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Après une longue éclipse, l’ancien ministre de l’Economie et des Finances le Dr Ousmane Doré refait surface dans cette interview. La transition, la gestion du CNDD, ses succès et ses déboires… sont autant de questions qu’il aborde sans… farce. Lisez!
L’Indépendant : Que devient le Dr Ousmane Doré depuis son départ du ministère de l’Economie?
Dr Ousmane Doré: J’ai été démis de mes fonctions en octobre 2008. J’ai dû passer 7 mois à Conakry dans le cadre des accusations qui avaient été portées contre moi. J’ai tenu particulièrement à revenir ici à Conakry après que j’ai appris la décision pendant que j’étais à Washington en train de finaliser les discussions sur le programme guinéen. Je suis rentré et j’ai tenu à donner des éclaircissements par rapport à ces accusations portant sur le Cinquantenaire qui se sont révélées infondées. Ce n’était que des accusations fortuites. C’est suite à cela que je suis retourné à Washington. Et depuis, je travaille sur des projets particuliers. Il reste bien entendu que mon retour au Fonds Monétaire International (FMI) est une question de temps. Puisque j’ai décidé avant de retourner là-bas de prendre une formation à l’Université de Harvard à Boston. C’est dans le cadre de ce programme que je suis encore aux Etats-Unis, et qui doit être sanctionné par un autre diplôme. Ce qui me permettra aussi, peut-être, de retourner au FMI avant de venir certainement au pays.
Hier vous étiez un des gestionnaires des affaires de l’Etat guinéen. Aujourd’hui, vous êtes un observateur averti. A ce titre, quelle appréciation faites-vous de la gestion du CNDD qui se poursuit sous l’autorité du général Konaté?
Il est un peu précoce pour savoir ce qui se passe sous durant la transition en cours. Mais, je puis vous dire que depuis le départ ou la chute du régime antérieur, qui avait aussi ses problèmes, je dirai que la gestion à l’ère du CNDD n’aura pas été une bonne gestion. Cela est clair de par mêmes les indicateurs qui ressortent même de l’analyse que le FMI et la Banque Mondiale ont faite au mois de mars passé. D’abord sur le plan économique, je n’ai pas compris puis que je n’étais pas ici. J’ai dû quitter le pays au mois de mai 2009. Donc, il est difficile de penser que cette économie évoluait sur de bases saines. Les questions sécuritaire et politique, l’environnement volatile, tout cela concourrait à un ralentissement du rythme des activités économiques. Cela me parait évident à travers les chiffres que l’on me donne quand à l’accroissement du produit intérieur brut (PIB) pour l’année 2009. La gestion macro économique, la gestion des finances publiques, tout a été catastrophique. Je vous ai parlé de chiffres qu’on m’a rapporté hier, et que j’ai vu quelque part dans le rapport du Fonds Monétaire International qui montre que l’endettement du Trésor public vis-à-vis de la Banque Centrale s’est creusé en montant avec un stock qui se chiffre à plus de 4 000 mille milliards de francs guinéens. Je pense que ce qui était regrettable, c’était que nous, nous avons négocié un programme. Le programme courrait jusqu’en juin 2010. Malheureusement, les gens ont exécuté des budgets de l’Etat dans des conditions discrétionnaires. Les procédures n’étant pas respectées, les engagements ne prenaient pas en compte les indicateurs fixés dans le cadre du programme. Ce qui a fait qu’essentiellement vous pouvez arriver à un résultat comme on le constate aujourd’hui. Puisque le budget cadre les dépenses de l’Etat. En fait, c’est à travers ces allocations budgétaires que le Gouvernement peut effectuer telle ou telle dépense. Mais, lorsqu’on me dit que des ministères ici recevaient des recettes énormes, mais les utilisaient directement pour certaines prestations ou dépenses du ministère comme des bâtiments qu’on a construits… Cela n’obéît à aucune règle budgétaire. Je disais donc que ce à quoi on a observé, ça ne pouvait pas maintenir un programme. Un programme obéit à des contraintes. Il y a l’unicité des caisses. Toutes les ressources sont plongées dans le cadre des ressources du Trésor. Les dépenses sont formulées dans le cadre d’un Budget national. Et nous, nous allions plus loin pour avoir un plan de trésorerie mensuelle qui exécutait ce budget national. Concernant la partie ‘’investissement» du pays, je crois que le niveau d’investissement public a augmenté. C’est évident à travers certaines actions du CNDD, les dépenses dans les casernes, quelques édifices… Mais en termes d’investissements privés, il n’y a quasiment rien. Puisque les gens ont continué à voir ce pays comme un pays qui était en proie à une confrontation sociale ou civile. Maintenant que la page est tournée, en tout cas nous l’espérons, il est bien évident que ce Gouvernement est en train de faire ce qu’il peut. Mais, vous savez qu’en matière économique le temps est un facteur important. Une décision de politique économique doit se répercuter et avoir des effets. Ce Gouvernement n’a qu’une durée de 5 à 6 mois. Vous comprendrez bien qu’il est moins outillé pour pouvoir résoudre ces questions. C’est pourquoi, je dis simplement que c’est un peu illusoire de me prononcer sur la pertinence ou non de ce que ce Gouvernement en place fait. Il me semble que c’est un Gouvernement qui a été assigné à un mandat particulier. Il s’agit d’organiser les élections présidentielles et assurer donc le retour à l’ordre constitutionnel normal. Ce Gouvernement doit s’attaquer aussi aux problèmes relatifs à la réforme des forces de défense et de sécurité. Actuellement, c’est un peu difficile de donner une appréciation par rapport à leur mandat.
