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Entre certains rêves et la réalité il y a tout un univers ; mais entre d’autres rêves et la réalité il n’y a qu’un pas à franchir. Prenez l’exemple d’un fumeur chronique : Rêver que les cendres de son tabac se transforment nuitamment en or serait un rêve puéril ; par contre, rêver que lui se transforme en non-fumeur est certes d’une difficulté connue de tous ceux qui savent ce qu’est ce vice, mais ce n’est nullement impossible. La réalisation de son rêve dépendra entièrement de la fermeté dont il usera dans sa démarche. Maintenant prenons notre pays. En 2006 il a été classé « pays le plus corrompu d’Afrique » ; c’est présentement l’un des pays les plus pauvres de la planète. Rêver que cette même Guinée devienne un pays où la corruption est inexistante et où la pauvreté est éradiquée relève-t-il du possible ou de l’impossible ? Pour y répondre objectivement, basons-nous, patiemment, sur l’histoire ci-dessous. Il était une fois, quelque part dans le monde, un vaste empire où régnait à la tête une dynastie dont la gouvernance à la fois exploitait et brutalisait les populations de manière inimaginable. Un système fiscal faisait saigner le peuple jusqu’à la moelle ; la corruption et les détournements se faisaient au plein jour – en fait le trésor public était officiellement aux mains des hommes au pouvoir, qui le géraient sans le moindre contrôle externe – ; les biens des populations, déjà croupies dans la misère, étaient parfois confisqués par l’État féodal, dont les officiers vivaient dans un luxe insolent, cruel, inhumain, car à leur nez se trouvaient leurs compatriotes qui végètent dans la poussière. Dans le même temps, les opposants du système étaient punis avec la plus grande sauvagerie : ils subissaient, par milliers, des tortures de toutes sortes, des exécutions sommaires y compris des pendaisons. Les hommes du pouvoir, quoique se disant des croyants, ne montraient le moindre signe de compassion pour le peuple. Dans leurs esprits, leur confort personnel et leur maintien au pouvoir semblaient être les seules préoccupations. Cependant, comme toute chose a une fin, un jour, les jours de l’empereur vinrent à la leur et il se trouva qu’il n’avait pas un grand enfant pour lui succéder. Alors vint un autre empereur, un peu distant, qui se mit dans le cœur un seul objectif : le bien-être de son peuple. Évidemment il fallait radicalement changer les choses. Et le jeune empereur s’y mit à fond, sans la moindre réserve, à une allure vertigineuse. Le jour même de l’enterrement de l’ancien monarque, dès qu’il revint du cimetière, il se lança au travail, avec comme première tâche la restitution des biens confisqués par l’État à leurs propriétaires. Déjà il avait refusé de prendre pour logement le palais impérial, qu’il laissa à la famille de l’ancien monarque, et disloqua la bande de 600 gardes de corps spéciaux de l’empereur. En outre, il ordonna que les chevaux de l’écurie impériale soient vendus aux enchères et versa toutes les recettes au trésor public. En vérité le jeune empereur ne tenait pas au pouvoir. Le prouve son discours : « Chers compatriotes, on m’a imposé la lourde responsabilité de la direction de la nation, malgré ma volonté : vous êtes libres d’élire toute personne que vous voudrez à ma place. » Mais le peuple cria pour qu’il restât. Alors il resta. Mais il demanda à tous les riches de reverser l’excédent de leurs richesses, qu’il estimait à au moins deux tiers pour chacun, au trésor public. Et comme il était, lui-même, riche, ayant hérité beaucoup de ses parents, il donna le ton. Il mit aux enchères tous ses biens de luxe et versa la totalité du revenu au trésor public. Il transféra à l’État la quasi-totalité de ses propriétés – ses revenus annuels se chiffraient à 50.000 unités monétaires d’après la légende et il n’en garda que pour 200 unités après son accession au trône. Pour encourager le peuple à suivre son exemple, il procéda au transfert de ses propriétés de façon spectaculaire : Il fit venir