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Suite aux conseils qu’il formulait pour le second tour de la présidentielle, le docteur Mahmoud Bensaid Bah, Imam de Shimané (au Japon), nous confie ses impressions sur la situation actuelle.
Guineeactu.com : Vous demandiez aux Guinéens de ne pas craindre de violences postélectorales. Qu’en pensez-vous, au vu de ce qui s’est passé ?
Mahmoud Bensaid Bah : Je pense exactement la même chose. Je demandais aux populations de ne craindre aucune violence postélectorale, pour la simple raison que toute violence éventuelle devrait venir de nous-mêmes. Si nous ne créons pas la violence, nous n’avons aucune raison de la craindre. C’est ce que je disais, et je le maintiens. Évidemment, je précisais que l’unique façon d’éviter la violence était d’éviter l’injustice. Au fond, c’est à dessein que j’ai emprunté la tournure « ne pas craindre de violence postélectorale », sachant que l’injustice en aurait été la cause. Ce n’était qu’une manière d’exhorter les acteurs du processus électoral, chacun en ce qui le concerne, à éviter l’injustice.
Il y a eu violence, au point qu’on a décrété l’État d’urgence. Avez-vous alors le sentiment qu’il y a eu injustice ?
Le doute est permis, mais c’est aux juges de déterminer s’il y a eu injustice et, le cas échéant, de rétablir la justice. À présent le dossier est dans les mains de la Cour suprême, qui joue le rôle de la Cour constitutionnelle avant la création de cette dernière ; on attend leur verdict. Pour être juste avec moi, cependant, je ne peux m’empêcher d’exprimer une surprise – pour ne pas dire une déception – dans le travail de la CENI. C’est vrai que le second tour a enregistré maintes améliorations par rapport au premier, entre autres, le nouveau découpage des bureaux de vote et la mise en place de commissions de réception et de transmission des procès-verbaux ; mais il y a bien des points qui m’ont surpris, disons, avec le travail de la CENI.
Un de ces points concerne le vote des personnes déplacées de la Haute Guinée. Dans un premier temps, la CENI a envoyé des équipes techniques pour effectuer le recensement de ces déplacés pour leur permettre de voter sur la base de certificats spéciaux. Mais la veille du scrutin, le 6 novembre, la même CENI a signé une décision permettant aux déplacés qui avaient leur carte d’électeur de voter. Ceci était salutaire. Seulement cette décision n’est arrivée à Mamou que le jour du vote, le 7 novembre, à 9 heures. Par ironie du sort, le même document était supposé être acheminé par voie terrestre jusqu’à Kouroussa, je pense, où, à cette allure, il avait peu de chance d’arriver avant la fermeture des bureaux de vote.
Mais ce qui m’a surpris le plus, pour ainsi dire, c’est le fait que la CENI ait choisi de proclamer les résultats provisoires avant d’examiner les réclamations qui lui ont été adressées. La loi donne au président de la CENI de grands pouvoirs. Il lui est même permis, s’il constate des irrégularités majeures, de déclarer l’annulation des procès-verbaux de vote. En fait, c’est à cause de ces grands pouvoirs que l’enjeu était énorme quant au choix de la personne qui devait occuper le poste. Il fallait que ce soit, d’abord, une personne qui agirait dans une parfaite neutralité, en ne favorisant aucune des parties, mais aussi une personne qui mènerait l’arbitrage à fond, et ce, jusqu’au bout de la partie qui lui est confiée. Or ici la CENI a préféré renvoyer toutes les réclamations à la Cour suprême, sans en examiner celles qui relèvent de sa compétence. Ceci est d’autant plus incompréhensible qu’il lui était possible de demander une prolongation à la Cour suprême, comme elle l’a fait au premier tour.
On peut faire diverses interprétations de cette situation. Pour ma part, le moins que je puisse dire ici est que la CENI a bâclé son travail. J’espère que la Cour suprême, elle, fera son travail soigneusement, avec professionnalisme et surtout avec foi.
Parlant de foi et de la Cour suprême, quels conseils l’Imam donne-t-il aux juges chargés du dossier ?
Les mêmes conseils que j’ai formulés avant l’élection. Qu’ils craignent Dieu et fassent ce qu’Il leur demande dans le Saint Coran en matière de jugement : être impartial, dire la vérité même si c’était contre les personnes qu’ils aiment le plus, savoir qu’Il est au courant de tout ce qu’ils font :
« Ô les croyants ! Observez strictement la justice et soyez des témoins (véridiques) comme Dieu l'ordonne, fût-ce contre vous mêmes, contre vos père et mère ou proches parents. Qu'il s'agisse d'un riche ou d'un besogneux, Dieu a priorité sur eux deux (et Il est plus connaisseur de leur intérêt que vous). Ne suivez donc pas les passions, afin de ne pas dévier de la justice. Si vous portez un faux témoignage ou si vous le refusez, [sachez qu'] Dieu est Parfaitement Connaisseur de ce que vous faites » (4:135).