Dans la foulée, que pensez-vous de la signature du contrat de Hyperdynamics Corporation par le Premier ministre Jean Marie Doré ainsi que de la possibilité de signature d’une autre convention permettant l’exploitation des minerais du fer des Nimbas et leur drainage par le port du Libéria ?
Je crois que le Premier ministre, Chef du Gouvernement peut signer des accords pour peu que ces accords, si ce sont des accords miniers, fassent l’objet de ratification. Ce qui reste évident, c’est que la question des conventions minières est complexe en Guinée. A cause de cette question, il y a des mouvements sociaux énormes dans ce pays qui ont fait que le Gouvernement de consensus avait fait de cela une sorte de cheval de bataille. Il y a deux types de signatures. Si par exemple, une signature vient remettre en cause certains acquis menés par un gouvernement précédant, je crois que ça pose directement problème.
Ma question s’inscrit dans le cadre strict des Accords de Ouagadougou ?
Je crois avoir répondu tantôt à cette question. Pour dire que, autant que je sache, c’est un gouvernement qui avait ses missions bien précises et particulières. Un Gouvernement doit fonctionner. Mais, ce qui aurait pu être fait, c’était que ces conventions attendent une nouvelle ère, qu’il ait un gouvernement issu des urnes. Parce que la question minière en Guinée, comme je l’ai dit, est très complexe. Concernant l’acheminement des minerais de fer vers le Libéria… les gouvernements passés ont étudié la question. Il a été décidé stratégiquement que la Guinée comme tous les autres pays d’ailleurs de cette sous région, ont besoin d’infrastructures. Parce que les mines vont finir car ce sont des ressources non renouvelables. Il y a eu des débats sur la question. On a fait des estimations. Le coût est certes énorme. On a pris en compte tous ces coûts d’investissement. Mais qu’il y ait un trans-guinéen qui ferait qu’il y ait un port de grande dimension minéralier à Benty à Forécariah, des chemins de fer qui traverseraient tout le pays avec l’impact que cela peut avoir, on a estimé que quelque soit ce que cela peut avoir sur le coût de la rentabilité du projet, il faudrait que le partenaire le prenne en compte. C’est ainsi qu’avec Rio Tinto, ces projets ont été engagés. Moi, j’ai particulièrement des problèmes que cela soit remis en cause. Parce que je suppose que la commission transport qui était composée de plusieurs ministres dans le gouvernement de ‘’Consensus» comme de ‘’ Large ouverture» avaient compris la pertinence d’avoir ces infrastructures. Ce sont des questions inter générationnelles. Nous, nous pouvons ne pas bénéficier de ces infrastructures, mais les générations futures qui seront-là après que l’exploitation du minerai de fer ne pourraient pas comprendre qu’on ait pris le fer pour ne rien laisser. Je crois que c’est-là le fond du problème qu’il faille cerner. Je pense que ce n’est pas à moi de porter ce jugement. Le Forum des Forces Vives dont est issu le Premier ministre a dû faire une déclaration pour dire qu’il serait important que le Gouvernement de transition soit focalisé sur sa mission essentielle qui est l’organisation des élections et la réforme du secteur de la sécurité et de la défense.
Beaucoup d’anciens ministres se sont reconvertis aujourd’hui en acteurs politiques. Est-ce que vous êtes tenté comme vos anciens homologues ministres par les mêmes ambitions politiques?
