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Le 6 février, M. Cellou Dalein Diallo, investi en novembre 2007 Président de l'UFDG, nous a reçu à son domicile, à Dixinn Bora. Il évoque son entrée en politique, son projet de société, l'unité de l'opposition, ses nombreuses années de bons et loyaux services sous le Président Conté, la gouvernance de M. Kouyaté. Il n'a rien esquivé. Le technocrate qui se voit un destin national. Du déjà vu. La Lance : M. Cellou Dalein Diallo, bonjour et merci. Le 15 novembre 2007, vous avez été investi Président de l'UFDG. Aujourd'hui, comment va «votre» formation ? Cellou Dalein Diallo : Il faut reconnaître que l'UFDG dont j'ai pris la présidence n'était pas fortement implantée. Nous avons pris comme objectif de procéder à son implantation. Pour ce départ, une priorité a été accordée à Conakry puisque 43 % de l'électorat guinéen se trouve dans la capitale. Nous ne voulons pas être surpris par les élections législatives. Nous voulons y participer en ayant des représentants dans tous les quartiers et secteurs de Conakry. Nous avons commencé par la mise en place des comités de base, parce qu'il est plus facile de créer une fédération du parti au niveau des Communes que d'implanter dans chaque secteur un comité de base. Et le travail marche très bien. Entre temps, nous avons essayé aussi dans certaines circonscriptions de l'intérieur d'implanter le parti. Nous avons engagé le processus à Kissidougou où nous avons une équipe très engagée sous la direction du Dr Youssouf Kéïta. Nous avons fait la même chose au niveau de Kérouané où l'UFDG est désormais implantée dans la plupart des CRD. Nous avons également envoyé une mission à Boké. Et là aussi, le parti a été implanté dans la plupart des CRD et un bureau fédéral provisoire a été installé au niveau du chef-lieu de la préfecture. Mais l'essentiel des efforts a été consacré à Conakry et nous sommes très satisfait de la manière dont les opérations se déroulent. Bien entendu, après mon investiture, j'ai effectué une tournée en Europe et aux Etats-Unis en compagnie du doyen Bâ Mamadou, Président- d'honneur du parti. Nous avons été chaleureusement accueillis à Atlanta, New York, Paris et à Bruxelles. Pendant cette visite, nous avons rencontré la communauté guinéenne et nous avons échangé sur les problèmes du pays ainsi que sur les perspectives. Là aussi, après notre passage, il y a eu beaucoup d'adhésions à l'UFDG, surtout à Bruxelles. Déjà, à New York et à Bruxelles, il y avait des comités de soutien à Cellou Dalein Diallo. Ce sont ces comités qui ont organisé les différentes réceptions avec la participation naturellement des bureaux des ressortissants guinéens à New York et à Bruxelles. Au cours de ces visites, nous avons abordé des questions liées au programme politique de l'UFDG, à mes relations avec le Président Conté et le PUP. Qu'elle est votre stratégie pour implanter l'UFDG à l'intérieur du pays ? La direction du parti envisage une tournée à l'intérieur du pays. Nous souhaiterions d'abord avoir des représentants dans chaque préfecture avant d'y aller. Juste pour donner du temps à ces représentants pour organiser notre arrivée. Qui dit parti politique, dit programme, dit projet de société. Déjà, avant que je ne fasse ma rentrée politique, j'avais réfléchi à ce qui me semble être les priorités de ce pays. La première priorité à mes yeux pour ce pays, c'est l'instauration de l'Etat de droit et l'amélioration de la gouvernance. J'estime que le retard de la Guinée s'explique en grande partie par les faiblesses de la gouvernance et l'absence d'un Etat de droit fort et impartial. Je pense qu'il faut commencer par-là, parce que sans un Etat fort, sans une administration efficace, une justice indépendante, il est impossible de conduire efficacement un projet de développement ou un programme. Mon expérience professionnelle m'amène à dire que la première condition à remplir pour promouvoir le développement, faire reculer la pauvreté, et faire de la Guinée une économie émergente, c'est d'instaurer cet Etat de droit et d'améliorer la qualité de la gouvernance. Après ça, j'estime que la deuxième priorité pour la Guinée, c'est la mise en place d'un système éducatif performant. Il faut non seulement améliorer la qualité des ressources humaines mais aussi les préserver dans le présent et dans le futur. A ce niveau, nous avons un grand retard. Le système éducatif guinéen a besoin d'être rénové et modernisé pour qu'il soit compétitif. Le marché du travail n'est plus national mais international. Avec la mondialisation et les engagements auxquels la Guinée a souscrit dans le cadre de la CEDEAO, les