vendredi 6 février 2009
De l’illusoire interdiction des coups d’Etat en Afrique
Nabbie Ibrahim « Baby » Soumah

 « Au lieu de coups d’Etat et de changements anticonstitutionnels, efforçons-nous de faire en sorte que la démocratie prospère en Afrique », a déclare Ban Ki-Moon, le Secrétaire général de l’ONU, au sommet de l'Union africaine, à Addis Abeba (Ethiopie), le 3 février 2009. Il appelle les dirigeants africains « à renforcer les infrastructures politiques et de sécurité en Afrique. »

Ces vœux pieux seront-ils suivis d’effet ? J’en doute fort car, la démocratie continue d’être un serpent de mer, l’arlésienne que l’on attend toujours. 

La question principale est celle-ci : à quoi servent les coups d’Etat ?

L’Organisation de l’unité africaine (OUA), qui est devenue le 8 juillet 2002, à Durban (Afrique du Sud), l'Union africaine (UA), avait proscrit, lors de sa 35e session ordinaire à Alger, du 12 au 14 juillet 1999, les coups d’Etat, c’est-à-dire, l’accession au pouvoir par des voies anticonstitutionnelles. Pourtant, cette même année, les militaires avaient renversé les gouvernements au Niger, en Sierra Léone, aux Comores et en Côte d’Ivoire.

Bannir les coups d’Etat est, en effet, une illusion. C’est la déliquescence des Etats eux-mêmes, qui doit être combattue. 

L’UA a repris, dans l’accord de Lomé (Togo) du 11 juillet 2000, cette disposition restrictive.

L'article 96 de l'accord de Cotonou (Bénin) du 23 juin 2000 prévoit la possibilité de prendre des mesures nécessaires dans le cas d'une violation par une des parties, des obligations par rapport aux éléments essentiels de l'accord, c'est-à-dire le respect des droits de l'homme, des principes démocratiques et de l'Etat de droit. C’est un accord entre l'Union européenne et les Etats d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP).

Exclure désormais des sommets des organisations internationales, tout gouvernement qui se serait emparé du pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat, c’est là, à première vue, une décision de haute portée morale, qui ne peut qu’honorer l’Afrique et les Africains. Malheureusement, la déclaration d’Alger, qui se voudrait guidée par un souci de « civilisation des mœurs » politiques, loin de réjouir et de rassurer, génère plutôt une sensation de malaise chez nombre d’observateurs et d’acteurs de la vie politique en Afrique.

Les membres de l’UA ont manqué de faire la part des choses entre, d’un côté, la nocivité des coups d’Etat et, de l’autre, leur troublante nécessité.

Le coup d’Etat est-il un mal en soi ? Il est évident que, sous certaines conditions et dans certaines circonstances, que l’on pourrait qualifier d’exceptionnelles, l’œuvre de coup d’Etat peut très bien représenter la vertu et le courage politiques suprêmes. L’histoire en général, et celle de l’Afrique des indépendances en particulier, montre qu’il existe dans la vie de certaines sociétés politiques, des moments tragiques de rupture douloureuse de l’ordre établi, que l’on pourrait bien qualifier de coup d’Etat salutaire.

Le coup d’Etat demeure une véritable épine, profondément et durablement, enfoncée dans le talon du continent africain.

La grandeur morale d’un coup d’Etat, lorsque les circonstances et l’histoire le consacrent comme éthiquement correct, tient de son pouvoir libérateur des peuples opprimés ou en voie de suicide politique.

Par exemple, nul ne saurait objectivement soutenir aujourd’hui, que le coup de force du général Amadou Toumani Touré (ATT) et de ses compagnons d’armes au Mali, en mars 1991, n’aura finalement pas été salutaire pour le peuple malien.

De même que Jerry Rawlings au Ghana, Thomas Sankara (1949-1987) au Burkina Faso, Gamal Abdel Nasser (1918-1970) en Egypte.

