jeudi 14 août 2008
Désordre au sommet de l'administration civile et militaire, symptomatique d'une désarticulation lente mais progressive de la Guinée.
Ismael Souare

Dans un article précédent, j'essayais de montrer en quoi les contradictions au sein de la classe politique guinéenne et l'hypocrisie des alliances qui s'y nouent, pourraient constituer un obstacle à la réalisation du changement tant souhaité par nos populations. Le drame dans notre pays aujourd'hui, est qu’il n'existe pas de structure étatique viable, fonctionnelle sur laquelle s'appuyer, pour contenir les dérives de ceux qui ont décidé de parler et agir en notre nom. L'administration, aussi bien civile que militaire, ayant échoué, la menace de chaos est réelle en République de Guinée.

Face aux incertitudes que représente la classe politique dans son ensemble, et le risque de "disparition de notre patrie en tant que communauté historique autonome" qui résulterait d'une vacance subite du pouvoir, il est compréhensible que bon nombre de nos compatriotes lorgnent du côté de l’armée, pour endiguer ce que le Doyen Sy Savané qualifiait à juste titre, "d'espèce de somalisation rampante, mais déjà perceptible qui nous guette". Le désordre actuel au sommet de l'Etat est d'ailleurs symptomatique de cette désarticulation lente mais progressive de notre pays.

Toutefois, le désordre qui règne actuellement dans l'armée, suite à la "décapitation" dont elle vient de faire l'objet par Lansana Conté, devrait plutôt inviter à la prudence. Ce, d'autant plus que les raisons des remous qui ont secoué la hiérarchie militaire ces derniers temps, restent encore floues. Tout porte cependant à croire que ces remous aient été orchestrés. La sortie rapide de la "crise", les propos incohérents, belliqueux et dangereux de Coplan, ainsi que les attaques lancées contre les établissements de nos forces de police, sont entre autres, des signes d'une volonté inavouée de détourner l'armée de sa véritable mission au profit d'une dynastie de criminels.

Sous d'autres cieux, la mission de l'armée ne souffre d'aucune ambiguïté. C'est celle de défendre le territoire national, lorsque celui-ci est menacé, aussi bien de l'extérieur que de l'intérieur. Dès lors qu'elle s'écarte de cette mission au profit d'un homme, d'un clan ou d'un gouvernement, elle cesse d'être "armée républicaine"; elle devient une milice!

Chez nous, le principe sacro-saint de l’ordre et la discipline, le respect de la hiérarchie, n'existe plus dans nos garnisons militaires. Ou tout au plus, s'il devait exister, ce sera alors uniquement pour servir un régime ou une cause injuste, corrompue et irresponsable. Telle a été, en tout cas, l'impression qu'un grand nombre de Guinéens ont eu de son armée lors des événements de janvier-février 2007 et des prétendues mutineries qui l'ont récemment secouée. Et le mea-culpa fait au nom de l'armée par le Général Latir Sylla, lors des journées nationales de dialogue et d'initiatives à Conakry ce mardi 12 Août 2008, n'y changera rien. Car il ne faut pas s'y méprendre, la prétendue mutinerie n'avait été déclenchée que pour créer un traumatisme dont la hiérarchie militaire, et l'armée en général, auront du mal à se relever, et qui, au moment venu, étouffera toute velléité d'opposition au projet "d'intronisation" d'Ousmane Conté.

En lançant Coplan et sa bande aux trousses des Généraux, le président Conté n'avait d'autres objectifs que de raccourcir la chaîne de subordination et de commandement au profit de son fils. Ainsi, menacés, pourchassés et séquestrés comme de vulgaires bandits par Coplan, lui-même placé sous l'autorité directe du Capitaine Ousmane Conté, il n'est pas évident que ces Généraux puissent s'opposer à l'éventualité d'un "legs" du pouvoir de Lansana Conté à son fils. Et le Général Latir Sylla n'a pas exagéré en disant que "dans l'exercice de ses fonctions, la Hiérarchie militaire a des problèmes. Depuis plus d'une décennie, la crise profonde qui ronge notre Armée s'affirme avec une fréquence et une violence qui interpellent la conscience nationale et internationale". Entre autres crises que traverse l'armée guinéenne, il y a les clivages ethniques. Les purges successives qui l'ont dévastée ces dix dernières années y ont laissé des plaies encore béantes. A ce contentieux, s'en ajoute un autre : elle est traversée par un conflit de générations qui oppose les jeunes cadres de l’armée à sa vieille garde. Des contentieux qui font de notre institution militaire une véritable poudrière dont l'implosion pourrait, si l'on n’y prend garde, avoir des conséquences incalculables pour toute la sous région ouest africaine.

