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Avant LA narration de ce séjour pas récréatif mais instructif, un regard sur l’actualité brûlante du moment. Devant une avalanche de revendications sociales avec les contraintes d’une conjoncture économique dans le rouge, le président de la république ne sait à quel Saint se vouer et se cogne aux magistrats en envoyant deux d’entre eux à la retraite. Qui est le pot de terre et qui est le pot de fer ? Un bras de fer est en tout cas engagé et l’issue est déjà visible. Mais, en soufflant le chaud sur les magistrats et le froid sur les enseignants et les médecins, croit-il trouver la parade en ce moment où tout le monde tire de façon solidaire le diable par la queue à la lui arracher ? C’est encore dans cette atmosphère tendue que le directeur de la douane a réitéré la demande du statut pour son secteur et sera demis de ses fonctions. Même si les douaniers avaient raison de suivre les journalistes, les médecins et les enseignants, le moment était des plus mal choisis, en dépit des résultats flatteurs au niveau de la rentrée des recettes douanières, Mamadi Touré va longtemps ruminer cette destitution par un manque de tact. Dans toute cette histoire, que disent les syndicats ?
Toutes les activités économiques sont dans le marasme et la cherté de vie est de plus en plus insupportable. A toute cette conjonction de situations désagréables, il faut ajouter que les actions approximatives des services spéciaux chargés de la lutte contre le grand banditisme et le narcotrafic en rajoutent une couche. Le chômage est galopant après la suppression de nombre de secteurs informels qui rapportaient la subsistance aux populations, bien que parfois illicites. Actuellement, avec les rafles tous azimuts, les bars sont désertés et les activités s’estompent à partir de 20 heures en haute banlieue. On se demande si les usines de Sobragui et de Bonagui n’ont pas enregistré de baisse de commande. Et si l’on n’y prend garde, ces rafles risquent d’être la goutte qui débordera le vase dans un proche avenir, surtout pendant cette période d’examen. Déjà, il faut signaler que les patrouilles de nuit commencent à être lapidées par les jeunes de la haute banlieue outrés par les exactions, et à défaut de mettre la main sur les véritables auteurs, ce sont des jeunes collégiens ou footballeurs qui sont pris, comme la vague de jeunes raflés qui nous ont trouvés ce mercredi 3 juin dans notre violon « quatre étoile » dans la bâtiment « B 13 »un chiffre maléfique. Ils sont accusés gratuitement d’agression sur la patrouille qui rafle sans aucune distinction…Le malaise est grandissant.
Une descente musclée : Ce mercredi 27 mai, la finale de la Champion’s League qui opposait Manchester United au Barcelone FC, je me posais une question : De Messi et de Ronaldo, qui allait passer une mauvaise nuit ? Les deux étaient dans la course au ballon d’or. Christiano Ronaldo était si excité qu’il est passé à côte de la plaque en commettant des fautes inhabituelles et risquait à tout instant de prendre un carton. Il faut ajouter à cela la situation ambiguë dans laquelle Sir Alex Fergusson se trouvait. Je suis sûr que Fergusson savait qu’il ne pouvait plus attendre quelque chose de positif de Ronaldo mais il ne pouvait prendre le risque de le remplacer. Soit qu’il s’attendait à un coup de génie de Ronaldo ou qu’il appréhendait des protestations des supporters. Seul Scolari avait osé prendre une décision capitale en remplaçant Luis Figo à un moment crucial. En toute chose, il faut avoir de la personnalité et du caractère. Alex Fergusson, on peut dire qu’il a été, tant soit peu, timoré devant une situation décisive…
De Messi et de Ronaldo, c’est Moïse Sidibé qui passera mal cette nuit. La dernière fois que j’ai lancé un œil sur la pendule, il était 21h 40. L’instant d’après, un grand vacarme sort du bar « La Colline », d’habitude calme. Des cris affolés jaillissent de tous côtés. J’endosse une chemise, sors m’enquérir de la situation et je rencontre le capitaine qui dirige les opérations. Sans me demander, il se saisit de moi et me trimballe vers les véhicules. Je cherche à résister mais il me balance un coup de genou à assommer un bœuf. Je m’attendais au coup et me préparais à l’amortir par une concentration mais j’encaisse quand même les 60% de l’impact. Tous les raflés furent obligés de s’étaler de tout leur long devant le bar « La Colline » jusqu’à la fin des opérations, direction Camp Alpha Yaya.
Les raflés de toutes parts sont entassés dans le grand salon du bâtiment « B 13 ». Dans les environs de 23h30, le capitaine Tiégboro, ministre de ce domaine, se présente et le capitaine chargé des opérations lui présente un carton dans lequel il y avait des paquets de préservatif et au-dessus, il y avait deux ou trois fagots de chanvre indien en vrac. D’habitude, les vendeurs de cette marchandise les enroulent en boule dans des papiers… Je cherche du regard les yeux du capitaine mais ne trouve que sa face, il avait le regard ailleurs. Le ministre Tiégboro me demande ce que je pense de « ça ». Je montre les préservatifs en disant que « ça », c’est indéniable puisque tous les hôtels et pharmacies en ont en stock pour la lutte contre le sida, mais que « ça », c’est-à-dire la drogue, c’est faux ! C’est absolument faux ! Et c’est encore faux ! Le ministre Tiégboro, qui n’a peut-être pas l’habitude de telles contestations franches et directes me dit : Je sais que toi, tu n’es pas dans cette affaire, mais est-ce que tu connais la moralité de tes gérants ? Je le remerciais intérieurement et lui concède à haute voix que c’est une affaire qui est grave si un des gérants était concerné. Tiégboro me demande si je suis Guinéen. J’affirme. Il cherche à contester et je lui explique les circonstances de la guerre d’Indochine et comment Sékou Touré était allé chercher les anciens combattants pour la reconstruction de la Guinée nouvellement indépendante en 1960. Malgré tout, il cherche à ironiser : « Un Vietnamien Guinéen ? » Je rétorque ; il y a des Guinéens Canadiens, des Guinéens Américains et des Guinéens Français, mais que personne n’a jamais crié au scandale. Je présume qu’il avait encaissé la botte. Il lance aux autres : « réglez cette affaire ! », tourne ses talons et s’en va.
