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Dans toutes les grandes démocraties du monde – anciennes ou nouvelles –, des systèmes de vote sont utilisés pour choisir les leaders du moment. Que ce soit pour élire démocratiquement le maire de la ville, les gouverneurs de régions, les députés du parlement, le Président de la République ou le Premier Ministre (comme c’est le cas en Angleterre), le choix du système de vote résulte de la volonté des leaders politiques à vouloir asseoir les conditions d’une bonne gestion des affaires de l’État.
La bonne gouvernance, la paix et le développement sont des résultants de fortes structures gouvernementales et des systèmes de gouvernance adaptés, donc capable de régir efficacement les rapports entre le citoyen et l’État, et entre les différentes structures elles-mêmes. En Guinée, le choix des structures et des types de système ne sont pas souvent inspirés par l’utilité. Ceci est le cas typique du système de gouvernance et du système électoral. Dans cette première partie, nous parlerons de la nécessité et des avantages de la reforme du système électoral guinéen.
Quel est le problème avec le système de vote actuel en Guinée ?
Ce système est appelé le scrutin uninominal majoritaire à deux tours. C’est le même système utilisé aussi bien en France que dans de nombreuses anciennes colonies.
En Guinée, souvent, on a tendance à copier loyalement tout ce que la France utilise comme système de gestion, de contrôle, etc. Il est évident que la cause de cela n’est pas aussi lointaine – nous avons été colonisés (heureusement ou malheureusement), par les Français, desquels nous avons hérité des systèmes et pratiques qui ne sont pas toujours adaptés à nos réalités sociales.
Bien qu’il n’y ait pas une démocratie parfaite, le système de vote actuel utilisé en Guinée pour l’élection du Président de la République est un autre risque qui affecte directement et indirectement la quiétude sociale dans le pays. Dans le système uninominal majoritaire à deux tours, les électeurs sont appelés à choisir un candidat parmi plusieurs. Le candidat qui obtient la majorité absolue des voix validement exprimées (plus de 50%), est déclaré gagnant. Si aucun candidat n’obtient la majorité absolue, un second tour est organisé dans les deux semaines qui suivent, opposant les deux candidats qui ont obtenus le plus de voix.
Le problème est que, en Guinée, il est quasiment impossible de voir seulement deux candidats en compétition pour les présidentielles. Comme on l’a bien constaté cette année, il y avait 24 candidats retenus. On ne sait pas combien se présenteront pour les présidentielles de 2015. Aussi, il y a une forte possibilité que le vote du premier tour du scrutin ne produise pas (ou rarement) un gagnant.
Le système du scrutin uninominal à deux tours utilisé actuellement en Guinée pose de multiples problèmes :
· Le système peut, financièrement, coûter très cher au pays. Il y a trois élections qui seront organisées en moins de deux ans : les élections présidentielles (considérant les deux tours), législatives (pour élire les députés) et communales (pour élire les maires et chefs de quartiers). La Guinée pourrait plutôt utiliser une part de cet argent dans les projets d’éducation, santé publique, infrastructures, etc.
· Une forte possibilité, à chaque élection, de produire des gouvernements de coalition. Pour un pays comme la Guinée, nous n’avons pas besoin de gouvernements de coalition, car ce type de gouvernement est généralement caractérisé par sa faiblesse et sa fragilité ; incapable d’effectuer des changements radicaux et quasiment impossible d’exécuter le programme de société du parti majoritaire.
· Endettement du pays : pour organiser les élections ultérieures, la Guinée, pays pauvre, aura nécessairement besoin d’un prêt d’argent, ce qui va, par voie de conséquence, augmenter sa dette extérieure, et cela pourrait avoir des retombées et sur le président élu, et pour la nation elle-même,
· Sans pour autant oublier tout le stress dont souffrira l’électorat avec le scrutin à deux tours : le risque d’accidents de circulation causés par des militants zélés est multiplié par deux ; le risque d’avoir des clashes interethniques est doublé, et le risque d’instabilité politique résultant des problèmes susmentionnés,
· Avec le système actuel, la jeune démocratie a moins de chance de grandir puisque son évolution est compromise dès sa naissance. Ceci nous amène à envisager un autre système de vote.
Quelle est l’alternative au système du scrutin uninominal à deux tours ?
Il convient de rappeler que l’objectif du vote est d’élire un président légitime, accepté par au moins la grande majorité des Guinéens si ce n’est pas par tous. Bien que ces élections soient les premières démocratiquement organisées en Guinée, nous devons planifier l’avenir de la jeune démocratie guinéenne afin qu’elle évolue vers le stade ultime de sa maturation.
L’alternative à considérer pourrait être: le vote alternatif (VA).
