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Hadja Rabiatou Sérah Diallo, Secrétaire Générale de la Confédération Nationale des Travailleurs de Guinée (CNTG) et Vice-présidente de l’Organisation Internationale des Travailleurs (OIT) qui séjourne actuellement à Genève nous a accordé un entretien dans lequel elle donne son point de vue sur l’actualité guinéenne.
Connue pour son franc-parler et son engagement pour le changement, la Secrétaire Générale de la CNTG parle de la transition, des partis politiques, des forces vives et bien d’autres sujets.
Lamarana Diallo Pouvez-vous nous dire vos sentiments sur la prise du pouvoir par le Conseil National de la Démocratie et le Développement (CNDD) après la mort du Général Lansana Conté ?
Rabiatou Sérah Diallo Comme vous le savez le Président Conté était malade depuis des années et cette situation a généré plusieurs crises entre 2006 et 2007. Notamment les mouvements de grève de janvier et février 2007 initiés par les syndicats et la Société Civile.
C’est donc sans grand étonnement qu’on a vu les militaires prendre le pouvoir qui, comme on le sait, était dans la rue. Mon sentiment, qui du reste est partagé par plusieurs observateurs, c’est que la prise du pouvoir par l’armée était à la fois un passage obligé et un acte salutaire. Je le dis, parce que la Guinée courait un grand risque de conflit et qu’il n’y a pas eu d’effusion de sang le 23 décembre 2008. On sait également que la succession du Président de la République par la voie constitutionnelle était fortement compromise par la caducité du mandat de l’Assemblée Nationale. Cela n’aurait été le cas, rien ne dit que le président de ladite assemblée aurait été enclin à respecter la Loi Fondamentale en organisant des élections dans les 60 jours qui suivent la mort du Président.
LD Que pensez - vous de l’action du CNDD en général et du Capitaine Dadis en particulier ?
RSD Je considère que le CNDD s’est engagé sur la bonne voie en promettant qu’il n’a pas l’intention de rester au pouvoir et qu’il rejoindra les casernes après les élections démocratiques et transparentes. Mais, je dis aussi que les forces vives dont les mouvements syndicaux sont partie prenante, doivent rester vigilantes. Moi, j’encouragerai tout ce qui va dans le sens de la démocratie, c’est-à-dire, l’organisation des élections législatives et présidentielles.
Je dis qu’il faut reconnaître, sans hésiter, les bons actes qui seront posés par le Capitaine Dadis et le CNDD. Il faut non seulement le reconnaître mais aussi l’encourager. Mais, il faut aussi oser dire que les militaires ne sont pas les acteurs du changement.
La preuve, Dadis et les militaires ont attendu la fin pour prendre le pouvoir pour éviter, disent-ils, d’humilier Conté. Ils n’ont pas appuyé les syndicats, la société civile et le peuple lors des événements de 2006 et 2007. Je maintiens cependant que chacun doit jouer son rôle et être à sa place. Que l’armée a joué le sien et qu’elle doit aller au bout de ses promesses. Par conséquent, si les militaires ont accompli un grand acte en évitant à la Guinée de sombrer dans un conflit dont on ignore l’ampleur s’il était arrivé, ils doivent laisser la place, comme ils l’ont eux-mêmes promis, à un président civil qui sera démocratiquement choisi par le peuple de Guinée.
LD Certains observateurs ne verraient pas d’un mauvais œil un éventuel retour de Dadis après un ou deux mandats d’un président civil démocratiquement élu. Quel est votre sentiment là-dessus ?
HRS Cela s’est déjà vu non loin de nous. Au Mali, Amadou Toumani Touré qui a pris le pouvoir à la chute de Moussa Traoré, l’a rendu aux civils. Par la suite, il est revenu succéder à Alpha Oumar Konaré, l’actuel Président de l’Union Africaine.
Donc, si Dadis montre aux Guinéens qu’il est un homme de parole, qu’est-ce qui l’empêcherait de revenir et tenter sa chance ? Rien, à mon sens et le peuple ne risque pas d’oublier ce qu’il a fait, n’est-ce Pas ?
LD Des assises se tiennent actuellement au Palais du Peuple entre les partis politiques, les forces vives, le CNDD et le Groupe de Contact pour la Guinée. Pouvez-vous nous apporter des éclaircissements sur l’état d’avancement des travaux ?
HRS Effectivement, le Groupe de Contact est revenu pour mesurer l’état d’avancement du processus qui devrait conduire aux élections d’ici la fin 2009. Les partis politiques et les forces vives ont soumis au CNDD et au gouvernement un chronogramme fixant le déroulement des élections et la révision de la Loi Fondamentale. Les travaux sont en cours et je ne peux pas trop m’avancer pour le moment. Je peux simplement dire que, depuis les premières assises, il y a eu des progrès de part et d’autre.
Je dois vous dire que j’ai été choisie, bien qu’étant absente pour des raisons professionnelles, comme la Coordinatrice Générale des Forces Vives. Je ne peux pas vous cacher que cela me touche beaucoup. C’est une fois de plus une marque de confiance.
