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La grève de la faim de Tierno Telli nous oblige à prendre position. Au minimum, son action a ce mérite. Je passe sur les injures des orphelins du PDG. J’ignore aussi les insinuations qui veulent que ce soit une action désespérée, isolée, stérile voire suicidaire.
Parmi les différents commentaires qui ont été faits, il y a ceux qui en toute bonne foi lui demandent d'arrêter à temps son action. Avant qu'elle n'entraine des dommages physiques irréparables. Ils ajoutent que le message ayant été reçu, la presse se chargera de l’amplifier. Avec le temps, ils espèrent une amélioration graduelle de la situation des droits de l’homme en Guinée qui, peut-être, amènera à la réouverture des charniers et des dossiers des crimes commis par l’armée guinéenne.
Cette position pèche par un excès d’optimisme qui ignore la nature même des medias de masse ainsi que la versatilité capricieuse des opinions populaires. Il y a 6 mois on s’émouvait de crimes du 28 Septembre. Qui en parle aujourd’hui ? L’espérance est infondée de croire que le temps fera les bonnes choses mécaniquement, quand de vagues conditions seront remplies. C’est pourquoi il faut rejeter cet attentisme.
Ce qui distingue l’ambition pour la justice et le rêve pour la justice c’est l’action. Rêver de justice sans agir c’est soumettre ses souhaits aux aléas du temps. Les urgences économiques du moment, l’ignorance des populations, leurs misères ou leur indifférence ainsi que le temps écoulé depuis que les crimes ont été commis peuvent alors tous être invoqués pour justifier la remise à demain et l’inaction. S’ils les crimes sont récents, on peut dire que c’est trop tôt pour en juger. Si les crimes datent de quelques années, le rêve de justice peut considérer que c’est de l’histoire ancienne et qu’il y a des urgences plus récentes.
Pendant qu’on fait sûrement le lien entre les crimes d’hier et ceux de maintenant, on refuse de se rendre compte que l’attentisme nourrit la navrante répétition des tragédies. Cette position qui attend des conditions idéales pour agir, réduit l’histoire en un déterminisme dont les mécanismes obscurs et les conditions objectives s’enchaineraient entre eux dans une logique qui produirait la justice. Elle réduit l’action humaine à un appendice impuissant des prétendues forces de la grande histoire. C’est un cynisme froid, résidu d’une lecture erronée du rôle essentiel de l’homme dans l’histoire. Il alimente la résignation qui est l’allié idéal des criminels d’états. De tout temps, les régimes répressifs ont repris à leur compte ces obscures nécessités de l’histoire pour exercer une inexcusable tricherie. En même temps qu’il se gargarisait de bâtir l’homme nouveau, le fascisme du PDG torturait celui qu’il avait sous la main. Il anéantissait son esprit et le dépouillait de toute dignité dans le rationnement chronique des biens de première nécessité. Les sous-produits les plus nocifs de cette duplicité criminelle qui trahit journellement ce qu’elle prétend servir, est la psychose de la résignation et de l’attentisme qu’on note chez les guinéens. Ces effets, plus d’un quart de siècle après, sont encore patents dans l’atermoiement des familles des victimes sur la nécessité d’actions drastiques pour éradiquer le mal.
Contre un tel état de fait, et pour ébranler les cercles vicieux de la répression/résignation, il n’y a que l’homme et son action ; l’affirmation absolue de sa liberté première et sa décision solitaire qui ignore éperdument les chaines du qu’en dira-t-on. « Fais ce que ton cœur te dit de faire – de toutes les façons, on te critiquera. Tu seras damné si tu le fais, et damné si tu ne le fais pas. » écrivait Eleanor Roosevelt. C’est une lutte absolue et intemporelle pour la liberté et la justice. Il n'y a pas de bons moments ou de mauvais moments pour la mener, il n’est jamais trop tard, ni trop tôt pour la commencer. Elle est constitutive de la vie humaine. Sans cette lutte, les individus ne sont mus que par les instincts de survie. Les sociétés dans lesquelles ils vivent se sclérosent et s’étiolent en dépit des souhaits ardents, des prières ferventes et des bonnes intentions des citoyens. Cela n’est pas arrivé qu’en Guinée.