ses documents et, lui-même, les déchiqueta en public, à l’aide d’une paire de ciseaux (d’après la légende l’opération lui prit toute une matinée). Ensuite il se tourna vers les autres, sa propre famille en premier lieu. Il demanda à son épouse de céder au trésor public tous ses bijoux ; elle le fit volontiers. Quant aux autres notables, il passait par tous les moyens pour les convaincre. Un jour, par exemple, il invita chez lui un bon nombre de dignitaires pour déguster un repas et donna des consignes fermes aux cuisiniers. Selon ces consignes, le service du plat principal devait être retardé. Ainsi les invités de l’empereur arrivent au complet, attendent, mais le repas ne vient pas. Alors l’empereur crie aux cuisiniers d’accélérer et en même temps leur ordonne d’apporter à ses invités des amuse-gueules en attendant. On fit venir une bonne quantité de grains grillés, peut-être des pois chiches, que l’on trouve à bon marché, même à l’état sauvage, dans la région. Vint enfin le repas principal, tout fumant, succulent ! L’empereur s’excuse du retard et invite tout le monde à table. Mais tout le monde est déjà rassasié. Avec tout le respect dû à l’empereur, les invités durent s’excuser, expliquant qu’il n’y avait plus de place dans leur ventre pour manger quoi que ce soit. C’est justement ce qu’attendait l’empereur : « Voyez donc, chers frères, leur dit-il religieusement : si vous pouvez vous rassasier à partir d’une chose aussi simple [que les grains de cette légumineuse], pourquoi jouez-vous avec le feu [de l’enfer] en usurpant les propriétés et droits des autres ? » L’assemblée fondit en larmes, tellement il y avait de vérité dans les paroles du jeune empereur. Pour lui, en effet, les biens du peuple sont sacrés dans le sens littéral du mot. Même une simple feuille de papier appartenant à l’État demeurait une propriété de l’État, donc à utiliser seulement pour l’État. Là-dessus, la légende raconte une autre scène. Les dossiers administratifs étaient soumis à l’empereur les vendredis. Quand le planton lui déposait le dossier d’un vendredi, il remarqua l’empereur se servir d’une feuille de papier à des fins personnelles. Il fut surpris d’abord, connaissant sa rigueur habituelle, mais en fin de compte déduisit que le jeune empereur, trop occupé, avait sans doute agi par oubli cette fois-ci. Cependant, quand il revint le vendredi suivant il remarqua une feuille de papier de la même nature et de la même dimension à la place de la feuille que l’empereur avait utilisée la semaine d’avant. Mais l’une des anecdotes les mieux connues de ce jeune empereur est la suivante. Une pauvre femme venue chercher la charité chez l’empereur trouva l’impératrice et un ouvrier tout occupé à boucher un trou dans le mur de la maison. La visiteuse fut du coup frappée par la tenue de l’impératrice, qu’elle trouva incommode en présence d’un homme qui ne soit son époux. D’ailleurs elle n’hésita pas à lui faire la remarque. Mais l’impératrice lui fit comprendre que l’ « ouvrier » en haillons était son mari, l’empereur. La visiteuse n’en croyait ni ses yeux ni ses oreilles. Pourtant, cette conduite était naturelle pour le jeune empereur, dont la légende réserve toujours un chapitre pour son dégoût du luxe, son honnêteté et le souci du bien-être de son peuple. Il travaillait physiquement, lui-même, ce qui causait d’ailleurs des inquiétudes dans sa famille à propos de sa santé. Son fils lui suggérait de se reposer et comme il reportait toujours son repos à la fin de la tâche en cours, l’adolescent lui fit remarquer un jour qu’il pourrait bien ne plus être en vie à l’heure où il compte se reposer. Telle était donc la politique du jeune empereur, qui, évidemment a fait remplacer tous les cadres corrompus ou incompétents de l’administration et opéré d’importantes reformes fiscales, entre autres. Maintenant, voyons le résultat de sa politique. Avec les nouvelles reformes, les revenus fiscaux furent légendaires : les gens s’acquittaient volontairement de leurs impôts, sans aucune pression. Grâce à la