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Ces derniers temps il a souvent été question d'audit en Guinée, et cette question sera sans aucun doute débattue en long et en large lors de la présente campagne électorale présidentielle. En raison de soupçons de fraudes, de malversations, de détournements des deniers publics plus d'un en Guinée pense que « des audits » des gouvernements précédents permettront d'y voir plus clair. Ces audits seraient conduits principalement par des cabinets d'audit. Il y en a qui y voit un moyen d'écarter du jeu politique tous les prétendants de l'ancien régime qui n'auraient pas les mains propres. Les personnalités indexées estiment n'avoir rien à se reprocher et crie à la manœuvre politicienne.
Mais est-il vraiment opportun, en l'état actuel des choses en Guinée, de procéder à l'audit ou à la recherche de fraudes ou de malversations (puisque c'est de cela dont il s'agit en réalité) dans la gestion des gouvernements précédents? L'audit étant en toute simplicité une comparaison entre ce qui est fait et ce qui était prévu (règles et procédures), ne faudrait-il pas privilégier la prévention?
Pour qui connaît la manière dont opèrent les grands cabinets d'audit qui sont obligés de respecter un ensemble de standards et de normes de plus en plus contraignants et dont la liste ne cesse de s'allonger en particulier depuis l'affaire ENRON, il y a fort à parier qu'aucun cabinet de grande envergure ne daignera donner suite à un « appel d'offres » relatif à l'audit d'un quelconque gouvernement ou ministère ou entité publique guinéens sur la période souhaitée. L'une des raisons qui peut être aisément comprise par nos lecteurs est la décrépitude de l'appareil d'état guinéen - dont l'un des signes les plus visibles est l'absence de règles de fonctionnement - qui a rendu l'environnement de contrôle des entités publiques guinéennes inefficace et engendré un niveau de connivence tellement élevé que les procédures classiques d'audit seront inopérantes.
Compte tenu de ce qui précède, il ya lieu d'être sceptique par rapport à l'utilité des audits. Tout le monde sait que les résultats des derniers audits réalisés sous le gouvernement de consensus sont mitigés. On risque tout bonnement de perdre beaucoup d'argent et ne minimisons pas les tensions sociales susceptibles d'en résulter. Il ne faut pas perdre de vue que le montant des honoraires généralement réclamés par les cabinets est fonction de la charge de travail et du niveau de qualification des collaborateurs affectés à la réalisation des mission et laisser-moi vous dire d'expériences qu'il faut du temps et un personnel très expérimenté pour effectuer ce genre de travail. Le coût serait donc exorbitant pour ce que l'on peut en attendre. D'ailleurs, les rapports définitifs des auditeurs pourraient très bien se borner à constater l'impossibilité d'effectuer leurs diligences.
A mon avis, en l'état actuel des choses, des audits à grande échelle ne sont pas opportuns en raison de la faiblesse des résultats que l'on peut raisonnablement espérer en fin de compte. Entendons-nous bien je ne dis pas qu'il faille faire table rase du passé et laisser s'installer l'impunité qui n'a que trop duré dans notre pays. Au contraire toute la lumière devrait être faite sur l'utilisation de l'argent reçu par les gouvernements qui se sont succédé récemment en Guinée. Je veux tout simplement dire qu'il existe sans aucun doute d'autres moyens plus efficaces - sur lesquelles je ne souhaite pas m'appesantir - pour rechercher et punir à la hauteur de leur forfaiture les auteurs de malversations et ou de détournements des deniers publics. En effet, il n'est jamais trop tard pour s'insurger contre l'utilisation frauduleuse, par des cadres soit incapables, soit corrompus, du budget de l'Etat destiné a priori à améliorer le sort des populations, même si cette indignation relève pour beaucoup d'une tactique purement politicienne.
Il me semble qu'à court terme, la question fondamentale n'est pas de savoir s'il faut ou pas « faire les audits » selon l'expression consacrée; le gouvernement qui sera issu du processus électoral en cours aura mieux à faire : pour prévenir les errements du passé. Il s'agira d'étudier comment implémenter des procédures (ou des règles) permettant de gérer efficacement les ressources et dépenses publiques eu égard au contexte très particulier de la Guinée et ceci conformément aux règles de gestion financière usuelles.