citoyens nigérians, béninois, sénégalais, ont les mêmes droits que les Guinéens sur le marché national. Sans compter que vous ne pouvez pas obliger un chef d'entreprise à recruter un Guinéen lorsqu'il peut obtenir des prestations de meilleure qualité de la part d'un Philippin, d’un Français ou d'un autre Africain. Donc, il faut faire en sorte que nous disposions d'un système éducatif performant. L'enseignement de base, ceux professionnel et supérieur doivent subir des réformes sérieuses. Ça va être coûteux économiquement et socialement, mais il faut qu'on s'y engage résolument. Parce qu'il y va de l'avenir de notre pays. La troisième priorité, c'est l'accès aux infrastructures. Au niveau des routières, j'ai eu l'avantage d'avoir été ministre des Travaux Publics pendant huit ans environ. J'avais déjà élaboré un programme sectoriel des transports. Celui-ci devait être mis en œuvre pour créer un réseau routier moderne en Guinée. Il était prévu de désenclaver l'ensemble des préfectures par des routes revêtues. C'est toujours un programme réalisable au cours d'un mandat. Si l'Etat de droit et une administration efficace sont mis en place et la capacité d'absorption du pays accrue. Ce programme a un coût global d'environ 650 millions de dollars américains qu'il faudra actualiser pour vraiment créer un réseau de base. Il y a aussi qu'il faut des infrastructures énergétiques qui devraient faire de la Guinée un pays exportateur d'énergie électrique. Ce n'est pas un rêve comme on le disait dans les années 60. Le potentiel hydraulique est là. Le baril aujourd'hui à 100 dollars, rend très compétitif les investissements dans le secteur hydroélectrique guinéen. Parce que la production thermique est devenue dissuasive au niveau des sociétés nationales d'électricité des pays voisins. Je crois qu'au niveau du barrage de Manantali au Sénégal, au niveau des sociétés nationales comme Senelec du Sénégal, Energie du Mali, la production doit avoisiner les 50 à 60 Francs CFA. Or, en Guinée, on peut produire de l'énergie hydroélectrique à moins de 10 FCFA le kwh. Donc, il faut mettre en valeur et faire de la Guinée un pays exportateur d'énergie électrique. Aujourd'hui, dans le cadre de la CEDEAO, l'interconnexion des réseaux est à l'ordre du jour. Et la Guinée pourrait exporter, comme elle le fait pour la bauxite, l'énergie électrique. Nous avons comme troisième priorité, le développement rural et la protection de l'environnement. Il faut dire que, jusqu'à présent, les politiques qui ont été menées dans le cadre du développement rural, du développement de l'agriculture, ont eu très peu de résultats. Il faut revoir ça. Essayer de lutter contre la pauvreté rurale, c'est tenir compte des contraintes géophysiques de chaque village, de chaque CRD; voir quels sont les avantages comparatifs de chaque village, essayer d'élaborer un programme de développement du village pour mettre en valeur les avantages. Tous les villages n'ont pas les mêmes réalités géophysiques. Dans certains villages, on peut développer le coton, dans d'autres la pomme de terre. Mais il y a des entités où il faut regarder de près et voir quelle est la filière qu'il faut développer. Il faut essayer de décentraliser complètement les lettres et programmes de développement agricole. Bientôt les élections législatives. Le ministre de l'Intérieur et de la Sécurité souhaite qu'elles se tiennent avant les grandes pluies. Et vous ? Nous sommes en train d'accélérer l'implantation du parti afin de disposer d'une base solide au niveau des districts et secteurs, pour mieux affronter ces législatives. Je ne sais pas si on aura fini d'ici-là. Mais compte tenu de l'engouement que nous enregistrons pour l'adhésion à notre parti, je pense que nous pourrons être prêts pour les législatives. C'est vrai qu'on a un retard, mais je pense que compte tenu de la qualité des ressources humaines dont nous disposons et de l'engouement que mon investiture a suscité, on pourra y arriver. Maintenant, par rapport à l'échéance, je me disais qu'il serait plus réaliste d'organiser les élections après la saison des pluies. Pour que l'ensemble des diligences à accomplir le soient. Naturellement, je souhaite que les élections soient organisées le plus tôt possible, mais compte tenu du retard déjà enregistré dans la révision des listes électorales, la mise en place de la CENI, je pense qu'il serait plus réaliste d'envisager l'organisation des législatives en octobre - novembre. Et que nous mettions à profit la période de mars jusqu'en juin pour la révision des listes électorales, la décentralisation de la CENI. L'UFDG, l'UPR, l'UFD et d'autres formations politiques