Fonctionnement du Vote Alternatif
Le vote alternatif est un peu similaire au scrutin uninominal à deux tours ; les deux différences les plus apparentes sont :
· Avec le vote alternatif, un seul tour suffit pour produire un gagnant,
· Contrairement au système actuel, au lieu de marquer une seule croix devant un seul candidat, avec le VA, l’électeur marque les candidats par ordre de préférence. Il va ainsi marquer le chiffre 1 devant sa première préférence, le chiffre 2 devant sa deuxième préférence, 3 devant sa troisième préférence et ainsi de suite.
Le candidat qui obtiendra la majorité absolue (plus de 50%) des votes de première préférence sera déclaré gagnant. Si aucun candidat n’obtient la majorité avec les votes de première préférence, le candidat qui a obtenu le moins de votes de première préférence est éliminé. Ce qui a pour effet de majorer les suffrages des candidats restants. Ainsi, les secondes préférences des électeurs qui avaient voté pour le candidat éliminé sont redistribuées respectivement aux autres candidats. Si, à ce stade, aucun candidat n’obtient la majorité requise, le processus est répété jusqu'à ce qu’un candidat obtienne la majorité absolue (plus de 50%).
Exemple : prenons une population donnée de 100 électeurs. Nous avons quatre candidats et le scenario suivant se présente, après avoir comptabilisé toutes les premières préférences des électeurs :
· Candidat A obtient 16%
· Candidat B obtient 42%
· Candidat C obtient 32% et
· Candidat D obtient 10%.
Constatant qu’aucun candidat n’a obtenu la majorité absolue (plus de 50%) avec les premières préférences, Candidat D est éliminé puisqu’il a obtenu peu de voix. La seconde étape est de comptabiliser toutes les deuxièmes préférences des électeurs qui ont choisi le candidat éliminé, et on les attribue aux trois autres candidats restants. Disons que 3% des électeurs qui ont voté pour le candidat éliminé avaient choisi, comme deuxième préférence, Candidat A. 5% avaient choisi Candidat B comme deuxième préférence. Et 2% avaient choisi Candidat C comme deuxième préférence. Ce qui nous donne ceci :
· Candidat A obtient 19%
· Candidat B obtient 47%
· Candidat C obtient 34%.
Aucun candidat n’a obtenu la majorité absolue. Donc, Candidat A qui a obtenu moins de voix, est éliminé. Les deuxièmes préférences des électeurs qui avaient voté pour lui (16%) sont ainsi comptabilisées et réparties entre les deux candidats restants. Disons que 6% avaient choisi Candidat B comme deuxième préférence ; et 10% avaient choisi Candidat C comme seconde préférence. Ainsi, nous avons :
· Candidat B obtient 53% (déclaré élu)
· Candidat C obtient 44% (perdant).
En ajoutant les secondes préférences du ou des candidats éliminés, il se peut parfois qu’il y ait égalité de voix. Dans ce cas, le candidat ayant obtenu le moins de voix, avant la majoration, est éliminé. Aussi, si les voix d’un candidat sont égales ou supérieures à la somme des voix de tous les autres candidats, celui-ci est déclaré élu.
Adaptabilité en Guinée
Sachant que la majorité des Guinéens est illettrée, ce système peut bien être adapté dans notre pays. Bien que cette majorité ne sache pas lire, elle peut compter dans la langue maternelle. Donc, cette majorité peut marquer avec un (1) seul tiret vertical « I » pour exprimer la première préférence ; deux (2) tirets verticaux « I I » pour exprimer la deuxième préférence ; et finalement trois (3) tirets verticaux « I I I » pour exprimer la troisième et dernière préférence.
Usage du Vote Alternatif (VA) dans le monde
Ce système est utilisé par les Australiens depuis le début des années 1900 pour élire leurs députés. Le VA est utilisé dans beaucoup d’autres pays. Il est le système utilisé dans les pays suivants :
· Australie pour élire les députés,
· République d’Irlande pour élire le Président et aussi au Parlement,
· Irlande du Nord pour élire leurs députés,
· Papouasie pour élire leurs députés (1964-1975) et depuis 2007,
· Iles Fidji pour élire les députés et
· Etats-Unis pour élire les maires dans plusieurs villes.
L’usage du vote alternatif, ou sa variante (le vote supplémentaire), a été adopté pour les élections présidentielles en Bosnie et les élections des maires de Londres et de San Francisco.
Les désavantages du VA sont souvent très négligeables, comparés à ceux du système uninominal à deux tours. En Guinée, le système proposé aura moins de problèmes. Ceux qui argumentent contre le VA disent que ce système nécessite que l’électeur soit lettré. Ce qui pourrait être résolu dans les années à venir, surtout avec la volonté du futur gouvernement à investir dans l’éducation. Certains soutiennent aussi que le VA fait de telle sorte que le candidat le moins connu par l’électeur ne bénéficie pas du vote de 2e ou 3e préférence. En Guinée, cela fera de telle sorte que les politiciens soient très actifs sur le terrain. Ils seront aussi très proches de l’électeur et écoutent les Guinéens de toutes les quatre régions naturelles.
