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En marge de l’élection présidentielle, qui passionne tous nos compatriotes à juste titre, nous allons leur demander tout de même de consacrer quelques moments d’attention à cet entretien que Mahmoud Ben Saïd nous a accordé à quelques semaines du second tour du scrutin. Agroéconomiste de formation, il est aujourd’hui écrivain, auteur de nombreux ouvrages, analyste politique, homme de religion et membre du Cnt, organe majeur de la transition. L’un des grands penseurs de la Guinée contemporaine, cet homme courtois et affable nous livre, dans cet entretien particulièrement tonique, ses impressions sur le premier tour et les défis à relever au second.
Guinéeactu.com : Vous étiez sur le terrain le 27 juin dernier, lors du premier tour de l’élection présidentielle. Les résultats ont été acceptés, mais il y a eu des irrégularités qui ont entraîné beaucoup de plaintes. Quels sentiments cela vous inspire-t-il ?
Mahmoud Ben Saïd : Au Cnt, je suis de la Commission chargée du suivi et de l’évaluation du Processus électoral, en particulier des activités de la Ceni ; nous sommes donc permanemment sur le terrain des élections, en ce sens que nous travaillons étroitement avec l’institution chargée de les organiser. Mais en plus, au premier tour de cette élection nous avons envoyé des observateurs dans toutes les préfectures du pays. J’ai dirigé la mission d’observation du Cnt dans la région de Mamou. Ainsi, nous avons couvert les préfectures de Mamou, Dalaba et Pita, où nous avons pu observer l’élection proprement dite, dans plusieurs bureaux de vote – aussi bien dans les chefs-lieux des préfectures que dans les sous-préfectures –, de même que la centralisation des résultats. Il est vrai que ce premier tour a été entaché d’irrégularités, mais malgré ces irrégularités il faut se féliciter que l’élection ait eu lieu et que les résultats aient été acceptés : c’est, là, mon premier sentiment. Ensuite, bien que des faiblesses d’ordre organisationnel aient été notées, une analyse approfondie de tous les problèmes enregistrés lors de ce premier tour montre que ces problèmes relèvent, en grande partie, de la nature même des Guinéens (nos habitudes, notre culture, notre mentalité) et des conditions économiques et sociales de notre pays. Par exemple, un grand nombre d’électeurs n’ont pas su comment utiliser le bulletin. Puis, les membres des bureaux de vote n’ont pas toujours su bien faire leur travail. Enfin, le ramassage des procès-verbaux et autres documents électoraux a pris du retard, ce qui a permis aux personnes malintentionnées de commettre toutes sortes de malversations.
Maintenant, voyons ce qui a été à la base de ces problèmes. La plupart des membres des bureaux de vote n’avaient pas reçu une formation adéquate – un problème organisationnel, certes –, mais on a noté à maints égards que leur choix avait été fait par favoritisme (justement l’un des fléaux qui gangrènent notre société) et non sur la base de leurs capacités. Par exemple, on a remarqué qu’à Conakry des responsables avaient installé des éléments de leur entourage comme membres des bureaux de vote, uniquement à cause de la prime qu’ils devaient recevoir ; dans certains bureaux de vote les membres étaient ceux d’une même famille : le père, la mère et leurs enfants. Quant au retard dans l’acheminement des documents de vote, l’enclavement des lieux et le manque de moyens logistiques sont les premières choses à blâmer. Mais le plus palpable du point de vue du retard économique et social de notre pays est le fait que les gens n’aient pas pu voter correctement. Beaucoup d’électeurs ne savaient ni lire ni écrire. Il y en avait qui apparemment ne s’étaient jamais servis d’un stylo dans leur vie et d’autres qui avaient peur de poser leur doigt sur un encreur. Or c’était l’une des deux méthodes qu’il fallait utiliser pour exprimer son vote. Ces électeurs ont donc fini par rendre des bulletins vierges ou faire du n’importe quoi là-dessus, ce qui a généré une masse gigantesque de bulletins nuls. La Ceni a annoncé près de 630.000 bulletins nuls pour les 3,3 millions de votants, soit 19 % au niveau national. Mais en fait ce taux était plus du double dans certains cas que nous avons observés. Dans un bureau de vote de la région de Mamou, nous avons noté 177 bulletins nuls pour 438 votants, soit 40 % !
Comparaison n’est pas raison, mais on sent plus fortement la douleur que nous causent ces résultats quand on les compare aux résultats d’élections dans les pays développés, où le taux d’analphabétisme est moindre. Au Japon, où tout le monde sait lire et écrire, on affiche la liste des candidats dans les isoloirs et l’électeur la lit pour écrire, lui-même, sur son bulletin, le nom du candidat de son choix. Et, naturellement, le taux de bulletins nuls est incroyablement bas. À titre d’exemple, deux semaines après le premier tour de la présidentielle en Guinée il y a eu des élections législatives au Japon et dans la préfecture de Shimané, où je vis, le taux de bulletins nuls était de 1 % ... c’est-à-dire 1,2 % exactement. Or généralement ces bulletins nuls le sont à dessein : c’est que l’électeur avait décidé de ne voter pour aucun des candidats sur la liste. Voilà donc ce qui me fait dire que les problèmes étaient beaucoup plus imputables à notre mentalité et aux conditions économiques et sociales de notre pays (entre autres l’opportunisme et l’analphabétisme des populations), ce qui, à son tour, montre toute l’ampleur du défi qui attend la prochaine équipe au pouvoir.