Mon collègue de l’Union Syndicale des Travailleurs Guinéens (USTG) Dr Ibrahima Fofana a été également désigné comme Directeur Adjoint de la Coordination. Tout cela montre la confiance que le mouvement syndical jouit au sein des forces vives dans leur ensemble.
LD Que pensez-vous de la refonte de la Loi Fondamentale ?
HRS Il faut une révision de la constitution. Non seulement la Loi Fondamentale est caduque, mais elle était taillée sur mesure pour un homme. Il faut absolument une nouvelle constitution qui sera légitimée par un référendum populaire. Ceux qui sont contre cela avancent un problème de financement, moi je dis que nous devons savoir ce que nous voulons. Tous les pays voisins ont leur constitution et se sont référés dans le passé à la constitution guinéenne de 1958. Pourquoi serions-nous aujourd’hui à la traîne après avoir été une référence ? Il n’ y a aucune raison !
LD Les coordinations de la Moyenne Guinée dont les membres de la ligue islamique préfectorale et certains comités de sages auraient rendus visite au Capitaine Dadis et au CNDD. Beaucoup de gens ne semblent pas apprécier ce côtoiement. Qu’en pensez-vous ?
HRS Moi, je dis, ne nions pas tout en bloc. Nous ne devons pas nous opposer à tout. Surtout, ne rejetons pas les organisations religieuses ou les comités de sages. Nos parents ne se déplacent pas pour rien. Ils ont toujours quelque chose à dire ou à faire partager. Donc, qu’ils viennent de la Moyenne-Guinée, de la Basse-Guinée, de la Guinée-Forestière ou de la Haute-Guinée, nous devons les écouter.
Vous savez, ils ne disent pas, eux, ce qu’ils pensent à la télé ou à la radio. Je crois, s’ils sont venus voir Dadis et le CNDD, ils ont dû leur dire ce qu’un père dit à son enfant. Ils ne leur diront pas forcément ce qu’ils veulent entendre, mais je pense qu’ils ne leur cacheront pas la vérité. Ne croyez pas qu’ils ne sont pas informés parce qu’ils sont à l’intérieur ou qu’ils ne parlent pas aux médias.
Je suis sûre que tous ne diront pas au CNDD et à Dadis de se maintenir au pouvoir contre l’avis du peuple, des travailleurs, des partis politiques et de la communauté internationale. Je dis que le père ne poussant jamais le fils à la dérive, j’espère que les différentes délégations de la Moyenne-Guinée, comme d’autres avant elles, ont dit certaines vérités utiles à Dadis et au CNDD. Qu’ils se sont démarqués de ceux qui les poussent à se maintenir !
LD D’après-vous quels sont les blocages qui freinent le changement dans notre pays. Que devons-nous faire pour y mettre fin ?
HRS Les blocages, comme vous le savez, sont nombreux. Je ne m’attarderai pas là-dessus. En revanche, pour parvenir à un changement en Guinée, il faut avant tout le changement des mentalités. Il faut que les jeunes sachent ce qu’ils veulent et qu’ils comprennent que nous, nous travaillons pour eux. Ils doivent prendre conscience et refuser de se laisser coopter par-ci et par-là. Donc, ils doivent avoir une conviction politique.
Il faut lutter contre la corruption, le clientélisme, le banditisme et le trafic de drogue comme cela se passe actuellement.
Ensuite, il faut un dialogue entre tous les Guinéens. Il faut dialoguer entre Guinéens de l’intérieur et de l’extérieur. Bref, dialoguer les uns avec les autres. Il faut que tous les Guinéens affichent leur volonté d’aller de l’avant. Pour cela, il faut un président et une assemblée démocratiquement élue. C’est cela seul qui va permettre à notre pays d’être considéré dans l’arène international.
LD Une dernière question Hadja. Il ya une descente militaire dans votre domicile de Boffa. Que pouvez-vous dire là-dessus ?
HRS Pour moi, c’est une tentative d’intimidation. Vous savez, je dis la vérité et cela gêne beaucoup de gens qui sont contre le changement. Mais, là-dessus, chacun sait à quoi s’en tenir. On ne m’atteindra pas comme ça ! Les messages de soutien que j’ai reçus et qui proviennent du monde entier ont montré à ceux qui me cherchent, que je ne suis pas isolée. Je remercie toutes les personnes et les organisations syndicales et autres qui m’ont apporté leur soutien. Je leur dis : « rien n’arrêtera mon combat pour la démocratie et le bonheur des travailleurs guinéens ! »
LD Auriez-vous un dernier mot pour les lecteurs ?
HRS Nous devons tous prendre la main tendue et continuer en même temps la pression. Les partis politiques et les forces vives doivent parler de la même voix. Le peuple compte sur nous ! Les Guinéens ont trop souffert et nous ne devons pour rien au monde rater l’occasion qui se présente.
Nous devons encourager le Capitaine Dadis et le CNDD à tenir parole dans la négociation et le dialogue. Mais, si c’était nécessaire, nous le ferons par la pression car rien ne peut plus nous ramener en arrière !
Entretien réalisé par Lamarana Petty Diallo pour www.guineeactu.com
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