partagent le même espace électoral. L'ethnisme étant la chose la mieux partagée, comment comptez-vous convaincre que vous êtes le meilleur ? L'une des innovations que je souhaite apporter, c'est faire de l'UFDG un parti national qui va refléter dans ses organes de direction, ses comités de base, ses sections et fédérations, toutes les diversités de la nation. Je ne souhaite pas être à la tête d'un parti régional. Des efforts sont faits dans ce sens et les résultats sont satisfaisants. Nous avons des adhésions qui viennent de toutes les communautés, aussi bien en Basse Guinée, en Haute Guinée qu'en région Forestière. Cette politique doit être continuée, doit être renforcée. Déjà, au niveau de cette phase d'implantation du parti, nous voulons que dans chaque comité de base, dans chaque direction, que toutes les composantes de la nation soient représentées. J'aurais peut-être échoué si, au moment où j'avais décidé de faire de la politique, je ne voyais derrière moi que les ressortissants de ma communauté. Aujourd'hui, je suis très fier du résultat. Au niveau des autres partis politiques avec lesquels nous partageons le même fief, le bureau exécutif de l'UPR a pris une décision d'engager des négociations avec nous. Le Président de l'UPR m'a adressé une lettre que nous sommes en train d'examiner. Nous sommes en train de préparer une réponse positive. L'UPR nous a indiqué qu'elle souhaite qu'on relance les négociations. Sur quelle base précise allez-vous négocier ? Une liste commune ? Une fusion ? Nous n'avons pas encore décidé de ce qu'on va faire. Je pense qu'il appartiendra à la commission de négociation de voir ce qui est le mieux indiqué. Au cours d'une interview que j'ai accordée à RFI, j'ai dit qu'il y a trois options possibles : la fusion, une alliance forte comportant une liste commune pour les législatives ou, à la limite, un code de bonne conduite. Je pense qu'on peut envisager toutes les options. La commission va se réunir et on verra qu'est-ce qui est possible. M. Ali Nouhoun Diallo, l'ancien président du Parlement de la CEDEO, était récemment à Conakry pour une médiation entre votre parti et l'UPR. Qu'en est-il sorti ? Je ne pense pas qu'il était là pour une médiation entre l'UPR et l'UFDG. La mission du Pr. Ali Nouhoun Diallo, c'était d'éviter l'éclatement de l'UPR. Puisqu'il y avait une crise qui couvait au sein de cette formation politique fondée par son ami feu Siradiou Diallo. Il a estimé de son devoir de venir réconcilier les gens pour que l'UPR n'éclate pas. Parce qu'il y avait une menace sérieuse de défection au profit de l'UFDG, dit-on. Nouhoun a accompli sa mission, a réussi à calmer les gens et sauver l'unité du parti. C'est lui qui a dû recommander à l'UPR de prendre contact avec l'UFDG. Quand nous nous sommes rencontrés, il m'a dit qu'il était bon d'œuvrer pour le rassemblement. Quels sont les rapports de l'UFDG avec les autres partis politiques ? On se retrouve dans le cadre des concertations par rapport aux problèmes qui sont posés par rapport à l'actualité. Lorsqu'il y a eu la crise au sommet de l'Etat entre la Primature et la Présidence, nous nous sommes retrouvés pour savoir quelle attitude tenir. Nous avons essayé de définir une position commune par rapport à l‘avis de grève. Je me suis rendu compte que c'est très difficile mais parfois on parvient à avoir une position commune. Ce qui est évident, c'est qu'aujourd'hui, l'ensemble des partis politiques de l'opposition souhaite que les élections législatives soient organisées le plus tôt possible et dans les meilleures conditions de transparence et de crédibilité. Vous avez parlé de la crise au sommet de l'État. Vous avez été Premier Ministre. Vous avez été confronté aux mêmes problèmes que l'actuel Premier Ministre, Chef du Gouvernement, Lansana Kouyaté. Votre commentaire… Ce ne sont pas les mêmes types de problèmes. Le Premier Ministre Lansana Kouyaté a eu beaucoup plus de chance. Il a eu l'avantage de constituer son gouvernement, de nommer tous les préfets et gouverneurs. Moi, je n'ai pas eu cet avantage. J'avais des problèmes d'une autre nature. Dans le gouvernement dont j'étais chargé de la coordination, j'avais la moitié ou les deux tiers des membres du gouvernement qui étaient hostiles, qui faisaient preuve au quotidien d'insubordination. C'était difficile! Ceci dit, au sein du Gouvernement Kouyaté, ce que je déplore, c'est que les progrès sont lents dans l'amélioration de la gouvernance et des conditions de vie des populations. Je pense qu'il faut créer le plus rapidement possible les bases de cette amélioration. Sinon, nous sommes tous exposés à des risques graves. Aujourd'hui, il y a