|
Si nous engageons, tous ensemble, une réflexion collective, concertée et approfondie, nous pouvons surmonter le tabou de l’ethnocentrisme et trouver à cet épineux problème une solution adéquate. Dans l’exposé qui suit, Alpha Sidoux Barry, membre de la rédaction de www.guineeactu.com, invité d’honneur de la « La Journée Culturelle Guinéenne à Lausanne » organisée par l’Association des Ressortissants Guinéens et Sympathisants du Canton de Vaud (ARGSCAV), qui s’est tenue le samedi 16 Août 2008 à Lausanne, défriche quelques pistes de réflexion sur ce thème. Nous invitons tous nos compatriotes à apporter, chacun selon son talent et son intelligence, une contribution en 2 à 3 feuillets voire plus à ce débat, qui revêt une importance capitale pour l’avenir de notre pays. Un Comité de rédaction constitué de bénévoles, dirigé par le Professeur Ansoumane DORE, en fera la synthèse. Ce sera la contribution de la diaspora guinéenne au « Dialogue National pour le Changement » en Guinée, que réclame le Comité d’Initiatives Citoyennes (CIC). La rédaction de www.guineeactu.com Exposé d’Alpha Sidoux Barry le 16 août 2008 à Lausanne : Les intellectuels et cadres guinéens ont jusqu’à présent évité d’aborder de front la question de l’ethnocentrisme. Ce sujet les terrorise littéralement. C’est pourquoi, ils jettent sur lui un voile pudique, se cachant derrière le masque de la prudence ou de la sagesse. Or, enfuir sa tête sous le sable, comme l’autruche, pour ne pas voir la réalité en face, est la pire des attitudes. Car elle finira par vous sauter au visage avec une virulence accrue. La diversité ethnique est une donnée fondamentale de la situation géopolitique de la Guinée, comme dans tout pays africain. Cela va de deux ethnies comme au Rwanda ou au Burundi à plusieurs centaines comme au Cameroun ou au Congo. En Guinée, huit langues nationales sont reconnues officiellement, recouvrant ainsi huit grands groupes ethniques. Peut-on se risquer à donner une définition du terme d’ethnie ? Cela est très hasardeux. On peut, à tout le moins, énumérer quelques critères objectifs pour tenter de cerner cette notion, à en croire l’historien russe Victor Kozlov : - L’auto-conscience ethnique, c’est-à-dire l’idée de communauté d’origine et de destinée historique ; - La langue maternelle ; - Les particularités du psychisme, de la culture et du mode de vie ; - L’aspiration à mettre sur pied une organisation de type étatique. Certains grands groupes ethniques auraient pu évoluer vers de véritables Etats-nations, si l’Afrique n’avait pas été disloquée et balkanisée au XIXe Siècle par le colonialisme européen. Ce processus peut-il se reproduire aujourd’hui dans nos pays ? Les conditions historiques ont fondamentalement changé. Les ethnies, constituées en nationalités au sens soviétique du terme, ne peuvent plus, comme au XIXe Siècle, évoluer vers la formation d’Etats nationaux. Car nos pays sont des ensembles multiethniques qu’il faudrait disloquer pour que chaque ethnie devienne un Etat-nation. Ce serait la voie ouverte à la sécession et cela créerait plus de problèmes qu’il n’en résoudrait. Mais alors, qu’est-ce que la nation ? Pour y répondre, on se réfère généralement à la définition d’Ernest Renan, en 1882, qui met en lumière divers éléments : la race, la langue, l’affinité religieuse, les données géographiques, les intérêts économiques, les nécessités militaires. A l’évidence, une telle conception de la nation ne peut pas s’appliquer à nos pays. La notion de race, par exemple, est dépassée, et les scientifiques ont montré qu’elle n’a aucun fondement biologique, contrairement à ce qui était affirmé durant des siècles. Peut-être que la définition de Joseph Staline est plus proche de nos préoccupations. Selon lui, « la nation est une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychologique qui se traduit dans la communauté de culture ». En Europe, la nation a bien souvent précédé l’Etat, à l’exception notable de l’Allemagne et de l’Italie. Ce n’est nullement le cas des pays africains où se pose le problème d’une véritable entreprise de construction nationale. Celle-ci devra suivre un processus historique tout à fait nouveau. Dans la marche vers l’Etat national, chaque ethnie voudrait disqualifier les autres ethnies pour asseoir sa propre hégémonie. D’où l’ethnocentrisme. L’ethnocentrisme, c’est le chauvinisme ethnique, c’est-à-dire le fait de donner la priorité à ce qui apparaît