bonne gestion et au sens du bien-être commun du peuple, les caisses de l’État regorgèrent de liquidités. Ainsi, en plus de nombreuses constructions publiques, dont des routes, des hôtels, des écoles, des dispensaires, l’empereur fit mettre en place diverses sortes de pensions pour les populations, y compris une pour les voyageurs en difficulté ! Bref, en moins de deux ans et demi la pauvreté disparut de l’empire. Il y avait une taxe spéciale destinée principalement aux indigents mais on ne trouvait plus de preneur : C’est probablement l’anecdote la plus connue autour de ce jeune empereur et qui nous concerne le plus dans la présente analyse. Revenons alors à la question posée au départ, entre le rêve et la réalité pour notre pays. Dans l’histoire que nous venons de lire, la situation de l’empire à la mort de l’ancien empereur et la situation de la Guinée de janvier-février 2007 sont rigoureusement identiques. De même, si notre Premier ministre de consensus avait eu la même politique que le nouvel empereur, les résultats auraient probablement été les mêmes. Mais, la réalité chez nous fut autre. Pourquoi cette différence ? De prime abord on peut être tenté de croire que l’histoire du jeune empereur est une fiction, donc un de ces rêves impossibles. Mais, et si l’histoire était entièrement vraie ? Et si cet empire a effectivement existé et s’appelait Empire des Omeyyades, ayant pour capitale Damas, en Syrie ? Et si l’ancien empereur était réel et se nommait Souleymane, connu, entre autres, pour son amour du luxe ? (Il aimait se parer de somptueuses blouses et demander aux servantes ce qu’elles pensent de lui, ou encore se regarder dans les miroirs et s’apprécier lui-même ; il mourut d’ailleurs juste une semaine après un tel incident où il s’admirait devant un miroir.) Et si le jeune empereur qui lui a succédé était réel et s’appelait Omar ibn Abdel Aziz ? Et si la « légende » était simplement l’histoire écrite et disponible aussi bien sur l’internet que dans des livres tels « Arab Administration » de Husaini ou « History of the Caliphs » de Ja’farian, ou simplement les biographies d’Omar ibn Abdel Aziz ?... Ah ! La simple mention du nom de cet homme – souvent simplifié en « Omar II » vu que son grand-père était Omar ibn al-Khattâb – fait frémir les cœurs qui le connaissent, tant est fort son exemple pour les leaders d’hommes ! Il a aimé son peuple et s’en est soucié jusqu’à sa mort, et, incroyable mais vrai, même dans sa mort ! Son règne ne dura que deux ans et demi, car il fut assassiné par les ennemis du changement. Justement dans son lit de mort, ayant appris qu’il avait été empoisonné par un homme qu’on avait payé pour cette fin, Omar fit venir son présumé assassin et s’entretint avec lui. Ce dernier avoue qu’il a perçu la somme de 1.000 dinars pour accomplir l’abominable acte. Omar lui pardonne et lui conseille de s’enfuir pour ne pas se faire lyncher par la population, mais il lui réclama les 1.000 dinars et les versa au trésor public avant de rendre l’âme. Puisque toutes les questions posées précédemment sont en fait des affirmations, une histoire vraie, nous pouvons conclure que pour la Guinée aussi, devenir une nation prospère est un rêve parfaitement réalisable. Pour ce faire, le seul ingrédient est d’avoir notre Omar II : un dirigeant qui s’acharne contre la corruption et la mauvaise gestion des biens publics, visant exclusivement le bien-être du peuple ; un dirigeant qui conduit cette politique en donnant, lui-même, le bon exemple sur tous les plans. C’est la condition nécessaire mais suffisante pour le changement désiré dans notre pays. Tout commence par lui ; tout dépend de lui. Peu importe son passé, ses affiliations, encore moins la façon dont il est venu au pouvoir. L’important demeure ses intentions et son courage une fois au pouvoir. S’il décide de faire le bien, rien que le bien, dans l’honnêteté et dans le travail sérieux, il suffira qu’il donne le ton : il sera vite suivi par ses collaborateurs. On entend souvent parler de blocage de tel ou