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On est aujourd’hui le 23 Mars 2009 ! Trois mois déjà, depuis que la Guinée a emmanché sa nouvelle marche. Encore une occasion de se pencher sur cette Guinée convalescente qui cherche ses marques, dans un environnement de tumulte larvé mais encore maîtrisé par l’aura populaire d’un chef militaire pragmatique, et l’adhésion et les encouragements d’une nation qui s’interroge et espère.
Depuis trois mois donc, on croise les doigts et on prie, à l’unisson et avec ferveur, pour la réussite de cette nouvelle gestion qui nous éblouit souvent par sa pédagogie du tout déballage public. Un déballage de nos maux, en des mots qui, parfois, nous choquent et nous désarçonnent !
Les 100 jours du CNDD et du capitaine Moussa Dadis Camara à la tête de la Guinée, ce sera dans un peu plus d’une semaine, très exactement le Mercredi, 1er Avril prochain. Les spécialistes des chronologies s’apprêtent certainement déjà à nous servir des plats succulents et… surprenants. Soit !
Nous, à guineeactu.com, nous avons déjà opté pour le pas à pas et donc, nous posons notre rétroviseur sur les 30 derniers jours, depuis le 23 Février. C’est la suite – bien sûr – du regard posé sur les deux premiers mois de cette transition, que nous avons mis en ligne sur ce site dans la nuit du dimanche 22 Février dernier, et que vous pouvez toujours consulter dans nos archives ici.
Bon ! Ceci dit, que retenons-nous des trente derniers jours ? Des maux grandeur nature, étalés à nos yeux à la télévision nationale, par des mots choquants, sous la forme d’auditions de présumés acteurs du narcotrafic ou auteurs de détournements de fonds publics !
Des scènes atroces et gênantes, des trémoussements minables et des acrobaties éhontées de mensonge, des attitudes de bassesse morale qui nous font frémir au tréfonds de notre honneur et de notre dignité, face à l’envergure de la déchéance à laquelle l’Etat guinéen était parvenu sous le régime de Lansana Conté.
Ces apparitions surprenantes et ces révélations ahurissantes ont commencé dès le 22 Février, avec nos Al Capone locaux : le capo multimilliardaire Mamady Kalo, le jeune frère de la Première Dame, Saturnin Bangoura, ou le froid métronome des tractations entre les cartels sud-américains et la Guinée, Charles Pascal Tolno. Des explications touffues de ces derniers conduiront, toutes, vers Ousmane Conté, le fils aîné du Président Conté !
Et celui-là, dont le nom restait intimement collé, depuis belle lurette, à toute affaire de narcotrafic en Guinée, ne tardera pas d’ailleurs à reconnaître à la télévision, le 24 Février, à partir de son lit de malade et de captivité, les accusations portées contre lui : « Oui, je reconnais faire partie du réseau des narcotrafiquants, mais je tiens à préciser que je n’en suis pas le parrain ! » Ah, bon : et qui alors… ?
Pour des mots désopilants sur des maux sciants, le choc est gros comme çà ! On s’en doutait bien sûr, mais l’on ne pouvait s’imaginer ce niveau de désastre. Et c’est la suite qui sera des plus syncopants.
Le 26 Février en effet, les guinéens se frottent les yeux à se décocher les cils : sur le petit écran, les plus grands et les plus célèbres officiers supérieurs de la police nationale, c'est-à-dire, tous ceux-là auxquels nous avions fondé notre confiance, en mettant dans leurs mains, des années durant, notre protection et notre quiétude.
Ils étaient tous là, ce soir là : le directeur général de la police nationale, le directeur de l’office central anti-drogue, son adjoint, le directeur de l’office de répression des délits économiques et financiers, le directeur de la Sûreté de Conakry…, auquel il faut adjoindre le directeur des investigations et des renseignements généraux à la Présidence de la République : c’est à vous scier les aortes !