Ce n’est pas une mauvaise chose. Mais, j’ai comme l’impression que tout tourne autour du pouvoir central de l’Etat. Etre ministre, c’est avoir la possibilité d’apporter une contribution au développement de son pays. Ce n’est pas quelque chose qui vous donne carte blanche d’être de fait dans le fauteuil du premier magistrat du pays. Toutefois, vous êtes Guinéen. Vous pouvez en avoir la prétention. C’est un droit consacré par la loi du pays. C’est pourquoi beaucoup me demandent: Est-ce que vous êtes de fait candidat? Est-ce que vous allez vous lancer en politique? Je dis non. Il y a plusieurs façons pour moi de servir mon pays. Ce n’est pas forcément que je vienne me lancer dans une course qui fait de moi un bon Guinéen. Les choses, je les apprécierais le moment opportun. Puisque la vie n’est pas une course de vitesse. Vous vous rendez compte qu’à cause de tout cela, nous avons aujourd’hui une pléthore de partis politiques. Ce qui n’est pas mauvais pour le jeu démocratique. Mais, faut-il encore penser que tout cela concourt à faire de la Guinée un Etat viable. Ce n’est pas évident. Je pense, en ce qui me concerne, qu’il existe bien d’autres moyens de s’investir dans ce pays. Chacun de nous veut aujourd’hui que la Guinée soit un pays prospère qui avance selon sa vision. C’est une question pertinente que vous soulevez. Je pense que le moment venu nous ferons connaître nos intentions. Ce n’est pas parce que je suis nommé ministre des Finances qu’automatiquement on doit supposer que je veux être… J’ai des ambitions, cela découle de plusieurs faits. Vous savez, il faut avoir la conviction réelle et profonde que vous avez quelque chose que voulez donner, servir le pays mais pas vous servir. Il faut avoir les capacités, réunir les atouts qu’il vous faut. Puisque ce n’est pas une course pour pouvoir venir et puis tomber dans les travers que nous avons connus. Notre pays vient de loin. La course à la présidentielle doit être bien mesurée pour le citoyen de ce pays. Il faudrait quand même s’assurer que lorsque vous demandez le suffrage des populations, vous avez quelque chose à leur proposer, quelque chose qui pourra assurer l’amélioration de leurs conditions de vie. Je ne peux pas croire que cela, en ce qui me concerne, puisse se faire dans la précipitation. Ne confondons donc pas vitesse et précipitation. Je resterai impliqué dans mon pays. Les expertises que j’ai me permettront d’aider ce pays par d’autres capacités et lorsque par la grâce de Dieu, ma vision pour ce pays sera concrétisée, formalisée en un bien que je puisse vendre aux populations, je viendrais en ce moment pour cela.
Dites-nous quels sont vos rapports avec l’ancien Premier ministre Lansana Kouyaté, qui est aujourd’hui le président du Parti de l’Espoir pour le Développement National (PEDN) ?
J’ai des rapports courtois avec tous ceux que j’ai connus dans ce pays. D’abord depuis 1984, je vis en dehors de ce pays, à part les 18 mois que j’ai passés aux affaires. Le Premier ministre Kouyaté en particulier, je le connais puisque c’est à travers lui que j’ai été nommé à la haute fonction de ministre de l’Economie et des Finances. Nos relations, je les qualifierais de courtoises et de très bonnes. Je suis d’une culture qui s’élève contre des formes d’ingratitude. C’est très dommage et malheureux que beaucoup de gens aient insinué une forme d’ingratitude. Je crois à une chose, je ne dois pas avoir un sentiment de culpabilité pour avoir mené ma mission conformément à ce que je croyais être ma mission. C’est-à-dire le redressement économique, la mise en place du programme, les allègements de dettes, le pilotage des réformes économiques. Je n’ai pas d’excuse à présenter pour ça.