A l'observer de près, on peut dire sans exagération que notre armée n'est en fait, qu'un des innombrables "décombres" dont parle le Doyen A. Doré et "sous lesquels la Guinée se trouve ensevelie". Victime en effet de purges successives, depuis les années 60, jusqu'à nos jours, elle a suivi la même dégringolade que les autres institutions de la République. Depuis sa création jusqu'à ce jour, elle n'a jamais été réformée. La procédure de recrutement y est tout sauf transparente. Composée en grande partie par des soldats à l'image de Claude Pivi, alias Coplan, l'armée guinéenne offre aujourd'hui l'image d'une Institution archaïque et inquiétante, au point que l'éventualité d'une prise de pouvoir par ses hommes de troupe, pourrait plonger la Guinée dans une situation semblable à celle de la Birmanie ou, pire encore à celle de la Somalie.

C'est dire qu'en désorganisant l'institution militaire, le président Conté vient de faire sauter l'unique soupape de sécurité qui tenait encore ce pays à l'abri du désordre. Et la crainte du Pr. A. Doré de voir la Guinée sombrer "dans un nouveau chaos de 20 à 25 ans encore", suite à "l'affaiblissement d'un gouvernement civil" résultant de l'avènement des militaires au pouvoir, s'en trouve donc justifiée.

Il résulte de ce qui précède, que ni l'armée, ni le Gouvernement actuel du Dr. A.T. Souare ne peuvent offrir aux Guinéens la garantie de stabilité et du changement.

Ce recul de la part de quelqu'un qui a toujours soutenu la nécessite d'une intervention de l'armée pour mettre un terme au régime de Lansana Conté, peut paraître incohérent. Mais rien de tel. J'ai soutenu l'intervention d'une armée républicaine et non celle de criminels armés qui usurpent la noble fonction de militaire pour des fins que nous connaissons tous aujourd'hui dans l'armée guinéenne.

L'on me rétorquera que l'armée n'est pas faite que de criminels; qu'elle regorge de soldats et officiers compatriotes et compétents. Soit ! Mais pour cette catégorie-là, de deux choses, l'une : ou elle n'a aucune marge de manœuvre pour s'opposer à quoi que ce soit, ou elle est coupable d'un silence ou d'inaction complice. Dans l'un comme l'autre des cas, ces officiers et soldats "patriotes" ne nous sont d'aucune utilité.

Quelle alternative alors ?

A mon avis, il n'y a pas d'alternative au mouvement syndical et à la société civile. Mais à eux seuls, il n'est pas évident qu'ils puissent faire bouger quoi que ce soit. Cependant, comme je le disais tantôt, les conditions d'une nouvelle grève générale résultant de la dégradation des conditions de vie des populations sont actuellement réunies en Guinée. Ce n'est qu’une question de temps. La confusion qui règne actuellement au sommet de l'Etat, devrait servir de déclic pour la frange de l'opposition qui participe à l'actuel gouvernement mort-né du Dr Souare, de le quitter. Car pour éviter à ce pays de sombrer dans le désordre, il est plus qu’impératif pour toutes les forces politiques et sociales d'élaborer une plate-forme de concertation et d’exiger le retour de Lansana Conté à la table des négociations ; des négociations qui, si elles étaient couronnées de succès, suite à une grève générale et illimitée (à laquelle toutes les forces vives auront participé), devront aboutir à la désignation d'un Premier Ministre de consensus qui, en plus de ses qualités et compétences, devra bénéficier à la fois d'une légitimité populaire et constitutionnelle.