La plupart des états ont créés des organisations qui ont vocation à contrôler la comptabilité publique et mis en place des procédures ainsi que des normes d'audit qui s'appliquent à toute personne qui intervient dans le secteur public qu'il s'agisse d'un fonctionnaire ou des experts du secteur privé. Les Etats-Unis d'Amérique en sont les pionniers. Les standards applicables aux audits dans l'administration publique aux Etats-Unis ont été édictés en 1981 par le General Accounting Office qui est l'organisation instrument du contrôle financier de la comptabilité publique. Son rôle est prééminent dans la définition des normes d'audit des entités publiques. On peut également faire état de la Cour des comptes européenne qui fut créée en 1975 et dont la responsabilité est d'examiner l'ensemble des comptes portant sur les revenus et les dépenses communautaires et est habilitée à vérifier dans les pays membres les comptabilités se rapportant aux opérations effectuées pour le compte de l'Union. Plus prés de nous en France la Cour des comptes et la Cour de discipline budgétaire et financière assurent le contrôle de l'exécution du budget de l'état. En Suède a été créé un National Audit Office; sous l'autorité du parlement il a en charge le contrôle à la fois de la légalité et de l'efficacité de toute dépense publique. Les exemples dont on pourrait s'inspirer ne manquent pas.
Bien sûr qu'il existe actuellement des structures avec des cadres compétents en Guinée qui pourraient très bien faire ce travail. A titre d'exemple nous pouvons citer l'Inspection d'Etat à la Présidence, les services d'audit de la BCRG, l'Inspection Générale des Finances etc. Rappelons par ailleurs que depuis quelques années des structures ad hoc ont été créées dans ce cadre; il en est ainsi des Ministères chargés des audits et du contrôle d'état, du Comité National de Lutte contre la Corruption etc. Toutefois, ces structures n'ont pas été à mesure de jouer pleinement leur rôle pour des raisons que tout un chacun peut imaginer aisément. Elles n'y sont pas arrivées par le passé et n'y arriveront pas tant qu'elles n'auront pas été restructurées et pourvues des moyens humains, financiers et matériels en adéquation avec les tâches et responsabilités qui leur sont confiées.
Les nouvelles autorités doivent avoir le courage, la volonté et l'opiniâtreté nécessaires pour mettre en place de toute urgence les gardes fous permettant de sécuriser les recettes de l'état et de garantir une meilleure efficacité dans l'utilisation de l'argent public. C'est seulement de cette manière que l'on sera en mesure de contrôler efficacement l'utilisation des deniers publics, prévenir les détournements et dissuader les corrompus et les corrupteurs. Faut-il rappeler qu'une gestion saine du budget de l'état est une des conditions sine qua non pour attirer l'aide internationale et les investissements étrangers source éventuelle de prospérité économique et sociale.
Et c'est très certainement là que le pays pourra tirer profit de l'expertise des grands cabinets, des institutions internationales et des administrations publiques des pays amis qui sont en avance dans ce domaine. Encore faudra t-il que le gouvernement issu des prochaines élections s'entoure de compétences pour l'aider à mettre en route ce vaste et complexe chantier. Il ne faut pas être Einstein ou être diplômé de je ne sais quelle grande école pour affirmer que la première qualité d'un Chef d'état est sa capacité à attirer, à fidéliser et à garder à ses côtés les meilleurs hommes. Ce n'est qu'avec l'appui d'hommes compétents, expérimentés et intègres qu'il pourra faire face aux défis inhérents à l'exercice du pouvoir suprême. Hélas cette clairvoyance a toujours manquée aux hommes d'état qui se sont succédés jusque là au pouvoir à Conakry
La tâche est certes ardue; mais avec un peu de professionnalisme et grâce à la volonté de sortir notre pays de cette mauvaise situation affichée par toutes les parties prenantes au processus en-cours on va y arriver sûrement.
Amadou Oury Diallo
www.guineeactu.com
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