des problèmes à tous les niveaux. Lorsque vous étiez Premier Ministre, avec tous ces problèmes d'insubordination que vous avez soulevés, la démission était une option non? Oui, c'était une option que je n'ai pas exécutée. La démission était une option. Se battre aussi, c'en était une autre. Compte tenu du contexte, j'avais choisi de ne pas démissionner. J'avais décidé de me battre pour faire prévaloir mon point de vue. Je me suis battu, j'ai perdu la bataille, on m'a limogé. C'est comme ça. Je ne regrette pas ! Je ne regrette pas ! Quel bilan voyez-vous au Premier Ministre Kouyaté et à son gouvernement ? Les résultats sont mitigés. J'ai salué l'approbation du programme formel par le Fonds Monétaire International (F.M.I.) au titre la Frpc (Facilité de réduction de la pauvreté et pour la croissance). C'est un programme que j'avais négocié et obtenu en mars 2006, peu avant mon limogeage. Il devait être approuvé en avril 2006. Malheureusement, mon limogeage avait semé le doute dans l'esprit du F.M.I. et de la Banque Mondiale et ça a été reporté. L'approbation du programme avec le gouvernement Kouyaté est un aspect positif. Maintenant, en terme d'amélioration de la gouvernance, les gens sont restés sur leur faim. Ici, le plus difficile, c'est la rigueur dans la gestion, le respect des lois de la République comme le Code des Marchés publics, le Code de la Douane. Les dérogations, les exonérations abusives, les marchés de gré à gré continuent de fleurir. Je pense que le gouvernement Kouyaté, pour sa crédibilité et le succès des réformes qu'il souhaite engager, doit faire preuve de beaucoup plus de rigueur, en montrant l'exemple qu'on doit respecter les codes de procédures. Aujourd'hui, on parle beaucoup du projet d'électrification des rues de Conakry. C'est une bonne chose en soi. Mais lorsqu'on n'a pas respecté les règles d'attribution du marché, c'est suspect. A mon avis, ce gouvernement doit faire beaucoup d'efforts pour montrer qu'il veut restaurer la transparence et améliorer la gouvernance. Le gouvernement Kouyaté a demandé l'audit des différents départements ministériels. Vous qui avez passé plus de onze ans comme ministre, ne craignez-vous pas d'être inquiété ? Pourquoi voudrez-vous que je sois inquiété par ces audits ? J'ai très bien géré suivant les règles de l'art et le respect des procédures. Je n'ai pas peur des audits. Même des complots (rires). Vous avez dit complot ? J'ai trouvé qu'il faut s'attendre à tout. Je pense que c'est un peu l'engouement au sein de l'UFDG, depuis que j'ai pris la tête du parti, qui fait peur. Beaucoup de démarches ont été menées pour me déstabiliser. Vous aviez souligné que vous n'alliez point le critiquer. Beaucoup de Guinéens n'ont pas compris. Surtout que vous êtes maintenant dans l'opposition. Je n'ai jamais dit que je ne critique pas le Président Conté. Mais, j'ai dit qu'il ne faut jamais compter sur moi pour l'insulter. J'ai dit aussi, à plusieurs reprises, que dès lors que j'ai décidé librement de faire de la politique dans l'opposition, pour ma propre crédibilité, et par honnêteté intellectuelle, si le gouvernement agit mal, viole les lois de la République, les procédures ou fait de mauvaise politique, je dois pouvoir le dénoncer. Sinon, c'est ma crédibilité qui est en jeu. Il ne faut pas compter sur moi pour insulter le Président mais je ne faillirai pas à mon devoir de critique. Parce que l'opposition, c'est critiquer en apportant de propositions concrètes. Au niveau du PUP (qui soutient les actions du Président Conté) on n'a pas apprécié votre migration dans l'opposition. Pourquoi cette infidélité au PUP ? Avec le PUP, j'aurais eu des problèmes de crédibilité. N'oubliez pas que j'ai été limogé pour « faute lourde ». J'ai soutenu le PUP aussi efficacement que je pouvais, mais je n'ai jamais assumé une responsabilité au sein de ce parti. Comment voulez-vous que je prenne la direction de ce parti ? Vous n'aviez pas, non plus, de responsabilité au sein de l'UFDG... Mais à l'UFDG on m'a investi président du parti ! J'ai décidé de faire une autre politique suivant une autre vision. J'ai été chargé par le Président Conté de mettre en œuvre une politique pendant longtemps. J'ai travaillé dans différents départements ministériels en mon âme et conscience. Je suis fier de mon bilan dans les différentes missions qu'on m'a confiées. Aujourd'hui, j'ai envie de faire autre chose, de diriger moi-même et de formuler des politiques et d'appeler d'autres gens à m'aider à les mettre en œuvre. Propos recueillis par Azoca Bah Source et Propriété : La Lance Envoyé par Lamarana Petty Diallo
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