Ce PM aura pour tâche la formation d'une équipe gouvernementale de large ouverture qui aura pour feuille de route, la préparation du passage vers la troisième république.

Telle est à mon humble avis, la feuille de route qui s'impose à nous tous. Les événements en début d'année 2007 ont prouvé qu'avec le soutien et l'adhésion de tous, le changement de régime et un nouveau départ sont à notre portée.

Ismael Souare, Rép. Féd. d'Allemagne
pour www.guineeactu.com

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Vos commentaires
Barry A., samedi 16 août 2008
Excellente analyse de Mr. Souaré. Par ailleurs, si les partis politiques de "l`opposition" n`agissent pas maintenant pour (les uns) rétirer du gouvernement leurs ministres, (les autres, avec les uns) appeler à une manifestation demandant la fin de récréation, personne ne devrait faire campagne pour eux à l`approche des élections. La seule période où ils aiment faire la mamaya et se faire voire à la télévision. On ne s`oppose pas que verbalement et à la veille d`élections qu`on sait perdues d`avance.
MAMADOU SAIDOU DIALLO,Londres, samedi 16 août 2008
Une brillante analyse qui ne souffre d`aucune subjectivite ou ambiguite!!! Encore une fois merci infiniment Mr Souare pour votre article. Comme je l`ai toujours dit, vos articles eduquent et inspirent....
Oumar Bah, samedi 16 août 2008
Excellente analyse de Mr. Souaré, malheureusement, les syndicats, de par leur participation au gouvernement, ont les mains liées. En outre, la population étant frustrée par l`echec des précédentes grèves, la réussite d`une nouvelle grève démeure aléatoire. Les représentants des institutions républicaines ne vont pas déclarer la vacance de pouvoir pour ne pas perdre leurs privilèges et surtout par peur des possibles répressailles de Conté. Quoique nous disions, l`Armée reste incontournable. Si la Société Civile réussit à la convaincre de basculer du côté du peuple, ce sera la fin du régime Conté. Seulement, où se trouvent ces fameux éléments républicains de l`Armée? On a l`impression qu`il s`agit d`une chimère car nos 2 uniques présidents depuis l`indépendance ont purgé l`Armée guinéenne de tous ces éléments.
bah cheick(oncle), samedi 16 août 2008
quelles belles analyses . ton oncle de brulles
Ansoumane Doré, vendredi 15 août 2008
Imael Souaré a l`habitude de faire d`excellentes analyses sur notre pays; cet article en constitue une suite logique. Le désordre dans l`organisation étatique guinéenne qu`il aborde ici en signalant qu`il n`y a "pas de structure étatique sur laquelle s`appuyer..."constitue aujourd`hui, l`alpha et l`oméga du sommet de l`Administration civile et militaire de la République de Guinée. Curieuse situation que celle que connaissent collectivement les Guinéens.Un certain nombre d`ente eux ont diagnostiqué et plutôt bien diagnostiqué le mal guinéen; des thérapeutiques ont été proposées .Mais comme frappés par la patte fourchue du démon, les servants directs de l`Etat s`opposent à toute médication du mal et se complaisent dans le bal qu`ils mènent avec le diable.Impuissant devant ce spectacle on a envie, parfois, de dire à quand dénicherons-nous le marabout ou le féticheur pour arrêter la sarabande.
Bouba, jeudi 14 août 2008
Mr SOUARE,une fois de plus je suis tout à fait d`accord avec le scenrio tel que vous decrivez.Je crois que les partis de l`opposition qui sont au sein du Gouvernement doivent se retirer afin de pousser Lansana Conte à revenir à la table de negociation.Puis que tout le monde sait que Souare n`aura pas les moyens de changer quoique ce soit,les detenteurs du vrai pouvoir se trouvent dans les coulisses.D`ailleurs,ce gouvernement actuel n`est qu`une transition avant le retour des anciens dans les prochains jours.La nomination de Keira obeit à cette règle.

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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