Mon Dieu, que je déteste Paris et ses banlieues ! Cette fourmilière de près de 12 millions d’habitants est loin de ce que s’imaginent les millions de personnes qui en rêvent à l’étranger. C’est la ville la plus touristique au monde, selon les statistiques de l’OMT (Organisation mondiale du tourisme). On y vient de tous les endroits de la planète, pour déambuler sur les Champs-Elysées, la « plus belle avenue du monde », disent les Français, grimper sur la Tour Effel, contempler, au musée du Louvre, le tableau de la Joconde du génie italien Leonardo da Vinci, représentant le doux sourire de Mona Lisi, ou s’émerveiller devant le château de Versailles.
Les cinq millions d’immigrés qui s’entassent dans les HLM (Habitations à loyer modéré) dans la petite et la grande couronne parisiennes n’ont cure de ces « merveilles ». Ils appartiennent à des dizaines de nationalités différentes, venus du monde entier. Ils vivent dans ces tours et ces barres rectangulaires à huit, dix ou vingt étages, voire plus, dans une promiscuité exécrable, au sein de laquelle la cohabitation entre Noirs et Arabes s’avère impossible et d’où les Français de souche cherchent à s’échapper dès qu’ils en ont la moindre opportunité.
Lorsque je suis arrivé à Paris, en 1976, il y a plus de 30 ans, on comptait officiellement 10 000 Guinéens en France. Ce chiffre a plus que triplé depuis lors. Au cours des 50 dernières années, des générations de Guinéens ont quitté notre pays pour aller se réfugier à l’extérieur. L’exode a commencé dès le lendemain de l’accession à l’indépendance, en 1958. Le flux des départs vers l’étranger n’a cessé de gonfler au fur et à mesure que le régime sékoutouréen - je rappelle encore une fois que ce néologisme a été créé par un grand patriote, le Dr Charles Diané - se durcissait.
L’une des toutes premières personnalités à comprendre que le régime touréen prenait l’allure d’une dictature personnelle et sanguinaire a été le très regretté Faraban Camara, le ministre de l’Education nationale du premier Gouvernement. Dès 1959, il prit le chemin de l’exil et vint se réfugier en France.
La théorie du « complot permanent », érigée en méthode de gouvernement par Sékou Touré, qui a été élaborée au début des années soixante-dix, a été en réalité mise en pratique dès l’indépendance. En 1959, c’est le « complot de la France coloniale » avec exposition d’armes de guerre qui auraient été interceptées à la frontière avec le Sénégal. En 1960, l’imam de Coronthie est exécuté avec nombre de cadres, dont l’avocat Ibrahima Diallo. En 1961, c’est le « complot des enseignants ». A cette date, le dictateur décrète que les étudiants guinéens en France ne seront plus boursiers et, dans la foulée, que tous les Guinéens réfugiés à l’étranger sont des « anti-guinéens ».
Mentionnons, à l’intention des jeunes qui n’ont pas connu cette triste période de notre histoire, le « complot des commerçants » en 1964, le complot dit de « Petit Touré » en 1965, le « complot des militaires » en 1969, le complot du « 22 Novembre 1970 », le « complot peul » en 1976. Il ne fait pas de doute que s’il avait eu une plus longue vie, le dictateur aurait encore inventé d’autres « complots ».
A sa mort, en 1984, une immense clameur a parcouru tout le pays pour célébrer la liberté recouvrée. Deux millions de Guinéens sont alors réfugiés à l’étranger. Du jour au lendemain, des centaines de milliers d’entre eux abandonnent tout pour rentrer au pays.
C’était ignorer le fossé insondable qui les sépare de leurs compatriotes restés en Guinée, fossé creusé artificiellement par la propagande du régime défunt, qui les a traités, pendant 26 ans, d’ « anti-guinéens ».