On suivra ainsi, comme dans ces westerns de mauvais goût et la mort dans l’âme, comment des avions atterrissaient sur notre territoire, à Boké, Conakry ou Faranah, pour livrer des cargaisons d’héroïne, sous l’œil bienveillant et protecteur d’agents assermentés de nos services de sécurité nationale. Oh, merde de merde !
On suivra ainsi, des filons obscurs et occultes qui ceinturaient tout le pays, et qui permettaient à des ressortissants sud-américains et autres dangereux narco recherchés à travers le monde, d’évoluer en toute liberté en Guinée et parfois, sous bonne escorte sécuritaire, jusque dans leur demeure de passage.
On s’arrachera les cheveux surtout lorsqu’on comprendra, à travers les narrations et les contradictions, que tous ces réseaux bénéficiaient de la plus grande couverture de l’Etat guinéen et cela, au plus haut niveau de la hiérarchie : le nom du Chef d’Etat major général des armées, feu Général Kerfalla Camara, reviendra ainsi, souvent, au devant de la scène de cet irresponsable et dangereux narcosystème.
Et lorsque le guinéen sortira de ce show macabre, il est nettement tremblant face à l’évidence : la Guinée était devenu, par l’appât du gain facile et de la médiocratie, un narco-Etat sur lequel, nul ne pouvait plus se prévaloir d’avoir une quelconque prise. Et on se dit, tout au fond de soi : « Seul Dieu nous a sauvé de l’hécatombe ! »
Il n’y a pas de mots suffisants pour qualifier ces maux, tant la gangrène avait fini d’envahir nos structures de défense et de sécurité : police, gendarmerie et sécurité présidentielle.
On sera encore plus éberlué, le 17 Mars, lorsque l’on verra dans le dadishow, l’ex gouverneur de Conakry et Faranah, M’Bemba Bangoura et son prédécesseur, le très réservé colonel Souleymane Diallo, nous révéler les pérégrinations des avions au dessus et sur le territoire confié à eux.
On aura ainsi eu droit à des témoignages sur des scènes de pur gangstérisme haut voltage, comme cet assaut des agents de la Sécurité présidentielle sur la piste d’atterrissage de Faranah, où des éléments de l’armée nationale se sont vus « terrassés et mis au respect par ceux venus de Conakry». Jusque là, je vous dis, oh bon Dieu !
Ce choc psychologique et cette frousse à contretemps, les guinéens seront là à en frémir une longue semaine durant, en les assaisonnant de rumeurs expiatoires sur le décès du fils du défunt Président, Ousmane Conté, au moment même où, le 2 Mars, la Guinée Bissao voisine s’endeuillait de deux assassinats retentissants et inquiétants au sommet de l’Etat : le Chef d’Etat major des armées et le Chef de l’Etat, Joao Bernardo Viera Nino.
Le Président Dadis, lui, est parfaitement conscient de l’envergure de la croisade qu’il a déjà engagée contre les narcotrafiquants et autres fossoyeurs de l’économie nationale. Il assume avec un stoïcisme remarquable : « On ne dirige pas un Etat avec la peur au ventre ! », rappelle-t-il à toutes les occasions.
Comme le 5 Mars, devant les étudiants des trois plus grandes universités de Conakry : Gamal Abdel Nasser, Koffi Annan et Général Lansana Conté de Sonfonia.
Une tournée qui lui permettra d’ailleurs, de rassurer la jeunesse guinéenne en général, et estudiantine en particulier, sur le soutien indéfectible du CNDD quant au renforcement des capacités de formation et la promotion de l’emploi. Le choix est sans détours : il s’agit de promouvoir une jeunesse formée et responsable, débarrassée de toutes les tares et de tous les maux qui ont gangrené le tissus économique et social guinéen.
Ces maux qui s’étalent encore sur les écrans de télévision le 7 Mars, avec les auditions des anciens hauts dignitaires du régime Conté, sur la gestion catastrophique et honteuse du cinquantenaire de la République et le tripatouillage du Fonds minier.