Il faut inscrire l’action de Tierno dans cette perspective. Elle prend un relief particulier dans la léthargie chronique des victimes en Guinée. À travers certains commentaires sur la grève de la faim, on relève le spectre des diètes noires dont Telli Diallo lui-même mourut. Dans les camps du PDG, le choix de cet atroce traitement n’était pas fortuit. Comme les photos humiliantes des victimes, les aveux et les injures à la radio, la diète noire était faite pour briser sciemment les ressorts de survie des victimes et celui de résistance des non-victimes. L’usage récent du viol est de la même vicieuse inspiration qui souille le sens d’intégrité physique et morale de l’homme. Il s’agit non seulement de toucher les tréfonds de l’intimité des victimes, mais aussi de désarçonner les rescapés par l’énormité des crimes et de créer un sentiment de panique ou de malédiction qui se résout en fuite en avant et en résignation.
Paradoxalement, la grève de la faim entreprise par le fils de Telli est l’antidote qu’il faut pour éradiquer ces peurs encore enfouies dans notre société et désamorcer le spectre de l’inanition qui fait trembler les survivants. Face au refus volontairement de se nourrir pour une cause, les tortionnaires de la diète noire sont bien démunis.
Il y a 5 ans, j’avais écrit à un cousin pour demander qu’ils essayent de récupérer les restes de leur père, mort dans les camps du PDG, et les ramener dans le cimetière familial. Il répondit hâtivement à mon email pour me dire que déranger le repos des morts va à l’encontre de nos traditions. Sa réponse inspirée par le conditionnement fut suivie par une autre, plus réfléchie, où il s’excusait de sa réaction due à ce mélange de peurs diffuses et de laisser-aller. Ils organisèrent une expédition pour rechercher la tombe. Les recherches n’ont pas encore aboutit. A l’avenir ils ne seront plus seuls. Les intentions silencieuses, la victimisation paralysante, les amertumes refoulées, les images terrifiantes que chacun de nous se fait de la fin atroce des siens doivent cesser de baigner dans le glacis des résignations. Les enquêtes de Nadine Barry qui ont permis de localiser le lieu d’inhumation de son mari, les recherches infructueuses de mes cousins, et, j’assume, d’autres démarches discrètes, trouvent un nouveau relais dans la grève de Tierno. Ces actes isolés et disparates doivent être coordonnés et pensés pour constituer le socle sur lequel il faudra s’appuyer pour continuer le combat. Nul ne dit qu’il sera facile. Il s’agit ici de questions essentielles de vies, de morts, d’assassinats et de justice. Des questions ultimes de la politique dans la cité et de son devenir.
Cette grève de la faim constitue aussi une interpellation à agir. Ceux qui préconisent l’attente ne pourront plus le faire comme si rien n’avait changé. Les actions individuelles ont soufflé sur les cendres de l’attente et créeront les « conditions objectives » que le commun des mortels attend pour reprendre le flambeau. La grève de la faim n’est pas la seule option. Mais l’inaction sera un malaise difficile à justifier à l’avenir.
Rien n’interdit de porter des plaintes et de les déposer partout. Auprès de ceux qui veulent les prendre et auprès de ceux qui fermeront leurs portes : au bureau des droits de l’homme en Guinée, au TPI, à Amnesty, à Human Right Watch, auprès du gouvernement guinéen, du CNT, auprès du groupe de contact, de l’Union Africaine etc. Se faire éconduire avec des mots diplomatiques et des excuses pour décourager les esprits est préférable à l’inaction. À ceux qui demanderont un peu plus de patience, il faudra rétorquer : jusqu’à quand ?
Rien n’interdit de faire des manifestations avec des pancartes de fortune, une heure par semaine, devant le camp Samory, le camp Alpha Yaya ou le camp Boiro, à tour de rôle. Il est possible d’organiser des randonnées de prières sur les charniers de Nongo, de Gangan, devant les cachots des camps militaires etc. Ce sont ces petits gestes, ces petits pas, qui remédieront à l’attentisme, aux remords de l’inaction et aux hontes de l’oubli et qui créeront les conditions de la justice. Il faut évacuer le complexe de victimes et demander des comptes à l’armée pour ses méfaits. Aux politiciens qui se bousculent sur le portillon d’élections mal ficelées, il faut exiger des plans clairs pour rouvrir les charniers et restituer les corps aux familles. Sinon il faut les marquer du fer rouge et inacceptable de gardiens du statu quo. Le champ de l’action est grandement ouvert et, peut-être, celui de la vraie transition.
Ourouro Bah
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