On les accueille avec le sobriquet de « Guinéens importés ». On les appelle aussi les « Diaspos », diminutif ironique du terme « diaspora », qui signifie la dispersion d’un peuple à travers le monde. Il faut bien souligner que le qualificatif de « Diaspos » s’applique uniquement aux Guinéens qui se sont réfugiés à l’étranger entre 1958 et 1984, date de la mort du dictateur.
Ils découvrent, à leur grande surprise, qu’ils sont des étrangers dans leur propre pays. Sortis du cercle de leur famille et de leurs amis d’enfance, ils sont traités avec un ostracisme implacable. Très vite, ils s’aperçoivent que la société civile leur est hostile. Ce ne sont pas les autorités qui refusent leur retour. Bien au contraire, le Gouvernement a créé toutes les conditions de leur accueil, mettant en place progressivement le « Guichet unique » qui permet de créer, par exemple, une entreprise en 24 heures. C’est l’homme de la rue qui ne les accepte pas. Conditionnés par plus d’un quart de siècle d’agit-prop, leurs compatriotes les considèrent comme des ennemis qu’il faut combattre.
Les Diaspos qui rentrent, ont réuni toutes leurs économies, soit des années de dur labeur. Ils ont liquidé tous leurs biens, raclé leurs fonds de tiroir, dans l’espoir de pouvoir créer dans leur pays natal une activité leur permettant de s’y réinsérer. Loin des préjugés hostiles qu’ils enduraient dans leurs pays d’accueil respectifs. Mais, c’était sans compter avec les séquelles de la dictature sékoutouréenne.
Dans les bureaux et les administrations publiques, on veut leur faire rendre gorge, pour les punir d’avoir été à l’étranger ; on ne songe qu’à racketter les Diaspos, à les dépouiller de tous leurs avoirs. Dans un pays où la corruption est un sport national, les « Guinéens importés » ne sont que chair à pâté.
Voici un exemple qui illustre des milliers de cas semblables. Ibrahima Diallo, un voyagiste bien connu sur la place de Paris, débarque à Conakry, il y a dix ans. Il s’associe à un homme d’affaires qui a pignon sur rue dans la capitale. En très peu de temps, il loue à Kaloum, le centre-ville, un bureau. Il tire une ligne d’électricité, installe le téléphone et le télex. A l’époque, cela était encore possible, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Il met en place une tour-opérator. Mais, selon la pratique locale, il doit tous les soirs aller faire allégeance, avec force salamalecs, à son associé, pratique qui l’indispose et à laquelle il répugne. De plus, il doit affronter les collaborateurs locaux de ce dernier, qui font tout pour lui mettre des bâtons dans les roues. Au bout de quelques mois, de guerre lasse, il jette l’éponge et rentre à Paris.
Il doit tout reprendre à zéro, après avoir laissé toutes ses économies en Guinée. « Le retour est impossible », m’avait-il confié à l’époque. J’avais accueilli cette déclaration péremptoire avec scepticisme. Mais, j’ai fini par me ranger à son opinion, après avoir mené une enquête journalistique approfondie parmi les candidats au retour.
Tous ceux qui ont tenté le retour ont échoué. A de très rares exceptions près. Ceux qui réussissent sont des surdoués, ont des capacités exceptionnelles, hors du commun. Ce qui n’est pas donné à tout le monde.
Le fameux fossé qui sépare les Guinéens de l’intérieur des Guinéens de l’extérieur - que beaucoup nient en faisant la politique de l’autruche qui enfuit sa tête dans le sable pour ne pas voir la réalité en face – ne sera pas comblé avant plusieurs décennies. Pendant ce temps, nos enfants seront devenus français, à part entière, ou allemands, ou américains, voire chinois ou australiens. Peut-être nos petits-enfants ou leurs descendants rentreront-ils en Guinée un jour ? A voir.
On peut donc comprendre qu’aucun Diaspo, dirigeant d’un parti d’opposition, n’arrivera jamais au pouvoir en Guinée. Je recommande aux partis politiques de susciter, en leur sein, à l’intérieur même du pays, des nouveaux leaders qui prendront la relève.
Alpha Sidoux Barry