Si ces accords sont respectés, je ne vois pas où un problème pourrait se poser. En tout cas, en ce qui me concerne, personnellement, je tiens à respecter ces engagements. Je n’ai aucune autre ambition. Comme les Forces vives m’ont proposée à ce poste et que le Président de la Transition a bien voulu me confirmer par décret, je respecterai le peuple, je respecterai les Forces vives, qui m’ont proposée : je ne serai pas candidate.
Vous êtes une femme ; on ne peut s’empêcher de vous poser cette question : « Que comptez-vous faire pour promouvoir les femmes ? »
Promouvoir les femmes, c’est un combat pour moi. D’abord il faut se féliciter qu’une femme soit promue à ce poste. Depuis la Première République, les femmes ont toujours été utilisées dans la production et dans la réflexion. Mais aujourd’hui, il faut évoluer : il faut qu’on confie des responsabilités aux femmes. Et le fait de confier, pour la première fois en Guinée, une telle responsabilité à une femme, est déjà un pas de franchi. Vous savez aussi qu’aux événements du 28 septembre 2009, les femmes ont été les plus grandes victimes : ce sont elles qui ont été violées ; ce sont elles qui ont perdu leurs maris ; ce sont elles qui ont perdu leurs enfants. Donc, confier cette responsabilité à une femme, c’est vraiment un grand pas de franchi. Mais tout n’est pas gagné encore ; nous voulons beaucoup plus. Pour avancer, il faut, entre autres, faire des lois pour promouvoir les femmes et en même temps respecter les lois déjà existantes. Je vous donne un exemple. La loi guinéenne prévoit que chaque période de cinq ans de vie conjugale donne à l’épouse l’équivalent du droit d’un enfant, même s’il n’y a pas eu de naissance. Or vous savez que dans nos traditions, après le décès de l’époux, la femme qui n’a pas fait d’enfants est généralement marginalisée ; elle n’est pas reconnue par la belle-famille. Si cette loi était respectée, il n’y aurait pas de problèmes. Mais en fait il y a des femmes qui ne connaissent pas cette loi. Ainsi, pour promouvoir les femmes, il faut avant tout les motiver et leur faire connaître leurs droits. Il faut les mettre en confiance mais il faut aussi qu’elles s’impliquent davantage. Et tout le monde doit reconnaître la valeur des femmes dans la société : elles contribuent grandement à l’économie de notre pays, l’économie informelle, c’est surtout elles et, en pratique, ce sont aussi elles qui gèrent nos familles.
Enfin, Hadja, notre compatriote Mahmoud Ben Saïd, qui avait postulé pour le poste de président du CNT, vous a adressé une lettre ouverte. Pouvez-vous nous donner une idée de votre réponse ?
Cette lettre ouverte que m’a adressée notre compatriote, notre frère, Mahmoud Ben Saïd, a beaucoup de missions, je pense. C’est une lettre qui est très sincère. Il a été vraiment sincère : non seulement il m’a félicitée et encouragée, mais aussi il a compris et bien apprécié la tournure des événements. C’est bien vrai qu’à un moment donné on avait échangé. Puisque les accords de Ouagadougou disaient que le poste était à un religieux, il m’avait envoyé sa requête pour la déposer ; mais je lui ai dit qu’il serait mieux de s’adresser aux religieux, qui doivent se déterminer. À ce moment-là, je n’avais aucune idée, aucune ambition d’aller à la tête du CNT. C’est lorsque je n’ai pas pu obtenir la possibilité de diriger le MATAP, parce que mon ambition, c’est de gérer des élections libres et transparentes – avec toute la lutte que nous avons menée, je veux vraiment une neutralité ; je veux voir une vraie démocratie dans notre pays –, c’est donc après que Dieu m’a choisie pour le CNT. Vous savez, c’est Dieu qui choisit pour la personne ; c’est Dieu qui a voulu que je sois là. Il n’y a rien de méchant dedans : je prends cela du bon côté. Ce frère, à qui je suis liée, a depuis longtemps l’ambition de m’accompagner, de me soutenir. Il m’a déjà soutenue pendant les moments les plus difficiles, et j’espère que cette fois encore, il apportera sa grande contribution. Parce que c’est le pays qu’il faut voir, pas la personne en face de vous. Ce n’est pas ma personne, à moi, qui compte, c’est le pays qui compte. Tout bon Guinéen doit se soucier de l’avenir de notre pays, se soucier des plus démunis. Donc, j’ai accueilli avec satisfaction cette lettre ouverte. C’est très courageux de sa part. Je suis entièrement à sa disposition, moi aussi.
Merci, Hadja
Merci, ma sœur.
Propos recueillis par Adjidjatou Barry Baud Éditrice de www.guineeactu.com
NB : Liste des autres responsabilités assumées par Rabiatou Sérah Diallo :
-
Vice-présidente de l’OUSA (Organisation de l'Unité Syndicale Africaine) basée à Accra pour un 2e mandat.
-
Vice-présidente de l’OTAO (Organisation des Travailleurs de l'Afrique de l'Ouest) qui regroupe les principales centrales syndicales des 15 pays membres de la CEDEAO.
-
Membre Titulaire du Conseil d'Administration du BIT pour un 2e mandat.
-
Vice-présidente de la CSI (Confédération Syndicale Internationale) basée à Bruxelles qui regroupe 175 millions de membres en provenance de 311 organisations syndicales de 155 pays à travers le monde.
-
Vice-présidente de la Conférence Internationale du Travail en 2008 élue à l'unanimité par les 2’500 délégués (gouvernementaux, employeurs et travailleurs) des 180 pays membres l'OIT (Organisation Internationale du Travail).
|
 |