Que faudra-t-il faire pour éviter la répétition de ces irrégularités ou, en tout cas, pour améliorer le second tour par rapport au premier ?
Déjà de nombreuses mesures correctives sont prises. Parmi elles on peut noter la création de nouveaux bureaux de vote et une nouvelle formation du personnel électoral. Mais sachant que le niveau intellectuel des populations est un facteur clé et que ce niveau ne peut pas être amélioré de façon spontanée, il faut envisager d’autres solutions. Il nous a été signalé que dans une localité de la région de Faranah, les populations avaient reçu suffisamment d’explications et avaient même fait des simulations de vote et que, par conséquent, il y avait eu très peu de bulletins nuls. La même technique peut être appliquée systémiquement à travers le pays. Cette responsabilité incombe à la fois aux pouvoirs publics et aux leaders politiques. Ces derniers doivent savoir que sécuriser le vote correct de leurs militants est plus important que les bruyantes propagandes dans les rues. Quant à la collecte et à la centralisation des votes, la plus grande amélioration serait peut-être l’usage du système sud-africain, qui semble être très efficace. En seulement 2 heures, les résultats des votes dans les sous-préfectures seront affichés sur un écran géant au niveau de la centralisation. Les batteries des kits permettent une autonomie en électricité de 8 heures. Les opérateurs de saisie sont identifiés, électroniquement, c’est-à-dire qu’aucune autre personne ne peut se servir des machines. En plus, dès que vous changez la moindre donnée sur une page, elle se bloque automatiquement. D’après nos collègues du Cnt qui ont assisté aux démonstrations, desquels je tiens ces informations, toute l’assistance avait été émerveillée par l’inviolabilité du système sud-africain. Évidemment, nous savons que tout système a des limites dans ses performances…
De toute façon, il faut reconnaître que le système de transmission électronique utilisé au premier tour du scrutin était loin de la perfection. On envoyait les données au site central de la Ceni par des ordinateurs et parallèlement par des téléphones portables. Assis entre deux opérateurs à Mamou, je les observais travailler avec tout leur sérieux mais à l’aide d’outils dont la performance était vraiment limitée. Après avoir envoyé son message, le technicien qui était à ma gauche recevait un message de confirmation mais l’autre technicien, pour des raisons inconnues, n’en recevait pas ! Donc on ne savait vraiment pas si ses messages arrivaient effectivement à leur destination. Toutefois il faut préciser que les résultats officiels étaient basés sur les procès-verbaux, les messages électroniques étant de simples éléments pour des confrontations éventuelles… Au passage, on est obligé de revenir sur le problème fondamental : le niveau de développement de notre pays. Apparemment, le système sud-africain a été écarté au premier tour à cause de problèmes de financement. Puisque nous sommes incapables, nous-mêmes, de financer nos opérations, nous sommes tenus de subir l’influence de nos « bienfaiteurs ». Le contrat avait été presque conclu avec les Sud-africains quand « on a mis des bâtons dans les roues » de la Ceni, pour reprendre les propres expressions d’un de ses responsables. Politiquement on parle d’erreur de communication, mais pratiquement les non-dits sont connus de tous.
Que pensez-vous des fraudes et autres malversations ?
Ce sont des faits regrettables. Heureusement qu’ils ne sont pas restés impunis. Dès le mois de juillet, des personnes qui avaient des cartes d’électeurs falsifiées ou des procurations non signées ont été condamnées par le tribunal de première instance de Mafanco. Dans un cas, c’était à un an de prison avec sursis et une amende de 1 million de francs : c’est paru même dans les journaux. Il faut donc renforcer le processus judiciaire, poursuivre les investigations autour des autres plaintes et infliger des peines qui serviront de leçon à tout le monde. Après les 52 ans de misère de notre pays, nous sommes en train de nous acheminer, grâce au Tout-Puissant, vers la démocratie. Tous les Guinéens doivent y penser et œuvrer pour une élection juste, le seul moyen d’assurer cette transition dans la paix et créer l’environnement politique nécessaire au décollage économique tant attendu. Les acteurs de la transition doivent faire le travail dans une neutralité absolue afin que les résultats soient crédibles, donc acceptables par tous. Quiconque sera reconnu coupable de tricherie dans cette élection – que ce soit à son compte personnel ou au compte d’un leader politique – méritera de ce fait un châtiment exemplaire de la part de Dieu et des Guinéens, à travers nos cours et tribunaux.
Le Premier ministre a proposé une modification du Code électoral, pour transférer au ministère de l’Administration du Territoire et des Affaires politiques (Matap) certaines prérogatives de la Ceni. Que faire pour empêcher ce dévoiement de nos institutions ?
