jeudi 23 juillet 2009
Devoir de Mémoire : Les gens de l’Information

J’ai envie de vous raconter une histoire. Mon histoire n’a ni la texture, ni la densité, ni, alors surtout pas, l’intérêt de la conquête de la lune. La seule analogie de mon histoire avec le premier pas de l’homme sur la lune, c’est qu’elle s’est passée, elle aussi, il y a exactement 40 ans. Lorsque Neil Armstrong posait le pied sur la lune, hé bien, il s’en passait des choses ailleurs. Par exemple, à ce moment là, la vie se ponctuait d’une petite histoire dans le studio A de la Voix de la Révolution. Fatou Top conduisait l’antenne. Et c’est à elle qu’arriva ce que j’ai envie de vous raconter.

 

Amadou Kénéma

 

Je revis l’histoire en revoyant des camarades partis pour toujours. Je revois Amadou Kénéma. Amadou Kénéma aura été la plus belle Voix de la Voix de la Révolution. Incontestablement. Il repose, là-bas, dans l’anonymat d’une tombe perdue, égarée, anéantie dans un cimetière introuvable de Cologne en Allemagne. Une pensée- Une larme. Sincèrement à toi, ‘’Compagnon disparu’’.

 

Amadou Kénéma aimait raconter des histoires. Et il savait les raconter. Il en avait toujours une toute prête, tout près, et la sortait toujours fort à propos. Opportunément. En droite ligne d’une dépêche d’agence ou d’une chute de reportage. Drame ou mélodrame. Tragique ou comique. A l’eau de rose ou à la vinaigrette. Au miel ou au fiel. Peu importait. Pour Kénéma, une histoire, c’était une histoire. Un point, un trait. Il la racontait. Tout le monde en était content. Tout le monde s’en déridait. Même au cimetière.

 

Il n’épargnait personne. Pas même Ahmed Sékou Touré ‘’ pris en flagrant délit de retard, un retard incommensurable, universel, un retard « de mise d’une voiture à la disposition du Journal Parlé de la voix de la Révolution qui se déplace en Taxi. » Moïse Tschombé, Premier ministre du Congo Léopoldville était mal barré. Il a envoyé un message de nouvel an à ‘’ses chers frères et amis du Journal Parlé de la Voix de la Révolution’’. Kénéma en a fait une telle tarte !... Bref, il était comme ça, Amadou Kénéma, la plus belle voix de la Voix de la Révolution. Il racontait des histoires. Et il savait les raconter.

 

Fatou Top

 

Si Amadou Kénéma était encore là, il vous aurait raconté mieux que moi, mille fois mieux que moi ce qui, un soir, arriva, se déroula, se passa dans le studio A de la Voix de la Révolution. Fatou Top était toute seule ce soir-là à l’antenne, aux commandes de la console. Devant elle, l’immense rack, une armoire de récepteurs, de fiches et de câbles qui, pratiquement, barrait toute la salle. Derrière elle, derrière Fatou Top, tout une rangée de lecteurs de sons : magnétophones, électrophones et d’autres trucs dont j’ai oublié les noms trop techniques pour ma cabosse d’illettré technique.

 

Je vais essayer de vous raconter l’histoire. A peu près comme l’eût fait Amadou Kénéma. Lorsqu’il avait pris le parti de vous retenir (il n’en avait cesse), Amadou Kénéma vous servait une ‘’Kènèmite’’. La Kénémite était toujours introduite par une information importante. Des informations importantes, Kénéma en avait toujours dans la tête et dans toutes les poches de sa veste, dans celles de sa chemise et de son pantalon, parfois dans un coin de sa cravate lorsque celle-ci était nouée en poing. Ah ! Les cravates de Kénéma ! Jamais à point, parfois en poing quand elles n’étaient pas nouées en coque de palmiste ou de cacahuète ou en chas d’aiguille. Kénéma avait toujours des informations importantes. Il les glanait souvent dans les salons ‘’des étages supérieurs de la Révolution’’, d’autres fois, Kénéma captait ses informations au hasard de pas perdus et gênés dans les couloirs d’une vespasienne (Conakry en comptait d’innombrables à l’époque). Il arrivait aussi à Kénéma de filtrer ses informations au fond de verres de nectar échangés au comptoir du troquet à la mode.

 

Nabih Youlah et Petit Barry

 

Pour commencer donc ! Avant de vous parler de ce qui arriva un soir à Fatou Top isolée, esseulée dans l’immensité du studio A de la Voix de la Révolution, je fais comme le fît Amadou Kénéma. Je vous donne l’information importante de première main, le scoop concernant les gens de l’époque de Kénéma. Ceux qui ont fondé les services de l’Information ou qui ont fait de la Voix de la Révolution, de Syli cinéma, de Horoya et de l’Agence Guinéenne de Presse (AGP) le donjon des dards de la libération de l’Afrique et le promontoire de rayonnement de la Guinée dans son combat pour l’émancipation sociale et le développement économique.

