samedi 28 juin 2008
Dr Thierno Maadjou Sow, Président de l’OGDH : « La Guinée n’est pas un Etat de droit »
Thierno Maadjou Sow

Le Dr Thierno Maadjou Sow est le Président de l’OGDH, l’Organisation guinéenne de défense des droits de l’homme. Dans cette interview qu’il a bien voulu nous accorder, il parle entre autres de l’équipe gouvernementale dirigée par Dr Ahmed Tidiane Souaré, des récents affrontements entre les militaires et les policiers et de la faible représentativité des femmes dans le gouvernement mis en place le 19 juin dernier. Interview.

L’Indépendant : Quelle lecture faites-vous de la nouvelle équipe gouvernementale ?

Dr Thierno Maadjou Sow : En voyant cette équipe, la première lecture, c’est le côté quantitatif. Moi, je pense qu’on aurait pu réduire le nombre de ministères. Ensuite, je pense que les personnes qui sont là peuvent peut-être faire le travail. Mais beaucoup sont dans le gouvernement, ils faisaient partie du gouvernement mort-né de l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo. La chose importante est d’avoir permis aux partis politiques de faire leur entrée dans le gouvernement. Cela n’a pas été fait au temps de Lansana Kouyaté. Il faut craindre l’environnement socio politique dans lequel évolue ce nouveau gouvernement. Nous avons vu au temps de Cellou Dalein, tous ces clans qui s’étaient levés pour empêcher le fonctionnement normal du gouvernement. Il n’est pas exclu que l’on mine le terrain pour ce nouveau gouvernement. Quand Kouyaté est arrivé, il y avait un certain rapport de force favorisant la nomination d’un Premier ministre de consensus. Mais, avec le temps, ce rapport de force en faveur du peuple a été érodé jusqu’au moment où Kouyaté ne pouvait plus rien faire. Il faut aussi un cadre juridique propice pour l’exercice du pouvoir. Sinon, nous serons à la case épart. Je doute beaucoup que cela puisse se faire dans les conditions actuelles.

Quels commentaires faites-vous sur la faible représentativité des femmes au sein du Gouvernement ?

Justement, cela montre que l’environnement n’est pas favorable à la démocratisation. Les femmes ont fait assez d’efforts, mais il faudrait qu’elles continuent. Il faudrait que les organisations des femmes soient des organisations solides, courageuses et décidées pour le changement. Dans les partis politiques, les femmes doivent occuper des postes importants. Il faudrait qu’elles influencent ces partis politiques pour que le nombre de femmes à la direction des partis soit assez élevé. Il faudrait aussi avoir des lobbyings actifs, décisifs auprès des autorités administratives, politiques et au niveau de la société civile. Le Premier ministre devrait être conscient de la nécessité de participation des femmes à un plus grand nombre de responsabilité. Les femmes ont plus de volonté et d’honnêteté à gérer les biens publics que les hommes. Elles sont plus de la moitié de notre population. Il y a aussi un fait, chez nous, on est handicapé par la tradition qui joue beaucoup. Jusqu’à présent on n’arrive pas à nous débarrasser d’une certaine vision de la femme Cela n’est pas seulement chez nous. Tout récemment, en Allemagne, on disait que la femme est soumisse à trois cas : la cuisine, l’Eglise et les enfants.

En France, c’est après la Deuxième guerre mondiale que les femmes ont commencé à voter. La femme doit être épaulée par nous les hommes, car elle est notre mère, épouse et notre sœur. Elle est plus chère dans la vie de l’homme.

Un mot sur l’incident survenu entre l’armée et la police et qui a fait des victimes

C’est un incident qui m’a beaucoup étonné. Les 11, 12 et 13 juin derniers, nous avons organisé une rencontre des forces armées et des forces de sécurité qu’on a mises face aux médias. La rencontre a eu des conséquences très intéressantes, parce que les forces armées ont demandé à ce que la rencontre soit pérenne. Alors, il est prévu des rencontres tournantes dont la première se fera au niveau des médias, ensuite les gendarmes, après l’armée et enfin la police. Avec cette formation, on a pensé que ça va entre eux. Et quand on a appris ces incidents, nous avons été déçus. Nous nous sommes dit que tous nos espoirs sont tombés à l’eau. Nous pensons qu’au niveau de nos forces armées et de l’ordre, le sommet est coupé de la base. Je ne sais pas si la couche intermédiaire doit servir de courroie de transmission entre le sommet et la base. C’est ce mécanisme qu’il faut rétablir. Et la chose la plus importante, c’est la discipline et le respect de la hiérarchie. C’est ce qui fait la force de la police et de l’armée. Quand on voit un groupe d’individus se donner des pouvoirs absurdes, le pouvoir que même un ministre n’a pas, c’est bien effrayant. Seules les prérogatives du président de la République peuvent suspendre un corps ou une discipline dans un pays. Le chef d’Etat-major de l’armée s’est excusé devant le peuple pour les évènements survenus, il a ensuite trouvé que ce n’était pas normal, l’action de l’armée. Il ne suffit pas que le chef de l’Etat-major puisse demander pardon ou condamner l’action des militaires. Il faudrait que justice soit rendue. Que ceux qui ont commis les crimes ou emporté les biens des gens soient punis. Pour une Guinée unie et prospère, il faut une justice rendue sur tous les crimes commis çà et là.

Après les évènements survenus en janvier et février, le peuple a réclamé justice sans qu’elle ne soit rendue. Pour cette fois-ci, pensez-vous à une justice contre l’armée ?

Ce n’est pas facile, ce problème de la justice. Parce que vous savez qu’en Guinée, on trouve toujours un paravent. Nous disons souvent que la paix n’a pas de prix, alors on laisse passer les choses. Il peut arriver que les gens soient assez forts pour menacer la paix et la sécurité. Pour les calmer, on leur promet de ne pas être poursuivis. Ceux qui menacent la paix doivent être sanctionnés par la loi. Nous devons divorcer de la source de l’impunité.

Où situez-vous les sources des différents mouvements que connaît notre pays ces derniers temps ?

En travaillant avec les forces de l’ordre, nous avons constaté qu’ils ont autant de problèmes que les civils. C’est normal que ces gens-là profitent de l’occasion pour revendiquer et demander qu’on améliore leurs conditions de vie et de travail. C’est leur droit, et pour les militaires et pour les policiers ainsi que pour les enseignants. Mais cette revendication ne doit pas conduire à détruire des vies humaines et surtout sortir dans la rue et s’attaquer aux édifices publics et privés. Ce qui s’est passé est un crime face auquel les autorités de l’armée doivent prendre des dispositions pour que cela ne se répète plus dans notre pays.

Peut-on considérer la Guinée comme un Etat de droit ?

Non, même sans ces évènements, la Guinée n’est pas un Etat de droit. Parce que l’Etat de droit se caractérise et se fonde sur le droit et se soumet au droit. Or il se peut qu’on se fonde sur le droit, mais on ne se soumet pas au droit. Les Guinéens ne se soumettent jamais au droit. Nous sommes loin d’un Etat de droit.

Propos recueilli par Aly Badara Condé
L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com

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Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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