comme l’intérêt de la seule ethnie par opposition à l’intérêt de la communauté multiethnique guinéenne C’est ce qu’on appelait le tribalisme, terme tombé en désuétude. L’ethnocentrisme peut être à caractère politique, économique ou culturel : - Est ethnocentriste le leader qui se fait une clientèle politique à base exclusivement ethnique. - Soutien exclusif ou agressif à une équipe sportive parce qu’elle est composée de ressortissants de son ethnie. - Favoriser le succès à des examens et concours de personnes de son ethnie, indépendamment de leurs aptitudes réelles. - Recrutement à un poste administratif, comme par exemple dans le Gouvernement, à l’université, à la fonction publique, de ressortissants de son ethnie, sans tenir compte des qualifications véritables des candidats. L’Etat national étant multi-ethnique, il est légitime pour chaque ethnie de vouloir participer à la direction de l’Etat. Il va de soi que tant que l’une d’entre elles se sentira exclue, le processus de construction nationale sera bloqué. Le caractère désintégrateur de l’ethnocentrisme continuera alors allègrement son œuvre destructrice. Mais alors, comment la nation peut-elle se construire ? Voulant se montrer nationalistes, certains en font trop en affirmant que sur le chantier de la construction nationale, il n’y a ni Soussous, ni Peulhs, ni Malinkés, ni Kissiens, ni Tomas, ni Guerzés ou Bagas ou encore Bassaris… mais seulement des Guinéens. Ceux-là nient purement et simplement les ethnies qui composent le peuple guinéen. Ils affirment qu’elles n’existent pas et ne doivent pas exister. Cette attitude soi-disant de sagesse est tout simplement puérile. Mais, tout en affirmant l’existence réelle des ethnies, l’unité nationale ne doit pas être considérée comme un simple assemblage et une juxtaposition des diversités ethniques. Il n’y a pas une nation « objective » et des « micro-nationalités subjectives ». Cependant, l’aspiration légitime de chaque ethnie à participer à l’exercice du pouvoir ne doit pas signifier une participation de toutes les ethnies à tel organisme précis du pouvoir. A contrario, on entend dire, dans les sphères dirigeantes, et même dans le public, qu’il est normal que le Président s’entoure d’hommes de confiance qui, dans les conditions actuelles, ne peuvent être que de son ethnie. Si l’on peut admettre cette pratique au niveau du cabinet présidentiel stricto sensu, à l’échelle du Gouvernement elle ne conduira qu’au pouvoir ethnocentriste, allant ainsi à l’encontre de l’œuvre de construction nationale. Allons un peu plus loin dans l’idée de nation. Etre guinéen, ce n’est pas seulement être né en Guinée, comme certains l’affirment. C’est avant tout participer à cette communauté de territoire, de vie économique et politique, de formation psychique et culturelle qui est appelée à être construite par l’ensemble des ethnies regroupées dans ces quelque dix millions de personnes, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, qui forment le peuple guinéen. Il va de soi qu’un enfant, né hors de la Guinée, d’un père guinéen ou d’une mère guinéenne ou, à plus forte raison, des deux parents ayant cette qualité, est un Guinéen. La nation n’étant pas la simple coexistence entre divers groupes ethniques, la construction nationale consiste à passer au stade supérieur de l’unification, celui de l’intégration nationale progressive qui est susceptible de rendre l’unité nationale irréversible. Le processus de l’intégration nationale ne peut aboutir que par la démocratisation de la vie politique. Cette démocratisation doit être totale. Je suis contraint, à mon corps défendant, d’aller à l’encontre de notre frère Bah Mahmoud, dont je salue par ailleurs la sagesse et l’immense culture, qui prône le bi-partisme. Cette forme d’organisation politique est une limitation arbitraire, une position qui ne s’affranchit pas du carcan ethnique. D’ailleurs, beaucoup n’ont pas manqué de compléter le bipartisme par une troisième force d’appoint qui permettrait de trancher entre les deux partis majoritaires. Le multipartisme doit être maintenu. Mais il doit être complété par la décentralisation étendue du pouvoir, afin de dépasser la « monarchie républicaine ». Et le Parlement doit jouer un véritable rôle de contre-pouvoir. Telle est la voie à suivre pour une construction nationale viable. Alpha Sidoux Barry Président de Conseil & Communication International (C&CI) www.guineeactu.com
|