dimanche 28 février 2010
De quel Etat avons-nous besoin ?
Foromo Emile Lamah

L’État-nation est un Etat qui se construit sur l’identité socioculturelle des peuples qui le composent. C’est la juxtaposition d'un État, en tant qu'organisation politique, à une nation, c'est-à-dire des individus qui se considèrent comme liés et appartenant à un même groupe.

L’Etat formel quant à lui, est calqué sur un modèle extérieur puis imposé à un peuple. C’est un Etat qui ne tient pas compte des particularités socioculturelles de la nation à la quelle il est imposé. L’Etat formel fonctionne sur des standards prédéfinis qui ne sont pas forcément dans l’intérêt des populations assujetties à ses principes.

L’analyse de la crise que traverse notre pays nous interpelle au réalisme et surtout au bon sens. Nous en tant que nation, traversons une crise bien plus grave que ce que nous pensons. Nous pensons à tort que ce sont des élections démocratiques qui résoudront nos problèmes. Des élections démocratiques ne sont pas forcement garantes d’un Etat de droit ou d’une vraie démocratie encore moins d’une paix véritable. La vraie démocratie est communautaire ou identitaire. C’est une démocratie dont le fondement repose sur les identités socioculturelles des peuples concernés.

L’approche avancée par la communauté internationale selon laquelle les urnes constituent la meilleure façon de sortir les pays pauvres de leur misère est absurde. La démocratie se construit par un peuple et se fonde sur les valeurs sans lesquelles ce peuple ne représente rien. Prétendre construire une démocratie en outrepassant ces valeurs, est également absurde.

Les grandes démocraties occidentales se sont développées dans un contexte d’Etat-nation. C'est-à-dire que les nations ont été placées au centre de la conception des principes et idéaux démocratiques. Ce qui fait que malgré la mondialisation et le développement de la technique et de la technologie, chacune des nations de l’occident est unique et cela a surtout permis de préserver les acquis socioculturels de ces nations. Vous conviendrez avec moi que malgré les progrès accomplis par l’Union Européenne dans l’intégration de ses membres et la conception d’une politique d’intégration socio-économique, chaque membre a conservé son identité en tant que nation différente de par sa culture, sa société, ses mœurs et j’en passe. La raison principale derrière cette stratégie à mon avis consiste à éviter l’effondrement de ces sociétés ou Etats-nation car la nation constitue l’essence de toute démocratie digne de ce nom.

La cohésion sociale est une condition préalable à la construction d'États stables et prospères, surtout en l'absence de solides institutions publiques. Un peuple uni est à la fois plus capable et désireux de coopérer pour améliorer la gouvernance et faire avancer un agenda commun qu’un peuple divisé.

La communauté internationale, cependant, ne parvient pas à reconnaître cette réalité. Sa solution pour le développement insiste trop sur l'économie et les structures étatiques, en offrant un ensemble de standards, en se concentrant sur les objectifs d'aide, les élections, et la réforme économique, toutes choses qui ignorent les conditions socioculturelles locales et qui sont de nature à détruire le tissu social dans nos pays. Cette approche d’Etat formel sous-évalue la nature communautaire du développement.

Le développement est une activité de groupe. Bien que les politiques économiques soient importantes, la capacité d'un pays à avancer est liée à la capacité de ses citoyens à coopérer aussi bien entre eux et en partenariat avec l'Etat, avec des méthodes plus axées sur les réalités locales. C’est peut-être trop élémentaire de dire ici que le développement consiste à améliorer la façon de vivre d’un peuple, mais il s’agit bien d’un principe fondamental. Pour développer un pays, on a besoin de développer sa culture et de renforcer la cohésion entre ses fils et filles.

La communauté internationale doit élaborer et promouvoir des politiques fondées sur la cohésion sociale dans les pays concernés. Il faut pour cela mettre davantage l'accent sur la décentralisation, le régionalisme, c'est-à-dire la construction d’un Etat à partir de la base. Régionalisme ne veut pas dire ici radicalisme mais je veux dire qu’il faut trouver un bien meilleur équilibre entre la promotion de la cohésion sociale et promouvoir la démocratie lorsqu'il s'agit d’un pays avec un peuple aussi diversifié que le nôtre.

Mais je ne pense pas qu’il soit dans l’intérêt de la communauté internationale de favoriser la création d’un Etat-nation dans notre pays et dans bien d’autres dans le monde. Car un Etat-nation est un Etat qui se met au service de ses citoyens en privilégiant leurs intérêts par rapport aux intérêts de la communauté internationale. C’est un Etat dont les leaders rendent compte aux citoyens et non à la banque mondiale et au fonds monétaire international.

Ce n’est pas dans l’intérêt de la communauté internationale de promouvoir un Etat-nation dans notre pays parce qu’elle ignore tout de nos réalités internes. C’est à nous de prendre conscience de ces réalités en vue de concevoir le système politique qui convient le mieux à notre nation. La démocratie comme le développement est un processus et une marche vers la perfection même si cette dernière n’existe pas. Mais cette marche doit commencer à la base c'est-à-dire dans nos quartiers, villages, districts, villes, régions pour ensuite culminer au sommet de l’Etat. C’est une marche ascendante. La vraie démocratie est celle qui est enracinée dans les communautés de base et non celle qui est imposée au sommet de l’Etat pour espérer qu’elle se répande sur les communautés comme le préconise la communauté internationale.