tel clan ou de sabotage de tel ou tel ennemi du changement. Fi donc ! J’y vois plus d’arguments pour couvrir les faiblesses de nos ministres. Même si l’on a été nommé parce qu’affilié à un clan donné, une fois en place une prise de conscience accompagnée de courage et d’honnêteté suffit. Oui, il suffit qu’il s’engage dans le bien et ne trompe pas le peuple. Quelqu’un voudrait-il le bloquer alors, qu’il le dirait, ou, au moins, ne le dissimulerait pas dans des déclarations contraires à la vérité. Oui, mon humble avis est que peu importe « qui » il était ou « pourquoi » on l’a nommé. Si, une fois nommé il prend conscience et s’engage à travailler vraiment pour le peuple, celui-ci sera son support à tout moment et sa réussite sera garantie. Par coïncidence, un exemple éloquent se trouve dans la suite de la même histoire que nous venons de lire, en ce qui concerne le rôle du leader dans la conduite des affaires de son peuple. Omar II « Le Saint », comme le qualifient certains auteurs, fut succédé par son contraire. L’empereur suivant, qui se nommait Yazid, commença par restituer aux gens les biens qu’ils avaient cédés au trésor public. Par exemple il rendit ses bijoux à la veuve d’Omar II, qui les refusa bien sûr. Il reprit et partant fit reprendre toutes les mauvaises pratiques du pouvoir et même en accentua d’autres. Il se fit particulièrement remarquer pour son penchant licencieux, qui fit qu’il se consacrait fort peu ou point du tout au travail de la nation. Un auteur rapporte sur le net qu’il a gardé pour plusieurs jours le corps d’une femme qu’il aimait, après la mort de celle-ci. Un autre auteur écrit qu’il faisait des choses que je ne puis reprendre entièrement dans ce texte : « Il s’assit plaçant à sa droite Hababa et à sa gauche Salama pour qu’elles lui chantassent et jouassent des instruments de Satan. Et il but le vin dont l’usage est interdit expressément dans le texte sacré et quand il en eut subi l’influence dans son âme, dans sa chair et dans son sang, quand il en eut l’esprit trouble, il déchira ses habits […] » Ainsi la gouvernance de Yazid envola en fumée tous les efforts de son prédécesseur. Cela ne prouve-t-il pas à suffisance l’importance du rôle du leader pour sa nation ? Si Omar II avait pu continuer sa politique ou si un autre de la même mentalité lui avait succédé, leur nation aurait vécu dans le bonheur et probablement leur dynastie aussi aurait survécu. Il est vrai que le leader, à lui seul, ne peut pas changer toutes les choses ; le changement est impossible sans l’engagement du peuple. Or il est difficile sinon impossible de changer la mentalité de tout un peuple d’un coup, surtout si cette mentalité s’est déjà ancrée dans presque tous les esprits, y compris ceux d’intellectuels, ce qui est le cas chez nous. Cependant, quand les dirigeants donnent le bon exemple, ils entraînent avec eux toutes les personnes de bonne foi. Peu à peu donc les autres les suivront sur la même voie. Il y aura toujours des irréductibles mais à la longue ils seront en nombre si minime qu’ils seront absolument impuissants, comme des agents pathogènes sous l’effet d’une vaccination réussie. Lorsque donc notre chère Guinée aura son Oumar II, son sort changera en un temps record. Nous ne dépendrons plus des autres. Aux aéroports descendront désormais non pas des bailleurs de fonds venus pour nous « aider », mais des scientifiques venus pour étudier le cas guinéen en vue de s’en servir ailleurs. Pour le moment tout cela est un rêve, j’admets, mais un rêve parfaitement réalisable, et du reste pas aussi difficile à réaliser qu’il le semble. D’ailleurs on pourrait entièrement quitter le domaine du rêve, le modèle d’Omar II, pour parler des choses concrètes. Il nous suffira de strictement respecter les deniers publics pour faire une différence : Avec ses richesses potentielles, une gestion saine en une seule année budgétaire pourrait juguler la pauvreté dans notre pays. Mahmoud Ben Saïd, Japon pour www.guineeactu.com
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