Ces juges ont, sans nul doute, des pressions de toutes parts. Mais ils ne doivent pas y céder. Ils doivent se pencher sur toutes les réclamations, tant de l’UFDG que du RPG, chacune avec les arguments et les preuves qui la soutiennent, et les résoudre en conséquence. Surtout, ils doivent rendre le verdict avec sérénité, sans le moindre flou, pour édifier les populations : les plaintes non fondées doivent être rejetées et les autres traitées avec le plus grand sérieux à la lumière de la Loi.
À chacun d’eux je répète le même conseil que j’ai formulé avant : Imaginez la première traverse de bois qui sera placée au-dessus de vous, le jour où vous ne pourrez rien faire pour vous-même. Allez plus loin, imaginez la suite, c’est-à-dire votre résurrection et votre jugement, devant Celui qui vous a créé, et la récompense qui vous attend ce Jour (qui attend chacun de nous, en fonction de nos actes) : l’honneur des Jardins de délices ou l’ignominie et la torture du feu de l’Enfer.
Revenons à la CENI. Quels ont été vos sentiments à la nomination du général Siaka Toumany Sangaré à la tête de cette institution ?
C’est un homme que je connais et qui m’a inspiré confiance dès la première rencontre, qui eut lieu bien avant sa nomination, dans les couloirs de la même CENI. J’étais donc parmi ceux qui rassuraient les gens de sa sincérité, de son impartialité et de son intelligence. Cependant, son travail n’a pas été ce que j’espérais, personnellement. À sa nomination il y avait déjà de sérieux problèmes qu’il fallait mettre au clair : le cas des listes électorales parallèles, qui étaient falsifiées, le vol d’ordinateurs à la CENI, etc. Ces problèmes nécessitaient des investigations approfondies et de puissantes mesures, juste à la hauteur des préjudices causés au système électoral. Mais, tel n’a pas été le cas. Pour les listes par exemple, il s’est contenté de dire : « J’ai demandé au leader du RPG d’arrêter cette impression de listes immédiatement. » Il a sans doute ses raisons d’agir ainsi, mais j’avoue que ce comportement, dès le départ, m’a surpris. Et, pour comble, il choisit de proclamer les résultats provisoires sans examiner les réclamations !
Cela dit, mis de côté les qualités personnelles que je croyais lui connaître et le résultat de son travail, quelque chose m’a attristé dans la nomination du général Sangaré comme président de la CENI. J’ai été et suis encore triste que la Guinée ait eu besoin de choisir un étranger pour diriger cette institution alors que nous avons des cadres valables, tant sur le plan intellectuel que sur le plan de la probité, des cadres qui se seraient parfaitement bien acquittés de cette tâche. C’est d’autant plus attristant que ces cadres auraient été automatiquement rejetés à cette fonction, dès leur nomination, uniquement à cause de leur nom de famille, de leur région d’origine, etc. Il faut qu’à un moment donné ceux d’entre nous qui ont la chance d’accéder au haut niveau de responsabilité démontrent qu’ils sont capables d’agir en vrais responsables, de façon impartiale, malgré leurs penchants, pour que la tendance actuelle soit inversée, pour que la confiance soit restaurée entre nous.
Le mot de la fin ?
Je sais que mes propos dérangent certains : « C’est parce qu’il est ceci qu’il dit ça, c’est parce qu’il soutient tel candidat qu’il fait cela », diront-ils sans doute. Cependant, en réalité j’essaie d’appliquer, moi-même, tout ce que je formule à l’endroit des autres. Dans tout ce que je fais, j’essaye de penser à ma mort, à mon enterrement, à ce que deviendra mon corps – de la peau jusqu’aux os –, à ma résurrection et à mon jugement, lorsque je serai debout, en face de mon Créateur. C’est donc avec tout cela présent à l’esprit que je tiens ces propos.
En guise de réponse aux commentaires d’un de mes articles, j’avais expliqué que même si j’étais un des candidats et qu’il suffisait d’une seule voix pour que je remporte l’élection je n’aurais pas triché, sachant justement que ce jugement m’attend et sachant que même si sur terre personne ne pouvait voir ma tricherie, mon Créateur, Lui, sait tout ce que je fais. Et puisque je ne tricherai pas pour moi-même, je ne le ferai pas pour un autre, ni ne serai complice de quelqu’un qui triche. Je trouve simplement inadmissible que toute une nation soit dirigée sur la base de la tricherie. Nous l’avons déjà été pour des décennies ; cela suffit. C’est pourquoi je déplore le fait que la CENI ait refusé d’examiner les réclamations avant de proclamer les résultats provisoires. Et c’est pourquoi j’insiste pour que la Cour suprême, elle, fasse correctement son travail.
Il nous est loisible, en tant que citoyens, d’avoir nos préférences, de soutenir tel ou tel candidat, mais lorsqu’on nous confie une responsabilité nous devons mettre de côté nos choix personnels pour accomplir notre devoir avec impartialité. De toutes les façons, il faut savoir que les tricheurs et leurs complices préparent, sans le savoir peut-être, leur propre destruction, dans ce monde et dans l’autre. C’est pourquoi je convie chacun de nous, surtout nos dirigeants, à l’impartialité.
Propos recueillis par Adjidjatou Barry Baud pour www.guineeactu.com
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