Il faut reconnaître que les Guinéens sont aujourd’hui plus divisés que jamais et que le travail doit plutôt consister à faire en sorte que nos populations acceptent d’adhérer au projet de société que nous devons leur présenter. Ceci doit nous amener à nous engager dans une course de fond et non de vitesse. Nous ne pouvons pas construire la démocratie et le développement sans la participation active de nos populations. Mais leur participation commence par la reconnaissance, le respect et la valorisation de l’identité ethnique de chaque groupe.

Pour finir, je voudrais inviter nos leaders politiques à renoncer à leurs ambitions personnelles afin de concevoir un système politique qui prenne en compte les caractéristiques et la diversité de la nation guinéenne. Organiser des élections dans quatre mois, est une grossière absurdité destinée à satisfaire la communauté internationale au détriment du peuple de Guinée. Posons d’abord la fondation sur laquelle nous devons construire cette maison commune qu’est la démocratie. Il y va de la préservation de la paix et de la consolidation du tissu social car toute démocratie sans ces valeurs n’est que pure velléité.

Il est possible à une nation d’exister même en l’absence de la démocratie si ses valeurs et acquis socioculturels sont préservés et sa cohésion sociale sauvegardée, mais il n’est possible à aucune démocratie de subsister sans ces éléments.


Foromo Emile Lamah


www.guineeactu.com

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Vos commentaires
Bah, vendredi 5 mars 2010
Merci pour votre réponse M. Lamah. La démocratie est, certes, une chose commune mais elle ne doit pas obligatoirement être partagée par des gens qui s’aiment et s’entendent. Elle doit l’être par des gens qui se respectent ou entendent, la présence de "l’amour" ici n’est pas indispensable. C’est une nécessité et au lieu de la prendre comme imposée par l’occident, il est désormais temps de nous l’approprier. Ceci dit, si je désapprouve les politiques économiques parfois désastreuses imposées par la communauté internationale, j’approuve totalement qu’elle exige un minimum. Je vous invite à voir aussi ailleurs sur le continent pour vous apercevoir que la machine est en marche et que la population africaine en général et guinéenne en particulier a beaucoup lutté et continuer de lutter pour qu’il y ait cette démocratie. Pas donc besoin d’attendre que l’extérieur (ou l’occident) nous l’impose, on est en plein processus parce qu’il faut qu’on comprenne nous-mêmes ce que c’est et l’énorme avantage qu’elle renferme. Je pense qu’on est tous ok sur ce point. En revanche, je pense que la démocratie est universelle ou du moins s’impose au monde entier quand on regarde le monde dans lequel on vit, l’histoire et où on va. Ce bien est commun à l’univers et notre communauté doit se l’approprier pour asseoir des projets viables mais cela n’est faisable que de deux manières : d’abord organiser des élections pour sortir enfin de ce trou et selon les "initiés" on peut le faire dans quelques mois, donc inutile de le reporter à chaque fois (et même dangereux), ce n’est pas le plus important mais il faut bien commencer par le commencement non ?, ensuite une fois le train lancé, il faudra travailler à l’éducation de la population et cela demande une implication de tous (leaders politiques, autorités, parents, chefs religieux…). C’est ensemble que le pays ira très loin et je sais que nous le pensons tous les deux. Bonne suite à vous.
Martin Junior Kpoghomou, mercredi 3 mars 2010
je vous suggere Mr Lamah, votre participation sur la radio dont je vous donne le site:WWW.PAULTHEA.COM
DIALLO, mercredi 3 mars 2010
Merci Mr pour votre article qui je pense donnera plus de leçons aux Guineenns. Je vous souhaite très bonne chance
VAMALA, mercredi 3 mars 2010
VOtre analyse est juste. Je vous invite à plus de puplications pour éclairer les esprits dans notre pays
Foromo Emile Lamah, mercredi 3 mars 2010
Salut Mr. Bah, Le système occidental n’est pas mauvais en soi mais son importance dépend de l’usage qu’on en fait. En occident, la démocratie est au service des peuples. C’est un moyen qui permet de formuler et de réaliser des projets de société dans une démarche participative. C’est donc une nécessité. Cependant en Afrique, la démocratie n’est pas une nécessité mais une condition à remplir pour que nos pays entretiennent des relations avec la communauté internationale. Non seulement la condition est fixée par la communauté internationale, mais les règles pour y parvenir sont également déterminée par elle. Si nous voulons que la démocratie nous profite comme elle profite à l’occident, nous devons fixer nos propres priorités, notre propre agenda. Nous ne devons pas attendre qu’on nous l’impose car toute chose imposée devient une contrainte et comme telle, ne peut être menée à bien. S’agissant de la relation entre la démocratie et la cohésion sociale, je vous rappelle que la démocratie est une chose commune et de ce fait, ne peut être partagée que par des gens qui s’aiment et s’entendent. Je vous souhaite une bonne journée.