Puisque mon premier devoir c’était de servir mon pays. Beaucoup de ces détracteurs ont mis ces questions sur le plan personnel. Vous avez fait ceci, vous avez fait cela, vous n’avez pas servi le Premier ministre qui vous a envoyé. Vous avez été ingrat. Je pense que ce sont des gens qui n’ont rien compris de la mission d’Etat. Le Premier ministre Lansana Kouyaté, en constituant son Gouvernement, avait besoin de gens qui devaient lui apporter des résultats. Ce n’est pas pour lui faire plaisir ou le servir, c’était pour servir la nation. Les résultats que j’ai connus, il l’a dit, j’ai suivi ses interviews de partout, que ses résultats à la Primature étaient ceux qu’il a eus au niveau des Finances à travers le programme, la baisse de l’inflation. Je pilotais ce département pour lequel il a eu des résultats positifs. Il ne peut pas y avoir donc, de fait, de discordance. Alors, me poser la question pourquoi quand il a quitté, vous n’avez pas démissionné... Ecoutez! Ce que les réalités du moment ont révélé, c’était que le président Conté après qu’il ait limogé l’un de nos collègues, Justin Morel Junior, cela n’a pas suscité la démission du Premier ministre ni la démission des autres membres du Gouvernement. Il a été de fait admis que s’il y avait une destitution du Premier ministre, seul le Gouvernement pouvait être reconduit. Ceux qui ont parlé de cela, devaient savoir que le président Lansana Conté pouvait reconduire tous ses autres ministres. D’ailleurs, nous étions près de 8 ministres à être reconduits. Cela n’avait rien de particulier à moi. J’ai tenu à préciser au cours d’une de mes interviews que c’est sur insistance même des bailleurs de fonds que j’ai été reconduit. Ils avaient tenu à ce qu’il y ait une signature sur le programme, et que je puisse continuer les réformes engagées. Parce que le limogeage du Premier ministre est intervenu un mois avant le passage de la première revue au Conseil d’administration. C’était donc inadmissible pour le FMI, la Banque mondiale, les institutions financières qui avaient gagé la crédibilité du programme sur nous et particulièrement ma personne, par ce que j’ai négocié ce programme de bonne foi. Il fallait donc continuer. C’est ce que le Premier ministre Ahmed Tidiane Souaré a fait en me reconduisant et le président Conté avait insisté pour que le ministre des Finances soit reconduit. Voilà toute cette histoire. Quand les gens assimilent ces questions, ces exigences à l’ingratitude, je dis qu’ils passent largement à côté. Le Premier ministre Kouyaté, je le dis ici en exclusivité à vous, je n’ai dans mon esprit, dans ma conscience absolument rien à me reprocher vis-à-vis de lui. Lorsque des individus sont venus pour lui faire croire qu’il y avait des problèmes de positionnement à mon niveau pour son poste, j’ai tenu à lui dire en personne sans intermédiaire que je ne suis pas intéressé à son poste. J’avais une carrière aux Etats-Unis. Si je suis revenu en Guinée c’est parce qu’il m’a fait confiance pour que ce pays arrive au point d’achèvement. Voilà la mission qui était la mienne. Ces questions de vouloir à des personnes pour des postes, nous en avons discuté et nous les avons classées. Il a compris très tôt. Je lui ai expliqué et je l’ai rassuré même si l’entourage du président Conté pouvait lancer des idées de cette nature dans le souci de le déstabiliser ou de vouloir créer une scission. Je lui ai dit : «Je vous le dis entre nous, je suis un Forestier. Donc, ma parole est claire et nette, que je ne suis pas intéressé. Ce que j’ai appris c’est l’économie. C’est ce que je vous apporte. Dieu merci sur ce plan là vous avez des résultats». Il est actuellement un homme politique. Je soutiens tous ceux qui ont une bonne idée pour ce pays. Je ne suis pas tout à fait au bain de leur programme dans le détail, mais je pense que dans quelques jours, j’aurais l’occasion de connaître les uns et les autres dans leurs aspirations politiques et je verrais lequel des candidats je peux accompagner. Il est évident que nos rapports personnels n’ont jamais été entachés d’animosité, de ceci ou de cela. Je suis très à l’aise puis que lorsque Lansana Kouyaté a été démis j’ai été le voir, nous sommes des voisins. Lorsqu’il est revenu au bercail après son séjour à l’extérieur, j’ai été lui rendre visite avec mon épouse. Je pense que nos rapports sont restés dans ce contexte-là. Ceux qui parlent, ce sont des gens qui ne comprennent pas la différence entre la notion de la mission d’Etat et les relations inter personnelles, individuelles. Ce n’est pas parce qu’il m’a amené que je dois faillir de cette mission. Ça a été le cas avec le Gouvernement de « large ouverture ». Je me suis fait toutes sortes d’animosité. Mais, je suis fier. Puisque la question d’être ministre des Finances, ce n’est pas un poste où on vient et rester ami à tout le monde. Vous gérez des ressources qui appartiennent à tout le monde. Il y a des arbitrages à faire. Je crois que même le volume de personnes qui ont voulu me faire sortir du Gouvernement est tel que j’ai peut-être minimisé l’aspect de mes réformes. Mais c’est cela le ministre des Finances. Pour moi, les aspects individuels importent peu. Car, ils ne me touchaient pas tellement. Puisqu’il sait profondément que je visais à apporter des résultats clairs. Le programme avait ses objectifs et nous allions vers le point d’achèvement. C’est ce qui a été regrettable dans le cadre du Gouvernement de « large ouverture ». Ils ont voulu me couper la tête…
Interview réalisée par Camara Moro Amara L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
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