M. Jean-Marie Doré a des qualités qui pouvaient faire de lui l’un des meilleurs politiciens de notre pays ; mais depuis qu’il s’est agi de servir cette transition au poste qu’il occupe, il ne cesse de surprendre les Guinéens. Son ambiguïté à propos de sa candidature à l’élection présidentielle, ce avant même qu’il ne soit confirmé Premier ministre, son insistance pour que la Constitution soit soumise à referendum, sa tentative de faire reporter sine die la date du second tour de la présidentielle et maintenant cette tentative de modifier nos textes de loi lui donnent une autre image. Bref, pour répondre à votre question, je suis certain que le Cnt, qui a fait élaborer ces textes, ne permettra, pour rien au monde, qu’ils soient bafoués, surtout de si tôt. De même, je reste convaincu que le Président de la Transition non plus ne se laissera tromper à quelques pas de l’aboutissement de son œuvre. Il faut noter, en passant, que les arguments avancés par le camp du Premier ministre, à savoir corriger les erreurs de la Ceni, impliquer davantage le gouvernement dans le processus électoral ou clarifier le rôle du Matap, ne tiennent pas. Je m’explique :
Premièrement, c’est vrai que la Ceni n’est pas parfaite – ses dirigeants mêmes le reconnaissent –, mais il faut tenir compte du fait que cette élection est la première qu’elle organise. C’est comme un bébé à ses tout premiers pas ; il ne faut pas s’attendre à ce qu’il soit du coup un champion de course. En outre, comme nous le savons, de nombreuses mesures correctives sont déjà en application sur le terrain en vue du second tour.
Deuxièmement, le Matap est déjà suffisamment impliqué dans le processus électoral, et son rôle par rapport à celui de la Ceni est clair. En fait, tout le programme de cette élection, y compris la formulation du calendrier et le budget, a été élaboré d’un commun accord entre les deux parties, lors d’une retraite qu’ils ont organisée ensemble à Kindia. C’est d’ailleurs l’une des personnalités au sommet du Matap qui avait présidé le démarrage des travaux, qui ont duré pendant quatre jours. Nous entendons parler actuellement d’un comité ad hoc pour définir la participation du Matap dans le processus, alors qu’au terme des concertations de Kindia ils avaient élaboré un document qui explique les tâches dévolues à chacune des deux parties, choses qu’ils appliquent déjà sur le terrain. D’ailleurs sur le terrain il arrive que le Matap soit plus présent que la Ceni. Dans une série de missions de la Ceni à l’intérieur du pays et à l’étranger qui demandait 120 cadres, la Ceni a privilégié l’expérience des cadres du Matap et leur a accordé 105 places pour n’envoyer, elle, que 15 cadres. Il suffit donc de continuer l’application des dispositions du rapport issu des concertations de Kindia, et il n’y aura pas besoin de préparer un décret présidentiel à ce sujet.
Troisièmement, il y a assez de brèches à colmater dans le processus électoral qui relèvent directement du Matap. Par exemple, l’un des sérieux problèmes notés au premier tour était que du matériel électoral n’était pas arrivé à destination, suite à des confusions dans les noms des lieux. Dans certaines localités en effet, il semble que l’on peut voir trois et même quatre villages qui portent le même nom. Dans la région de Faranah, les observateurs du Cnt ont rencontré un problème du genre : Vous allez à Foumbadou et vous constatez que le matériel électoral n’y est pas arrivé. Vous faites faire les recherches et on vous affirme que le matériel a bien été envoyé à Foumbadou ! En fin de compte vous découvrez que vous avez deux villages qui s’appellent Foumbadou, dont l’un a reçu une double livraison et l’autre rien. Voilà, objectivement, un type d’anomalies qui devraient préoccuper le département chargé de l’Administration du Territoire et auxquelles il devrait faire face avant de parler de nouvelles formes de participation dans le processus électoral.
À vous entendre, on pourrait penser que vous faites l’avocat de la Ceni…
Pourtant ce n’est nullement mon intention ! Je tente simplement d’apporter un témoignage dans le but d’aider à établir la vérité, par pure conviction religieuse. D’ailleurs, je dois vous dire que nos rapports avec la Ceni n’ont pas toujours été amicaux. Une de nos missions a été agressée verbalement à la Ceni. Apparemment certains d’entre eux pensaient que nous les suivions uniquement pour avoir un regard dans la gestion des milliards de francs qu’ils reçoivent, alors qu’en réalité nous ne faisions que notre travail, en tant que commission du Cnt chargée de suivre et d’évaluer le processus électoral en général et les activités de la Ceni en particulier. C’est lors des troubles consécutifs à la proclamation des résultats du premier tour que nos relations se sont améliorées – à quelque chose malheur est bon. C’est en fait à la même occasion que le Cnt aussi a compris les problèmes de la Ceni et qu’il a décidé d’intervenir pour essayer de calmer le jeu entre tous les acteurs de la transition dans l’ensemble. C’était à la mi-juillet, et la suite est connue.
Propos recueillis par Alpha Sidoux Barry Directeur de publication de www.guineeactu.com
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