J’ouvre un débat à la fois sensible et embarrassant, du moins, pour ceux qui n’y verraient qu’une façon voilée de prôner le retour à la division sociale, à la dictature, à la prédominance d’un groupe, d’un clan sur d’autres, voire à un sacrilège que Sékou Touré, à son temps, a détruit, en mettant fin au règne des chefs traditionnels.
Si c’est sous cet angle que vous percevez le sujet, alors, je ne me laisserai pas aller à des polémiques stériles. Toutefois, je suis ouvert aux critiques, au débat contradictoire, pourvu que la force des arguments l’emporte sur la passion de disserter.
J’ose affirmer que la suppression de la chefferie traditionnelle a conséquemment nui à nos sociétés, aussi bien dans leurs structures que dans leur fondement. Tant il est vrai que l’absence de chef aboutit inévitablement à l’anarchie. L’on me dira, certes, que l’ancienne structure sociale a été remplacée par une nouvelle dont le mode de fonctionnement et le contrôle sont régis par des textes de loi conformes au système d’administration, tel que cosigné dans la Loi fondamentale. Mais pourquoi a-t-on supprimé la chefferie traditionnelle ? Parce que Sékou Touré y voyait un véritable lobby susceptible de nuire à l’absolutisme de son pouvoir. Or, les chefs traditionnels, sans être des choix populaires, représentaient une sorte d’élus providentiels, tirant leur légitimité de la tradition. Aussi faut-il souligner que le chef avait toujours cet avantage, qu’il est descendant d’un ancêtre qui a fait ses preuves, par sa science, son savoir ou sa bravoure. N’était donc pas chef qui y aspirait, il fallait réunir un minimum de qualités, dont entre autres, l’honnêteté, la franchise, la droiture, le respect du serment, des biens publics, la rigueur, l’amour du terroir.
Rarement dans l’histoire, des populations, dans nos sociétés, se sont révoltées contre la chefferie traditionnelle. La vie sociale était conçue de manière que chacun savait à quoi il pouvait aspirer, à quoi il avait droit. La vie était harmonieuse et le respect de l’autre était sacré.
Chacun se doit, dans cette société traditionnelle, de se conformer à un code de conduite social, auquel toute dérogation est punie de façon exemplaire.
Une mauvaise lecture de nos traditions fera voir en cette société, une organisation sociale fondée sur l’arbitraire, dans laquelle il n y aurait que chefs et esclaves, nobles, hommes de castes et de métiers. Même en admettant ce schéma assez simpliste, il y a que dans cette société, chacun était fier d’appartenir à son groupe social, à son rang et personne n’enviait l’autre, au point de le persécuter.
Aujourd’hui, c’est à un bouleversement que nous assistons. La chefferie traditionnelle a été remplacée par une chefferie de circonstance composée d’hommes, parfois sans assise traditionnelle, qui sont imposés aux populations contre leur gré, à travers des nominations arbitraires et autres recours occultes.
Dès lors, se comprennent tous les troubles dans la gestion de nos localités.
Nos traditions sont détruites. Le laisser-aller et le laisser-faire ont, énormément, nui à nos coutumes. Ce désordre créé et entretenu s’est répercuté sur l’ensemble du pays. Le droit d’aînesse n’existe plus.
Il y a comme une implosion sociale dont les conséquences risqueraient d’être dramatiques. La démission des parents devant l’éducation des enfants, l’anxiété de la jeunesse sans repères, la crise de conscience sociale, la corruption, le manque de patriotisme, l’impunité, le favoritisme, le laxisme, le culte de la médiocrité, sont, entre autres, des maux générés par l’inexistence d’une base traditionnelle qui devrait permettre au guinéen de reconquérir son identité propre. Notre société s’abâtardit à travers de nouvelles structures inappropriées. Le traditionnel est abandonné au profit du tâtonnement. Il y a comme une démission collective devant l’histoire de notre terroir. Au Mali, il existe un ministère de la santé et des personnes âgées, un vestibule des anciens. Tout cela, pour perpétuer la tradition et donner des repères à la jeunesse. Des émissions radiodiffusées sont faites sur les thèmes qui ont trait aux coutumes des différentes ethnies du pays.
Je prône le retour à la chefferie traditionnelle pour toutes ces raisons et pour bien d’autres.
Le débat est ouvert.
Thierno Dayèdio Barry
L’indépendant, partenire de www.guineeactu.com