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Pendant mon absence, le doyen et le principal animateur de la politique guinéenne, Bâ Mamadou, a tiré sa révérence. Je dois dire aux lecteurs que ce monsieur m’apprécie bien, puisque plus d’une fois j’ai eu à l’égratigner sur ses démarches politiques hétéroclites, et plus d’une fois des confrères ont eu de la sueur froide pour moi, redoutant les contre attaques du doyen. La dernière fois, j’ai eu à parler de Esaü, en faisant allusion à la cession qu’il avait faite à Cellou Dalein Diallo de la direction de l’UFDG, il avait gardé le silence. Madame Rabiatou Serah Diallo n’a pas eu le même statut que moi… D’ailleurs, il n’est pas le seul, Jean-Marie Doré aussi n’a jamais répondu aux attaques de presse.
Ensuite, parlant de la querelle entre Dadis Camara et Karl Prinz, il ne faut pas mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce, ils ont tous les deux tort : le président n’avait aucune raison de prendre le mors aux dents et l’ambassadeur n’avait aussi pas de raison de poser une telle question. Si Karl Prinz avait été journaliste, cela avait une signification, mais comme diplomate, c’était un peu trop avancé devant les forces vives et les partis politiques. Dans la perception de Dadis, qui se voit attaquer de toutes parts, c’est encore mettre en doute sa profession de foi de ne pas se présenter aux élections en 2009. Il ne veut pas parler de 2010 puisque toutes les forces vives parlent d’un rapide retour à la vie constitutionnelle en 2009 et qu’il s’était plié à cette date.
Parlant des forces vives, il faut dire que les partis politiques ont compris qu’il faut caresser Dadis à lisse poil et de changer le fusil d’épaule pour ne pas faire comme avec le général Lansana Conté, au risque de le radicaliser. En mettant de l’eau dans leur vin et en devenant iréniques, nos hommes politiques viennent de gagner un grand et précieux acquis. On le savait toujours, le problème guinéen est le trop plein d’orgueil des hommes. Le porte-parole des forces vives, en changeant de ton et en disant clairement les choses, a eu droit à une embrassade de la part de Dadis. Maintenant que les Guinéens se sont réconciliés politiquement, il ne reste plus qu’à observer comment ils vont s’orienter économiquement. Quant aux services sociaux de base, ils sont en deçà des attentes des populations par un manque de moyens criant, l’insécurité à l’intérieur du pays, elle monte en puissance même si les services du capitaine Tiégboro Camara font un battage tous azimuts dans la capitale.
Ce qui ramène les lecteurs aux propos du jour. La dernière fois, j’avais omis une chose importante. En effet, pendant que j’étais avec les commandos dans leur violon « trois étoiles », l’un d’eux m’avait posé la question de savoir si j’avais informé mon journal. Je lui avais dit que je n’ai pas de contact avec l’extérieur. Il m’avait tendu miraculeusement un téléphone et m’avait indiqué les toilettes. A l’intérieur il y avait quelqu’un assis sur le pot mais on m’avait dit d’entrer. Dans une salle avec plus de dix personnes avec une salle de toilette, il n’y a pas de restriction et chacun entre faire ce qu’il veut faire sans gène. De là, j’ai pu joindre Daouda Niane qui s’est mis à crier au scandale. Il informera tout le monde. C’est ainsi que je recevrai un appel de Bah Mouctar de RFI. Je lui donnerai les informations mais l’instant d’après, je m’étais rendu compte de la bévue car Bah Mouctar avait peut-être enregistré la conversation et que s’il balançait l’élément sur sa radio, c’était compromettant pour nous et surtout pour le propriétaire du téléphone. Je joins de nouveau Niane pour dire à Mouctar de ne pas diffuser l’élément et d’attendre.
Vers 11 heures, le capitaine de la veille vient m’extraire de la cellule et me dit de le suivre. Dehors, ma maman était avec sa pile de dossiers. Le capitaine me demande om est mon fils, je lui répond que je n’avais aucune idée. Il s’est mis à parler haut et fort : »Si on libère un seul membre de cette famille, j’irai le chercher moi-même. Ensuite, on est monté au deuxième étage om tous les raflés étaient allongés à plat ventre et étaient dans l’obligation de « dormir-ronfler ». Ils le faisaient si bien que même quand le capitaine m’avait demandé de nouveau où est mon fils, je l’ai montré tout allongé. On les réveille tous et le capitaine dit aux gendarmes, une dizaine : « Lui, il n’a pas eu sa part de déjeuner, donnez-lui une dose ! » L’un des jeunes gendarmes s’exclame : C’est très bien, ça ; c’est lui qui a discuté l’excellence (le ministre Tiégboro) hier soir ! On m’intime de me coucher sur le ventre et cinq gars entreprennent de m’envoyer à « Singapour » par des coups de toutes sortes : ceintures, tuyau coupé, cravache, caoutchouc découpé en corde de puits. Heureusement que dans la salle des commandos j’avais pris des notes sur des morceaux de carton ; ders informations concernant les gardes rapprochés des généraux, et que j’avais mis dans les deux poches de mon lourd pantalon jean. Les coups qui atterrissaient sur les cartons faisaient des bruits résonants. J’avais peur qu’ils ne découvrent les cartons. La corvée d’exercices qui consistaient à se rouler en tonneau me faisait plus de bien que de mal. Ensuite, il faut monter les pieds au mur et s’appuyer sur les mains. Celui qui descend avant terme recevait des coups. Dans ce genre d’exercice, je tiens bien la route. Les tortionnaires disaient : « C’est un vrai commando chinois, il est bien entraîné ! ». Ils se mettaient toujours à cinq ou six pour taper sur les personnes. Il y avait trop longtemps que je n’avais reçu une volée de coups comme celle-ci sur mes maigres mais fermes fesses. Elles en avaient bien besoin, ça leur a fait du bien, aidées en cela par le lourd jean et les cartons. Des toxines avaient été éliminées. Si bizarre que cela puisse paraître, je me suis détendu l’instant d’après ; comme si de rien n’était, sans rancune ni animosité envers mes tortionnaires. Quand ils sont venus avec un paquet de lame pour la scène de rasage, je me suis intérieurement réjoui.