La vague des raflés est dirigée au deuxième étage et moi, je suis consigné pour l’audition.
L’audition : Le commissaire de service me demande : Vous, vous ne saviez pas que la lutte contre les motels est enclenchée depuis un certain moment ? ! Je lui réponds que si. Et pourquoi aviez-vous continué à ouvrir ? – Parce qu’on avait entendu que la lutte était engagée contre les bars et motels clandestins, et comme nous ne sommes pas clandestins parce que cet établissement existe depuis la première république (depuis 1983) avec toutes les documentations et autorisations d’exploitation du ministère du tourisme et de la police des mœurs, par conséquent, on ne s’était pas senti concerné d’autant que bien d’autres motels ayant le même statut fonctionnent encore, raison pour laquelle…Le commissaire me demande encore : qu’est-ce que vous pensez maintenant ? je lui dit que c’est un incident regrettable par le seul fait qu’il n’y ait pas eu coordination des activités entre la police des mœurs, l’hôtellerie et le tourisme et les services spéciaux, et que, s’il y avait eu coordination et échange d’informations entre ces services, nous aurions été épargnés de cette fâcheuse situation. Pour cette fois, nous ne sommes que des victimes d’un manque de coordination des actions au sein du gouvernement. Le commissaire me demande encore : et si vous étiez au courant que l’interdiction frappait tous les motels, qu’auriez-vous fait ? Je lui dis sincèrement que si les activités d’hôtellerie étaient interdites en Guinée, il y a longtemps que nous avions transformé cet établissement en école.
En fin de compte le commissaire me demande si j’avais autre chose à ajouter, je luis dis non et il me fait signer le procès verbal de l’audition, il était 1h30. La salle était vide, le commissaire me dit de le suivre et ouvre une porte, donne de la lumière et me dit allez vous coucher. Les locataires du lieu n’étaient pas d’avis à recevoir un autre et ils le manifestent bruyamment mais le commissaire leur dit que c’est un ordre de l’autorité.
La salle des commandos : Après un moment de flottement où personne ne voulait consentir à céder une parcelle de son matelas, quelqu’un, apparemment « le mal dominant de la taule » me désigne une place et je me fais tout petit pour ne pas susciter plus de mauvaise humeur. Je regardais les hommes couchés, tous dans leur treillis militaire avec des gros bras et des jambes de rugbyman.
Les confidences : Le matin, alors que je n’avais pas fermé l’œil de la nuit, le commissaire Koumbassa me fait des signes pour me demander ce qui m’a amené ici. Je lui explique tout et un à un les costauds se réveillent et quelqu’un dans le lot me demande si je ne suis pas journaliste, parce qu’il m’aurait connu à travers quelqu’un. A l’affirmatif, ils se sont tous réveillés et se sont regroupés autour de moi avec intéressement et curiosité. C’est de là que j’ai su que Siaka Kouyaté du journal « Le Citoyen » y a fait un séjour. Après avoir dit ce qu’ils voulaient savoir de moi, à mon tour, je demande ce qu’ils ont fait pour être ici.
C’est ainsi que je saurai que ce sont les gardes rapprochés du général Diarra et de l’amiral Ali Daffé. Des jeunes qui n’auraient fait qu’exécuter les ordres de leurs supérieurs.
Selon le premier groupe, ils avaient pour mission d’aller ramasser des armes dans un endroit louche et les avaient déposées sous des scellés après une décharge dûment signée par l’autorité (du général Diarra, je suppose). Le second groupe, celui des marins, ils avaient pour mission d’aller chercher le capitaine d’un navire en rade et de le déposer au quai du « Petit Bateau », un restaurent de la place, et de disparaître sans demander d’explication. La mission s’est déroulée en 2006. Je leur demande si c’est pour avoir exécuté strictement les ordres de leurs supérieurs qu’ils ont été arrêtés et s’il n’y avait pas autre chose en dessous. Ils avaient répondu qu’ils sont accusés d’être mêlés aux affaires de la drogue sur dénonciation de leurs camarades jaloux de leurs conditions de vie. Selon ces jeunes gens, ils n’ont pas vu la drogue mais c’est leur standing de vie qui a suscité des jalousies. Après ces explications, l’un d’eux voulant changer de thème dit à ses camarades : Hier nuit, quand j’ai vu ce frère arrêté à la fenêtre, j’avais eu tellement peur que je m’étais enfoncé dans le matelas, je croyais que c’est un fantôme. Cela a fait rire toute l’assistance. Le sujet est définitivement changé dans la détente.
Les jeunes se plaignent d’être au cachot sans avocat et on ne leur dit rien depuis plus d’un mois sans reconnaître qu’ils sont fautifs. Ils se plaignent de la lenteur de la procédure.
C’est sur ces faits que la porte s’ouvre de nouveau et votre narrateur est extrait de la cellule, où il avait commencé à se faire des amis qui ne semblaient pas lui cacher quoi que ce soit. Dommage, j’allais savoir un peu plus. Eux, ils ne sont pas torturés, ils couchent sur des matelas, reçoivent de la nourriture de leur famille et ils ont droit à un téléviseur et un puissant ventilateur mais privés de leur liberté et sans jugement. Ils se demandent quand va finir leur calvaire.
(A suivre)
Par Moïse Sidibé L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
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