Avantages du Vote Alternatif (VA)
La Papouasie Nouvelle Guinée, ethniquement plus diverse que notre Guinée Conakry, a réussi avec succès la conciliation interethnique en utilisant le vote alternatif depuis les années 1960-70.
Avec le système du VA, un seul scrutin électoral suffit pour départager tous les protagonistes. D’autres avantages sont :
· Le VA reflète largement la volonté populaire. Avec le VA, les partis extrémistes n’obtiendront pas beaucoup de votes de seconde préférence,
· Le VA, contrairement au système actuel, produit rarement des gouvernements de coalition. Sachant que les gouvernements de coalition ne sont pas généralement de forts gouvernements,
· Le Vote Alternatif évite les scenarios « tout sauf Candidat X ». Dans un pays comme la Guinée, le système uninominal à deux tours qui encourage le « vote ethnique », occasionne de graves conséquences sur la quiétude sociale,
· Le VA incite les différents candidats à aller vers tout l’électorat, à la quête des votes de deuxième et troisième préférences. Ce qui nous éloigne de « l’ethnisation » des élections et nous rapproche de l’idée de valoriser davantage tout l’électorat, quelle que soit l’ethnie ou la région,
· Les programmes de société seront conçus de telle sorte à bénéficier à tous les Guinéens puisque les candidats convoiteront l’électorat qui votera pour eux comme deuxième et troisième préférences,
· Le VA n’encourage pas la croissance des partis extrémistes. Il tend plutôt à encourager les partis politiques à devenir plus centristes. Les politiciens ne se limiteront plus à leurs fiefs habituels. Et cela limite les campagnes négatives truffées de messages ethnocentristes et discriminatoires ; puisque si un candidat doit convaincre les militants des autres partis de le choisir comme préférence no 2, ce candidat serait plutôt beaucoup plus courtois avec les militants des autres partis,
· Les politiciens sont obligés d’écouter tout le peuple. Il nous serait très facile de constater « le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple ».
Avec le VA, un seul tour est suffisant pour obtenir une majorité ABSOLUE. Ce qui nous économise aussi en argent et évitera forcement de mettre tout le pays en « stand-by » pour un temps, parfois indéfini, à l’attente d’un second tour. Avec le VA, le gaspillage de votes est aussi très limité. Enfin, un autre avantage est que les « grands partis » sont toujours obligés de respecter les « petits partis ».
Il est évident qu’il y a de fortes tensions sociales entre les différentes ethnies. Epouser un système qui, dans le futur, ne fera qu’irriter nos différends, ne serait pas intelligent. Le système de vote actuellement utilisé en Guinée (scrutin uninominal à deux tours) vient avec un bagage de problèmes pour les pays africains où l’ethnie ou l’origine joue encore un grand rôle dans la société.
Nous devons rappeler que la situation géographique de la Guinée fait de telle sorte que, tout système que nous copions chez les autres, nous devons impérativement chercher à l’adapter à nos réalités sociales. Selon les dernières estimations (cia.gov), les Peuls, les Malinkés et les Soussous représentent respectivement 40%, 30% et 20%. Les autres 10% de la population guinéenne sont composés de plusieurs ethnies dont les Kissis, Guerzé, Kpelé, Toma. Avec un système de vote aussi inapproprié ou inadéquat que le système uninominal à deux tours, il est très facile qu’une de ces trois grandes ethnies se sente biaisée. Sans trop comprendre la cause de la défaite, on s’attaquera rapidement aux structures de l’État ou aux commis de celui-ci. Le débat sur la nécessité de cette réforme ne doit pas être une vision pour résoudre le problème des élections de 2010 ; mais plutôt pour celles ultérieures.
Il ne sert a rien de vouloir s’accrocher à un système pour élire démocratiquement nos dirigeants si ce même système pourrait être à la base ou contribuer à notre propre misère démocratique ; surtout s’il y a des alternatives qui pourront faire le même travail avec moins de problèmes. Le VA est un ajustement de l’inadéquat système que nous avons actuellement. Le VA est aussi simple que 1, 2, 3.
Enfin, c’est l’opportunité d’attirer l’attention du futur gouvernement sur la nécessité d’engager le débat sur la réforme électorale en Guinée. Les débats constructifs nourrissent la démocratie.
Le prochain article s’articulera sur la nécessité de la réforme du système de gouvernance en Guinée. Faut-il continuer avec le système présidentiel ou faut-il adopter un régime parlementaire ? Nous parlerons aussi de la formation et composition des partis politiques, syndicats, etc.
A suivre.
Abraham Diallo
www.guineeactu.com
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