Un jour qu’on avait télévisé les raflés de « Palme hôtel » avec têtes rasés vues de derrière, j’avais fait une plaisanterie à ma femme et devant mes enfants : « Si j’avais été parmi ces gens, tout Conakry allait me reconnaître, et j’allais faire face à la camera. » Bravade ou gaillardise, le sort était déjà réglé.
Celui qui se charge de me raser n’est autre que l’ami intime de mon fils Sékou, ils ont fait l’école ensemble. Mais il ne savait peut-être pas, en ce moment. Il a exercé tout son art pour me faire des arabesques sur la tête. A force de vouloir tourner l’acte au ridicule, il a donné un nouveau look à mézigue. L’extravagance n’est pas l’apanage de Djibril Cissé, le footballeur français.
Mon fils Sory-M, qui était avec nous dans le lot, veut à tout prix intégrer l’armée et il passe des heures et des heures au camp, admirant sans cesse les hommes en tenue et leurs manières de faire au lieu de préparer son brevet. Je lui ai dit de décrocher d’abord son Bac, et après il fera ce qu’il veut mais le petit a son idée. Il vient souvent au camp derrière son « grand » du nom de Akaner, des services de transmission. Celui-ci plaidera pour sa libération après avoir subi le « manœuvrage ». Dès après sa libération ce jeudi soir, l’imbécile est revenu le lendemain comme si de rien n’était et sera repris par le capitaine Zimolo mais relâché l’instant après.
Chaque jour suffit à sa peine. La journée du jeudi s’est passée sans trop d’activité sauf que l’on n’avait pas songé à nous apporter à manger sauf de l’eau, des cigarettes, de la cola, des bonbons et des mangues et bananes, mais par superstition les enfants avaient renvoyé les bananes, comme quoi les bananes retiennent les détenus plus longtemps en taule. Vrai ou faux, allez savoir.
Le lendemain, vendredi, une vague de raflés vient augmenter la population carcérale et parmi les nouveaux arrivants des cambistes. Des vieux et des jeunes. Un vieux « scoltagnard » s’est mis à gémir et à se lamenter bruyamment. Je lui demande s’il avait été frappé, il dit non, et je lui demande pourquoi il pleure, il répond qu’il est malade. Je lui balance un sachet de l’eau de Coyah, il le vide et se tait pour le reste du temps qu’on est resté ensemble. Il y avait deux animateurs dans le groupe :
L’un d’eux s’appelle Mamadou Hadi Diallo et l’autre s’appelle El hadj Habib Barry. Habib, en voyant Hadi étalé de tout son long à même le sol, s’est mis à rire à se tordre. Il se moquait de « Hadi-CNDD » car ce dernier était farouche supporter du CNDD.
De tout ce qu’on m’a envoyé, je n’ai gardé que la cola et un paquet cigarettes, tout le reste était donné à distribuer. Je n’avais pas du tout faim, mon métabolisme s’était conformé rapidement à la nouvelle situation. Le samedi vers 12 heures, le ministre Tiégboro vient avec la télévision. Tous les raflés, à part les cambistes, étaient rassemblés et le capitaine Tiégboro m’appelle : « Mon ami, viens ici ! » s’adressant aux autres, il dit «il a reconnu que cela est très grave, dit-il en montrant la drogue. Je sais qu’il n’est pas dans cette affaire mais ce sont ses gérants ! » Le cameraman filmait les préservatifs et la drogue et le ministre lui crie : « Il ne faut pas le filmer ! » Je n’avais pas une occasion de parler. Le ministre me dit d’aller m’asseoir en désignant un emplacement. Je lui demande ici ou là ? Il me dit en riant de bon cœur : « Là où tu veux puisque tu veux te dissimuler.» Je lui rends son sourire et décroche la flèche de Parthe : « Non, ça m’est égal, je peux me montrer de face ! » Les éléments de sa garde rapprochée avaient le visage fermé et serré. Le ministre me dit très gentiment « Asseyez-vous ». Je ne demandais pas mieux et il commence un discours devant la camera, discours dans lequel il mettra l’accent sur sa volonté de poursuivre la lutte contre les narcotrafiquants et le grand banditisme suivant les recommandations du président Dadis Camara. Ne me croyez pas, si vous voulez, mais j’étais content de l’entendre dire. Et puis, sans arrière pensée et sans préjugé, en dépit de ce que j’ai eu à subir dans les locaux de ses services, je n’avais aucune haine ni aucune animosité envers Tiégboro, qui est sympathique s’il n’est pas dans l’exercice de ses fonctions trop lourdes et qui exigent une certaine poigne. Sa lutte contre le grand banditisme et contre le narcotrafic est quelque chose que j’avais encensé dès le départ et je ne vais pas chanter la palinodie aujourd’hui, en dépit de tout. Pourquoi cela m’est retombé sur la gueule ?
Vous le saurez la semaine prochaine !
Moise Sidibé L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
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