 

Ils sont encore une centaine en vie. Des journalistes, des techniciens, des administrateurs, des Ministres et des plantons. On les appelait à l’époque ‘’les gens de l’information’’ ou tout simplement ‘’l’Information’’. L’information est là ? demandait invariablement Ahmed Sékou Touré à l’ouverture de toute séance publique. Bref, les professionnels des médias, tous services, tous personnels confondus. ‘’Les gens de l’Information’’ vont se rencontrer pour constituer une association. Par nostalgie ? Un peu ! La nostalgie du temps passé en amis, en frères et sœurs. A ce moment là, tout le monde était à tu et à toi dans le milieu des gens de l’information. La vie était si simple. C’était si chaleureux.

 

Naby Youlah était Ministre. Nous lui devons les studios de Boulbinet. Alpha Ibrahima Mongo Diallo était journaliste avant de devenir tout ce qu’il est devenu et de faire tout ce qu’il a fait. Nous lui devons d’avoir créé et présidé l’Union des Radiodiffusions et Télévisions Nationales Africaines (URTNA). Et bien d’autres réalisations. Abdoulaye Sylla dit Tout Petit’’ a donné ses lettres de noblesse au reportage sportif africain. Et que dire, que ne pas dire de cette équipe de talents ! Des animateurs comme il s’en trouve peu ! Des présentateurs ! Pléiade ! Des éditorialistes ! Quels éditoriaux ! Cheick Chérif, Mohamed Zayatte et Mamadou Barry dit Petit Barry. Léopold Sèdar Senghor, un jour, couvrit d’éloges Petit Barry sans le savoir. Il y a Bah Mamadou. Pas celui de la Banque Mondiale mais celui de l’Union Africaine. Bah Mamadou présentait ses respects au Président Léopold Sédar Senghor en lui servant du « Monsieur l’Agrégé ». Le Président Senghor les lui rendait en lui donnant du « Monsieur le Licencié ». Tout le temps qu’il est resté Directeur Général de la Voix de la Révolution et éditorialiste de la Maison, Bah Mamadou n’a jamais fait de fautes de français et n’a jamais toléré qu’on en fît. Je vous ai parlé de Pléiade. C’en était véritablement une. Tout le monde, partout en Afrique de l’ouest francophone et lusophone, reconnaissait la qualité exceptionnelle des éditions du Journal parlé de la Voix de la Révolution. Odilon Théa est encore là. Tayiré Diallo aussi. Alpha Soumah également tout comme Alhoussein Barry. Derniers Mohicans d’une épopée inachevée sur le parvis d’un paradis entrevu. Abou Bangoura, Jerôme Dramou : Seigneurs testamentaires d’une genèse appelant à des épîtres dont l’alphabet ne saurait être de bannissement, mais d’accomplissement. Il y aussi la partie technique. Des magiciens des ondes. On n’oubliera jamais les prouesses de Mouniafa Sagno et de Mamadouba Camara ‘’Elvarez’’. Tout comme Mangué Soumah. Auteurs de prouesses comme la mise en ondes en direct de magazines aussi riches que compliqués. Citons, le célèbre « Houphouët répond à Houphouët ». Naby Youla alors ministre de l’Information n’en croyant pas ses oreilles, sortît pour une fois de sa légendaire réserve et accourût pour féliciter chaleureusement l’équipe du magazine, présentateurs et techniciens.

 

Des phalanges du grand midi, il reste encore des génies du zénith. Têtes ingénieuses qui firent survivre la Voix de la Révolution et lui firent franchir le désert de l’isolement. Héros des analogies et des allégories qui trouvèrent des substituts et inventèrent des synonymes pour faire tourner la Voix de la Révolution privée de pièces de rechange tout au long de la ‘’période froide’’ de nos relations avec l’Allemagne ‘’nourricière’’. Gérard Togbo, le Bolide des Services extérieurs. Gérard était si passionné et si chaud qu’on disait de lui : « Il ne faut l’avoir ni à sa gauche ni à sa droite ni derrière soi ». On risquait de se faire bousculer par Gérard fonçant sur son car de reportage de couleur rouge comme le chiffon du toréador. Féré Kourouma et Aliou Diallo, Papa Diallo et Mangué Soumah en tête des plus beaux tableaux d’honneur, Nènè Astou Diallo, Fatou Haward, Adama Conté, Mahawa Cissé et Fatou Top, amazones mille fois frustrées, mille fois consolées, finalement victorieuses de tout avant mille autres. Sékoumar Barry auteur d’anthologie, signature grandiose, immortel. ‘’Et vint la Liberté’’ ! Harouna Soumah gardien fécond qui a fait se tenir debout et la maison et l’idée même du cinéma national.

 

Ils sont encore une centaine. Les vieux de la vieille. Ils sont allés quérir et obtenir l’adoubement. Ils ont reçu l’onction du premier d’entre eux. Nabih Youlah leur a dit : « Faites donc ! ». Les gens de l’information vont faire revivre l’Histoire et dessiner de nouvelles perspectives. Ils vont se mettre en association. Pour le souvenir et pour l’avenir. Par devoir de Mémoire.

 

Personnellement, je ne lâche pas Fatou Top dont je dois parler en racontant ce qui lui arriva un soir. Elle était toute seule assise derrière sa console, un téléphone à droite, deux téléphones à gauche. Précisions de Amadou Kénéma. A la semaine Prochaine.

 

 

Ansoumane Bangoura
L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com

 

 

 

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Vos commentaires
mohamed sampil, jeudi 30 juillet 2009
Bonne "plume" M.BANGOURA. On attend la suite....

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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