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Un journaliste : ... Nour Bokoum pense que l’impasse politique actuelle à laquelle se heurte le changement est dûe à une crise de leadership ?
Monsieur X : Je connais Nour Bokoum, c’est un camarade. Je dois cependant dire que lui-même n’est plus tout à fait jeune.
Quand on m’a rapporté ce délicieux passage de l’interview d’un acteur majeur (au sens littéral seulement) du « changement » dans la continuité sociale guinéenne, qui a commencé cette nuit de gésine (Cheikh Hamidou Kane), je me suis demandé de l’interviewé et de l’interviewer, qui s’était le plus moqué de moi ? Le sémillant interviewé qui confond ou feint de confondre la crise de leadership avec une crise générationnelle, conflit entre jeunes et ancêtres ! Ou un certain journalisme français qui ne sait pas faire rebondir l’interviewé qui fuit une question ou simplement qui ne l’aurait pas comprise.
La crise de leadership commence avec la crise de l’intellectuel qui conduit parfois à la trahison des clercs (Julien Benda).
Faisons un peu d’histoire. La notion de Forum est un héritage du concept de FRONT, né pendant les années 60-70 ou un peu avant, dans la Tricontinentale (Afrique-Asie-Amérique). Le Front pouvant se définir dans des circonstances historiques données, comme la prise de conscience par l’ensemble des couches sociales d’une nation, soumises à une domination telle, qu’elles décident de mettre entre parenthèses les intérêts particuliers, matériels, moraux, culturels voire religieux, pour abattre par exemple une dictature interne ou une domination étrangère, exacerbée, insupportable. Les fronts en Amérique latine et en Asie (Vietnam) des années 50-60-70, avaient pour objectif de bouter dehors l’impérialisme nord-américain et français, en même temps que leurs suppôts internes.
L’idée de front rejoint ainsi la grande révolution bourgeoise française, où toutes les couches sociales, serfs, roturiers sous la conduite de la bourgeoisie naissante, ont fini par couper la tête du monarque Louis XVI. Plus près de nous, la dictature d’A.S.T. avait suscité à l’Extérieur, le Front qui ambitionnait de rassembler tous les Guinéens qu’ils fussent de l’Extérieur ou résidents, pour abattre le dictateur et le PDG. Cette idée de front était menée par des « libéraux » comme Siradiou Diallo, Ibrahima Baba Kaké ou même Ba Mamadou avec son O.U.L.G. De l’autre côté, ou à côté, le versant « socialiste » était conduit par le Pr Alpha Sow, M. Alpha Condé, etc. Mais c’est le Tout puissant qui a libéré la Guinée de son tyran, emporté par la maladie à Cleveland. Vingt six ans après, en 1984, arrivent les militaires et le CMRN à qui il a suffi de jouer les croque-morts pour rafler la mise et prendre le pouvoir. Une deuxième république est annoncée qui prône le libéralisme, ou plutôt ce qui deviendra selon la formule historique de l’honorable Aboubacar Somparé, « le P.D.G. plus le libéralisme ».
Très vite, l’Etat et toutes les institutions dites républicaines deviennent obsolètes, fantomatiques, à l’image du père de la nation qui les gère de façon patrimoniale, lointaine, absente, jusqu’à ce que la mort vienne nous en délivrer. Disons que le Père tire sa révérence et nous laisse les dépouilles d’un Etat et d’une nation en putréfaction. En 1993 déjà, la classe politique, toutes tendances confondues, se rend compte qu’on a affaire avec une dictature certes molle, mais une dictature qui devient de plus en plus antinationale, manifestement émancipée du père tutélaire grabataire. Les acteurs politiques prennent conscience, de façon plus ou moins désordonnée, saccadée, avec ça et là des retournements spectaculaires, qu’il faut un large rassemblement, un consensus autour d’une personnalité pour venir à bout d’un système qui n’en finit pas d’agoniser. Mais en même temps, les démons centrifuges empêchent le crépissage de ce bloc de résistance rendant impossible de cristalliser en une figure, un leadership susceptible de cimenter un Front solide.
Après une pseudo conférence nationale en mars 2005, modestement baptisée Journées de concertation réunissant une quinzaines de partis politiques mais où une composante incontournable du Front a brillé par son absence, à savoir les représentants du « mouvement social », centrales syndicales et structures de la Société civile, l’idée de personnalité de consensus fit long feu. Vint l’idée de Forum des forces vives, tenant lieu de Front, puisque toutes les composantes sociales de cette notion s’y retrouvaient pêle-mêle. Le mode de désignation étant des plus opaques. Mais au lieu de s’attacher d’abord à faire l’état des lieux, à savoir l’audit des hommes et des chiffres de tous les crimes humains et économiques, sources de toutes les ruines dont furent coupables les deux républiques, la première ayant fait le lit de la seconde, ce Forum fut surtout travaillé par l’obsession et la hâte des uns et des autres à courir vers le fauteuil présidentiel. Au lieu de procéder à un travail de proximité, de conscientisation pour aplanir l’impact ethniciste de leurs partis et évaluer leur réelle implantation en organisant d’abord des élections législatives avant une présidentielle où chacun prétend être le favori, aiguisant ainsi l’ethnostratégie, on a assisté à une véritable chevauchée fantastique.
Mais encore une fois le Tout Puissant veillait au grain et suppléa à la carence des acteurs politiques. Il rappelle à Lui le deuxième dictateur. La future caravane des Forces vives est prise de folie quand de jeunes soldats qu’on croyait républicains, ramassent le pouvoir dans un cimetière. Ils ont vite fait de le jeter dans un autre cimetière, au Stade Boiro du 28 Septembre. Et c’est reparti, « la poursuite impitoyable » du Fauteuil. Ouaga Ouaga, Rabat, gnaga gnaga. Sékouba, JMD. Foire massivement et démocratiquement ethnique, frauduleuse, qui nous donne un « président démocratiquement élu » (RTG).
Voilà que les vaincus, magnanimes, après avoir patriotiquement accepté leur défaite, se retrouvent et veulent, disent certains, reconduire et rempiler dans une nouvelle saga d’un Forum des forces vives ! Pour quoi faire ? Nous voilà revenus à la Tricontinentale, en Amérique latine ou au Vietnam. Ou aux temps grabataires de Lansana Conté ? Ou plus sûrement, avec le « président démo.. » (RTG) là où AST, l’autre dictateur nous avait laissés ? L’Histoire se répète-t-elle en Guinée comme une vieille grognonne frappée de la maladie d’Alzheimer ? Ce sont plutôt nos hommes politiques qui sont accablés d’écholalie, désolé, il n’existe pas de terme plus précis pour désigner ce symptôme de cette maladie récurrente de nos acteurs politiques qui tenteraient d’entonner une chanson dont il ne reste plus que des bribes et des éclats blafards.
Donc chaque situation concrète exige une analyse concrète. Alpha n’est pas AST, ce n’est pas Lansana Conté. Alpha n’est pas Dadis ni n’est Konaté. Alpha c’est A lélé tcho !
A suivre…
Résumé de la suite : AST et Lansana Conté ont mis un quart de siècle pour assoir leurs dictatures. Le capitaine Dadis a mis à peine un an. Alpha Condé lui-même et les candidats malheureux de la présidentielle réussiront-t-il à mobiliser contre « le président démo.. » (RTG) toutes les forces vives de la nation en trois mois, le temps qui reste pour organiser les législatives ? Rien n’est moins sûr, malgré Kankan-Kouroussa-Siguiri et les boutiquiers qui auront trouvé refuge à Djakarta..
Wa Salam,
Saïdou Nour Bokoum
www.guineeactu.com
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