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C’est dans un regroupement spontané, presqu’unitaire de toutes les composantes, une fois n’est pas coutume, dans une joyeuse mais saine pagaille, que les Guinéens de France, tout euphoriques, ont reçu un Président guinéen, le 3 avril 2010. Une première, même si celui que nous avons accueilli n’est qu’intérimaire du troisième président de la Guinée, installé, lui, en décembre 2008 à la tête d’un pouvoir abandonné. Un Président qu’on dit toujours alité ou en convalescence à Ouagadougou, qui y est peut-être retenu, murmure-t-on. Le premier et le deuxième Présidents de la Guinée, très controversés en leur temps, n’avaient eu droit à Paris qu’à des réceptions modestes de leurs sympathisants et thuriféraires d’alors. Autres époques, tout aussi glorieuses, même avec des ronces piquantes plantées tout au long de leurs règnes !
Mais cette fois-ci, de Conakry, il nous en est venu un, Général de son Etat, empressé, pressé par le temps et par la communauté internationale, la France et les Etats-Unis en tête, de nous informer que la désignation d’un Chef d’Etat dans son pays se ferait désormais par un vote démocratique de tous les Guinéens, sans la candidature du Président sortant (lui en l’occurrence) et celle des membres de son gouvernement. Ce serait une affaire de citoyens guinéens, en somme, sans autres précisions de sa part ; ce n’est pas son affaire, il a la tête ailleurs.
Mais revenons d’abord au décor de la réception ! Cela faisait 41 ans pour moi, toute une vie, que je n’avais pas croisé un Président de la République, de surcroît guinéen, en chair et en os ! Je me demande encore quelles acrobaties j’ai pu déployer pour les éviter tous ou les rater, tout ce temps, à travers mes pérégrinations. J’ai enfin été enchanté d’en rencontrer un, de visu, bien que séparé de moi par plusieurs travées.
Avant le discours de cet avenant hôte de marque, l’hymne national guinéen a fait tressaillir la salle, d’émotion très forte, communicative. Nombreux étaient ceux qui n’avaient pas écouté, depuis très, très longtemps, ce beau chant national guinéen, symbole d’unité des Guinéens, comme en arborent aussi d’autres nations pour leurs glorieux peuples. Que de souvenirs resurgis, renvoyant subitement certains d’entre nous à leurs jeunesses respectives, à leurs passés de projets avortés ! Quand je me suis retourné, par pudeur, pour cacher mon frémissement, j’ai croisé le regard embué de larmes de Aïcha, assise juste derrière, à ma droite ; je n’ai pu éviter d’autres visages fuyants et familiers, tout aussi graves, de nostalgie. À cette dame, si aimable de notre communauté, je me suis contenté d’adresser un simple geste cordial de réconfort, tempérant du coup mes propres sensations, partagées avec d’autres âmes sensibles. Comme il est difficile d’oublier les siens, frères et sœurs guinéens ! Nos racines.
Mais, depuis ce passage attendu du Général Président Intérimaire à Paris, nous sommes vite retournés à nos routines françaises, entre grand espoir et petite angoisse (tout de même !), en souhaitant que les promesses et engagements pris, annoncés à cor et à cri à tout le peuple, se réalisent logiquement, sans heurts, par nous et pour nous, Guinéens de partout, de tous bords, au cours d’une joute fraternelle prévue de bulletins de vote. Une autre première ! Chacun y croit fermement, en conjurant le mauvais sort, pour que tout ne s’écroule pas avant sous nos pieds, comme il en a souvent été de nos galères, au moment ultime de franchir le bon pas, dans le bons sens.
Car la peur est dans l’inconnu ; elle viendrait de l’empressement et de l’improvisation, sur fond de calculs intéressés, à vouloir accoucher maintenant, par césarienne s’il le faut, d’une nouvelle réalité sociale, qu’elle soit monstre ou pas. Elle a déjà été perceptible le 3 avril dans le timbre vibrant du discours, cartésien par ailleurs, de notre providentiel Général sauveur, serein en apparence, mais soucieux de réussir la Transition à la guinéenne, contre vents et marées. Elle est dans les recommandations, presque des injonctions en coulisse, des décideurs de notre destin, à la recherche d’un commandant de bord du navire Guinée, sous la menace de nouveaux tangages. Mais elle est aussi en nous, principaux acteurs, concernés par le processus en cours devant mener à un véritable changement de mentalités ou, pire, à un maintien inacceptable de nos conforts, à un retour à la situation antérieure à décembre 2008. Qui sait ?
Nous pensions à une rencontre entre la communauté et le Général, à un échange de nos contradictions et certitudes, d’hier et d’aujourd’hui. Mais il a évité d’être servi de nos questions saugrenues, confectionnées pour embarrasser exprès, l’embarrasser. Il a opté pour un bon discours, comme on aimerait en entendre quelquefois, bien ficelé, lénifiant de rectitudes, indiscutable sur la forme. Le reste est une question d’appréciation, de convenance. Nous aurions voulu lui lancer la réplique comme il convient, courtoise, bien sûr. Mais le Général a préféré les discussions de l’alcôve sur des sujets de consensus avec des invités choisis, dans son Scribe du quartier de l’Opéra.
Malgré tout, pour nous préparer à la victoire démocratique de la Guinée sur elle-même, nous, Guinéens à l’étranger, avons osé franchir les portes de nos Ambassades pour nous faire dénombrer, dignement et avec sérénité. En attendant d’accomplir le geste salvateur du devoir citoyen, escompté par tous, qui hissera certainement notre pays à la hauteur de ses voisins, pour le bonheur de la sous-région ouest-africaine et des nations lointaines.
Créteil, le 10 avril 2010
Tolomsè CAMARA
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