Bah, mardi 2 mars 2010
belle plume mais j`ai l`impression que vous assimilez totalement démocratie et cohésion sociale, pourtant ce sont 2 concepts différents. Je pense qu`il est plus sage qu`on se mette au travail tous ensemble à travers de vrais programmes. Exploitons nos différences pour consolider cette "nation" au lieu de pointer du doigt la communauté internationale. Je partage totalement l`avis de Ghandi. Certes, on peut lui reprocher bcp de choses mais nous restons LARGEMENT les vrais responsables. Certains dénoncent même le système "occidental" de gouvernance et pensent qu`il faut revenir aux anciennes systèmes. J`aimerais bien savoir ce que vous en pensez aussi.
Marie José YOMBOUNO, lundi 1 mars 2010
Bravo Monsieur LAMAH, votre analyse de la situation sociopolitique Guinéenne est pertinente car qui dit démocratie, dit souveraineté qui est inaliénable, donc un système politique imposé de l’extérieur à un pays est anti démocratie. Affirmer son identité ne s’aurait être interprété comme un repli sur soi compte tenu de l’interdépendance entre les nations. Nous Africains devont être considérés comme des partenaires qui doivent participer aux négociations des questions nous concernant. Savoir aujourd’hui plus qu’hier, que ce ne sont pas aux autres de prendre conscience de nos souffrances et que nous devons d’abord compter sur nous-mêmes avant de s’appuyer sur une coopération de quelle que nature qu’elle soit. Aucune catégorie sociale à elle seule ne détient la solution à tous nos problèmes, nous sommes tous des acteurs du changement donc complémentaires à la lumière des compétences professionnelles des uns et des autres. La démocratie qui est un processus se construit en tenant compte des valeurs culturelles et des aspirations profondes de chaque société. Cette démocratie est plus un moyen qu’une fin qui ne doit venir ni de l’extérieur, ni des seuls pouvoirs locaux puisque chaque acte posé par chacun de nous peut avoir de l’impact positif ou négatif sur la mutation en cours. Elle implique la mise en place d’un état de droit qui suppose la soumission des autorités au droit au même titre que les citoyens et repose sur trois pouvoirs à savoir : 1- La légitimité des dirigeants 2-La séparation des trois pouvoirs ( le pouvoir exécutif, le législatif et le judiciaire) 3- l’indépendance de la justice et des médias. La Guinée vit une situation exceptionnelle, donc organiser les élections présidentielles dans les conditions actuelles c`est-à-dire sans asseoir les bases solides pour un changement réel seront sans fondement. Vive l’unité Guinéenne et Africaine Vive une Guinée prospère Que la paix soit avec nous. Amen !
Gandhi, lundi 1 mars 2010
Tout ça ne sont que bavardages qui n`intéressent pas les populations. Un gouvernement qui assure le bien-être à ses populations, ce qui passe nécessairement par une amélioration des conditions matérielles de vie (nous ne sommes ni en Albanie, ni en Birmanie), est fondé ensuite à organiser les relations entre ses citoyens, y compris par une régionalisation ou une décentralisation. Ce que veulent les Guinéens, c`est une sécurité et stabilité financières qui permettent de se loger et de se nourrir. Le reste n`est que masturbation intellectuelle, dont les solutions seront plus faciles à mettre en place par un gouvernement, qui a assuré les souhaits fondamentaux de sa population. Laissons la Communauté internationale, là où elle est, et choisissons les hommes qu`il faut, pour les mettre à la place qu`il faut. Chacun d`entre nous connait forcément quelques personnes intègres et compétentes qui pourraient mettre en oeuvre un programme de réformes propres à assurer le minimum. Cela signifie donc, qu`il en existe en Guinée. Faisons en sorte qu`ils puissent avoir les moyens de leurs capacités. Battons-nous pour cela et arrêtons de voir la main du diable partout. Si le diable existe, il est partout et nous n`y pouvons rien, alors concentrons-nous sur ce que nous avons à faire.
ano, dimanche 28 février 2010
il fautb un etat federal en Guinée. C`est la solution a nos maux!
Abdoul.H, dimanche 28 février 2010
Très belle reflexion! En effet, là où la démocratie a fait ses preuves, les gens on beaucoup de choses en commun; ce qui n’est pas les cas chez nous en Afrique, surtout au sud du sahara. C’est à se demander si la démocratie est le bon modèle pour nous autres. Nos nations précoloniales avaient connues plus de cohésion, même si on ne parlait pas d’États de droit. A regarder nos pays, on peut même penser que chacun devrait opter pour un modèle qui lui convient. En Guinée, je suis pour le fédéralisme, avec un gouverment, un parlement et des lois propres à chacune des 4 régions. Bien entendu, rien de tout cela ne peut fonctionner s’il n’y a pas les bons hommes, si la conviction des uns et des autres n’est qu’alimentaire.

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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