A la première loge : le Premier Ministre, Chef du gouvernement de « large ouverture », Ahmed Tidiane Souaré, le ministre de la Communication et porte-parole dudit gouvernement, Tibou Camara, les successifs secrétaires généraux à la Présidence, Sam Mamadi Soumah et Alpha Ibrahima Kéyra, les successifs directeurs du Protocole à la Présidence, Idrissa Thiam et Soriba Camara « Gauchimo », les anciens ministres des mines, Dr Ousmane Sylla, Louncény Nabé et Ahmed Kanté.
Encore un étalage de honte nationale, avec des louvoiements sur des dons de Chefs d’Etat amis, à l’organisation du cinquantenaire, que ces hauts cadres ont orienté vers des destinations douteuses, en même temps que les appuis de certaines sociétés de la place, détournés.
Un scandale honteux, ce grenouillage vorace et insouciant dans le « Fonds minier », que ces hauts cadres avaient transformé en caisse personnelle ou familiale, au détriment des immenses chantiers de développement national.
Tout simplement décevant, n’eût été les quelques pics d’espoir suscités par le ministre Ahmed Kanté, avec cet incroyable contrat gagnant-gagnant sino-guinéen, dénommé : « le Paquet global » !
C’est d’ailleurs ce rai de lumière dans l’obscurité ambiante qui impulsera le grand débat public sur le secteur minier, organisé le 19 Mars au Palais du Peuple à Conakry.
Cette rencontre que l’on a initié sous le label « Forum minier », aura été en fait, une autre occasion de grand déballage et de surprenantes décisions : les contrats miniers iniques et irresponsables, la hideuse sous-traitance dans les sociétés minières, les traitements inhumains et ségrégationnistes des représentants des multinationales dans ces entités industrielles, les évasions fiscales et autres orientations mafieuses de nos ressources financières…, tout est passé à la tribune publique du Palais du Peuple.
Des mots sur nos maux dans ce secteur qui sous-tend tous nos vœux et notre ultime espérance d’un décollage économique tant souhaité, mais bizarrement inaccessible. On nous qualifie de « scandale minier » depuis un demi-siècle, mais un secteur minier qui risque de demeurer un scandale de misère, par la faute, non plus de nos partenaires des multinationales, mais bien visiblement des fils et filles de Guinée, chargés toutes ces années, de gérer ce patrimoine en notre nom !
C’est la plus grande leçon de cette rencontre du 19 Mars. Et elle a suscité, sur le champ des décisions instantanées comme la mise en place d’une Commission d’experts nationaux, chargée de se pencher en urgence sur ces maux et proposer des remèdes. Et pour ne pas perdre du temps, ils s’inspireront certainement des conclusions du CIRCAM, qui n’avait pas d’autres objectifs, en son temps. Puisqu’il s’agit d’aller vite !
Il s’agit d’aller vite, si l’on se réfère au chronogramme proposé par les Forces vives de la Nation au Groupe international de contact sur la Guinée, réuni pour la seconde fois, le Lundi 16 Mars au Palais du Peuple.
Un chronogramme qui prévoit l’organisation en Décembre 2009, c'est-à-dire dans neuf mois, des « élections démocratiques, libres et crédibles » pour un retour à « l’ordre constitutionnel ». Les modalités pratiques de mise en œuvre de ce chronogramme mijotent certainement à ce jour dans les marmites de nos différents partenaires et des Etats major des partis politiques. Chacun devra y mettre du sien, avec lucidité et responsabilité, pour un après-scrutin de quiétude !
Ce 23 Mars 2009, voici donc trois bons mois que la Guinée cherche ses marques. Dans les roulis d’une tempête économique internationale incertaine. Dans les brassées d’une vigoureuse offensive de salubrité publique nationale, tant au niveau économique que social.
Seule la participation inclusive, désintéressée et patriotique de chaque fille et chaque fils de ce pays, pourra nous permettre de mener notre barque à bon port. Mais cela, chacun de nous l’aura déjà compris et… accepté. Enfin, je crois !
Fodé Tass Sylla Rédacteur en Chef de www.guineeactu.com
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