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Diantre, qu’il est difficile de faire entendre une autre voix dans ce concert d’hypocrisie et d’opportunisme politique et social !
Il faut faire des élections présidentielles dans 6 mois, pour le reste, circulez il n’y a rien d’autre à voir ni à dire.
Et pourtant, aucune société qui se voudrait démocratique, ne peut faire l’économie du débat, n’en déplaise aux prophètes de la pensée mécanique.
Que faire pour faire comprendre à cette prétentieuse élite politique, intellectuelle et économique guinéenne que l’obsession présidentielle est un handicap dangereux pour une démocratisation sereine et effective de la Guinée?
Il faut noter que derrière cette obsession se cache toujours le malaise d’un peuple qui au lieu d’apprendre à se responsabiliser et à se prendre en charge, est toujours à la recherche d’un improbable messie.
L’homme providentiel. L’homme magique. Ce président mi-humain mi-Dieu qui va comme par magie donner aux Guinéens tout ce qu’ils attendent et tout ce qui leur manque. Cet homme n’existe pas! Il n’existera jamais !
Un pays, une nation se démocratise et se développe par une dynamique d’ensemble. Un processus cohérent et harmonieux, qui prenne en compte la globalité des problématiques.
Il n’est pas question de faire preuve d’une quelconque naïveté ou extrémisme politico-philosophique.
Mais les réussites démocratiques se conçoivent et se perçoivent à travers le processus politique et social qui les enclenche.
Ce qui n’est à mon sens pas le cas avec cette hystérie et monomanie électoraliste et présidentialiste.
Un programme de transition qui ne tourne qu’autour de l’élection présidentielle prouve si besoin en était à quel point la surdité politique et sociale ( supplantée par une idéologie internationale) est en train de mener ce pays dans l’impasse et vers une démocratie purement formaliste qui met sous le tapis les véritables enjeux politiques et sociaux auxquels notre pays doit faire face s’il veut construire une démocratie solide, paisible et prospère.
La démocratie plus que son contenu, demeure avant tout comme un processus singulier qui consiste à donner à chaque citoyen la légitime possibilité de participer à la définition et à la mise en œuvre de ce qui concerne son destin. Car la démocratie est une philosophie qui donne autant d’importance au fond qu’à la forme, autant au contenu qu’au contenant !
Il y a pourtant des Guinéens qui pensent autrement que les monomaniaques de l’élection présidentielle, et qui ne sont motivés par aucun intérêt singulier autre que celui d’apporter leur petite pierre à l’édification d’une société démocratique respectable et effective.
C’est pourquoi je pense que, vu la situation guinéenne, vu sa fragilité, vu son histoire il conviendrait d’adopter une démarche qui permettrait de mieux réussir cette transition si capitale pour la Guinée.
Il faut structurer cette transition en cinq phases.
Comme je l’ai toujours dit et défendu, si la volonté des autorités de transition est sincère, si ces autorités font preuve de neutralité et d’impartialité, alors pourquoi prendre le risque d’une précipitation dangereuse?
Vu que la Guinée s’est déjà dotée d’un gouvernement de transition nationale et qu’elle s’apprête à mettre sur pied le conseil national de la transition, il sera préférable de ne pas hâter les choses et de créer les conditions nécessaires pour une démocratisation sérieuse et profitable à tous.
C’est pourquoi je m’en vais proposer les différentes étapes qui permettront de mieux réussir cette rupture historique:
1° étape : Le référendum constitutionnel.
Ici nul besoin de rentrer dans d’interminables querelles juridiques pour savoir si le conseil national de la transition a la légitimité ou pas d’adopter la nouvelle Constitution guinéenne. Différents points de vue gardent leur logique. En ce qui me concerne, je n’ai jamais été favorable à la possibilité de donner au CNT ce droit fondamental d’adopter la nouvelle constitution. Ma position, au delà des arguments juridiques, se base surtout sur une logique politique et symbolique.
Il me semble qu’au regard de l’histoire guinéenne, il serait hautement nécessaire de saisir cette occasion afin de faire participer librement et démocratiquement tout le peuple guinéen à ce moment historique et symbolique qu’est l’adoption du corpus fondamental de notre vivre ensemble.
Et quelle meilleure occasion que le référendum constitutionnel. C’est pourquoi je plaide pour que le CNT soit l’organe chargé d’ouvrir le débat constitutionnel de mettre en ordre les idées pour laisser au final le peuple décider par un vote référendaire de son adhésion ou pas à notre nouvelle Constitution.
2° étape : Les élections locales.
Toute meilleure démocratisation se façonne à partir de la base. Et quoi de mieux que les élections locales pour ancrer les fondements, tant sociologiques que culturels, d’une nouvelle société libre.
Le local est un élément essentiel de toute démocratie nationale. Avant l’élection présidentielle il serait souhaitable de permettre d’abord aux Guinéens de choisir pour la première fois et de façon totalement démocratique avec toute la liberté qui sied à cette démarche, leurs représentants locaux (toutes les institutions électives locales déjà existantes et éventuellement celles auxquelles la nouvelle Constitution pourrait donner naissance…).
Et cela pourrait être une preuve donnée aux Guinéens de la rupture politique qui s’engage. Par ailleurs les élections locales permettront aux différentes formations politiques de mesurer leur assise locale.
3° étape : Les élections législatives.
L’Assemblée Nationale demeure par excellence le lieu d’incarnation de la souveraineté populaire.
Il serait donc plus cohérent et plus logique de désigner des représentants de la nation chargés de voter les lois et de contrôler l’exécutif avant l’élection présidentielle.
Il semblerait incongru de laisser une structure en l’occurrence le CNT, à la légitimité moindre et fragile, contrôler et juger les choix et les actions d’un organe (l’exécutif) objectivement et souverainement investi par un vote populaire.
Par ailleurs, un des avantages de cette démarche est de sortir les Guinéens de l’obsession présidentialiste en leur faisant comprendre que les nations ne sont jamais faites par un seul homme mais par un ensemble de structures, de logiques, de principes et de symboles.
Les querelles présidentielles sont les poisons des politiques africaines !
4° étape : L’organisation d’un forum de réconciliation et de consolidation nationale.
Les Guinéens ont besoin de parler. Les Guinéens ont besoin de se parler.
Ce forum pourrait être l’occasion sans chercher de bouc émissaire, pour le peuple de Guinée de tout mettre à plat afin de se pardonner et de partir sur de nouvelles bases.
Je pense qu’au regard de l’histoire guinéenne tout projet d’audits, d’accusations, ne ferait que fragiliser et envenimer la situation. Ce d’autant plus que tout audit sérieux en Guinée n’épargnera quasiment personne.
Et pour cela, il nous faudrait une prison géante pour y mettre la quasi-totalité des Guinéens pour corruption passive et/ou active.
Sans vouloir manquer de respect à personne, ni accuser personne, il serait extrêmement difficile de trouver en Guinée, parmi ceux et celles qui ont eu à occuper des hautes fonctions publiques ou privées, à qui on ne trouvera rien à reprocher (par activisme ou par passivité).
Et d’ailleurs comment auditer dans une société qui à fouler au pied les pratiques étatiques les plus élémentaires? Un pays dans lequel, par courtisanerie et par lâcheté, un fonctionnaire peut signer, ou faire disparaître n’importe quel document sans savoir ce dont il s’agit !
A la place des audits, il serait préférable d’opter pour ce forum qui permettra à tout un chacun de se faire entendre si nécessaire et de se faire pardonner si besoin en était.
Les grandes nations pour avancer ont eu besoin de tourner sans jamais les oublier les pages les plus sombres et les plus dramatiques de leur histoire.
Il me semble même qu’il devrait revenir à ce forum de définir de façon transparente et démocratique quels sont les faits et gestes qui pourront bénéficier du pardon national et ceux qui devraient faire l’objet de traitements judiciaires civils et pénaux.
En ayant à l’esprit cette règle capitale qui sera d’éviter de désigner à la vindicte populaire des boucs émissaires idéaux.
5° étape : L’élection présidentielle.
On y est, c’est le cœur, malheureusement, de tout le conflit politique guinéen. Cette élection pourrait avoir lieu une fois que les trois précédentes étapes auraient été franchies avec succès.
Ce choix permettra d’une part dans cette période si fragile de reporter (et pourquoi pas d’éviter !) les conflictualités politiques futiles et dangereuses ; et d’autre part de permettre à la Guinée d’avoir une assise politique et démocratique qui lui donnera les moyens de résister aux dangers que recèlent les compétitions présidentielles en Afrique.
Il est d’ailleurs impensable et inadmissible d’imaginer que la Guinée puisse exclure du vote qui permettra de désigner son futur président démocratique, ses citoyens vivant à l’étranger.
Cette hypothèse prouve d’ailleurs si besoin en était à quel point les responsables politiques guinéens sont prêts à sacrifier les principes les plus élémentaires de toute société démocratique qui se respecte pour avoir leur fameuse élection présidentielle.
Et comment la communauté internationale qui dit se battre pour la démocratie pourrait accepter qu’on puisse exclure des millions de personnes au seul motif de respecter un délai qui a été fixé sans jamais prendre en compte tous les éléments de la problématique guinéenne.
Sauf à croire qu’en bons nègres les Africains en l’occurrence les Guinéens ne méritent pas mieux que cette démocratie au rabais. Une démocratie de façade !
En respectant ce processus de transition ainsi que les étapes mentionnées, la Guinée peut se donner le temps de se préparer sérieusement pour la réussite de cette transition.
Dés lors, le gouvernement en accord avec le CNT pourrait prononcer la dissolution de toutes les institutions électives locales et annoncer des nouvelles élections dans les 6 mois à venir.
Trois mois plus tard pourront avoir lieu les élections législatives.
Les élections présidentielles pourront intervenir 3 autres mois plus tard après la fin d’une conférence de réconciliation nationale qui sera constituée par les représentants de toutes les collectivités locales élues et de l’ensemble des députés, etc.…
Il est légitime pour les partis politiques de vouloir conquérir et accéder aux plus hautes responsabilités publiques. Et l’élection reste le moyen le plus souhaitable à cet effet.
Mais les élites politiques, économiques et intellectuelles ne doivent pas prendre la Guinée et les Guinéens en otages en leur imposant leur calendrier sans aucun débat ni alternative possibles.
Et malheureusement on a parfois l’impression que c’est le cas !
Diaby Kalifa Juriste
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