Si, presque partout cependant, les « messies en treillis » ont fini plus corrompus que les démons de civils qu’ils étaient venus exorciser, ce serait néanmoins une grave erreur que de fermer les yeux sur la vraie nature de la réalité africaine et de se répéter qu’il ne saurait y avoir de « putschiste vertueux  ».

Le coup d’Etat, ce mal exceptionnellement nécessaire, ne devrait pas faire recette comme mode d’alternance au pouvoir. Mais comment combattre efficacement ce monstre qui se retrouve potentiellement tapi au cœur de tout Etat ? Comment rendre caduque cette détestable tentation ?

Combien d’Etats africains peuvent-ils, aujourd’hui, s’enorgueillir d’avoir établi et enraciné des conditions de succession mature, pérenne, viable, au pouvoir ?

Le Sénégal, l’Afrique du Sud, le Bénin, le Mali grâce à ATT. Le Ghana est une singularité démocratique en Afrique qui, à trois reprises successivement, a procédé à une alternance pacifique. Jerry Rawlings fut le premier président militaire à rendre le pouvoir aux civils : il avait en 1981, fait un coup d'Etat, puis instauré le multipartisme ; il fut élu président en 1992 et réélu en 1996, puis s’effaça en 2000, sans réviser la Constitution, et vit John Kufuor lui succéder.

Ce dernier gagna la présidentielle en 2000 et l'alternance eut lieu sans trouble. Les deux derniers présidents ont créé un cercle vertueux où les militaires et la classe politique ont accepté de jouer le jeu démocratique. Le 28 décembre 2008, John Atta-Mills, du Congrès démocratique national, a gagné l’élection présidentielle face à Nana Akufo-Addo, candidat du pouvoir sortant.

Et au-delà ? Rien ! Presque rien sur le continent noir.

Le coup d’Etat n’est pas un mal. Il est le symptôme, l’indice, le signe qui révèle l’état pathologique de l’Etat déliquescent. C'est-à-dire, la manifestation externe, une sorte de signal d’alarme qui nous indique que, quelque part, il existe quelque chose qui ne va pas. Le mal auquel il est nécessaire, dans ce cas, de trouver remède, n’est pas le coup d’Etat, mais la cause qui engendre les coups d’Etat.

Les causes de ce mal, les tares congénitales sont multiples :

  • le népotisme ;
  • l’ethnocentrisme ;
  • la mauvaise gouvernance et la corruption ;
  • la violence politique, la transformation de l’espace public en arène féroce où ne peut prospérer que le langage du vice institutionnalisé et de la force débridée.

Des pays jusque-là réputés « stables », comme la Côte d’Ivoire, ont  connu les affres du coup d’Etat et ont du mal à s’en remettre. La question n’est donc pas tant le coup d’Etat que les conditions et les situations qui permettent ou encouragent la tentation du coup de force à la tête de l’Etat.

Pourquoi cette horreur politique majeure qu’est le coup d’Etat est-elle devenue si banale sur ce continent ?

Bon nombre d’Africains sont devenus sans illusions et sans espérance sur l’organisation panafricaine. Ils prêtent, à tort ou à raison, des intentions aux chefs d’Etat africains actuellement au pouvoir, de transformer l’Union africaine (UA) en une sorte de « syndicat des guides suprêmes », un « club sélect qui refuse d’augmenter le nombre de ses membres », murmurent d’autres.

Si l’UA persiste dans son ambition d’ostracisme inconditionnel des putschistes, ce n’est peut-être pas la fin des coups d’Etats que l’on verrait poindre à l’horizon, mais bien celle de l’UA elle-même, qui ne pourrait plus tenir ses sommets, faute de quorum. Car les populations africaines en proie à la misère, à la désespérance sociale, à la faillite de l’Etat, s’en remettront, en désespoir de cause et comme recours, aux militaires, pour mettre fin à leur souffrance face à l’incurie, l’incompétence de leurs gouvernants.

S’agissant des questions de paix et de sécurité en général, comme de celles relevant des coups d’Etat en particulier, l’organisation panafricaine n’en est pas à son premier essai. L’on se rappelle qu’au mois de mai 1963 déjà, la délégation togolaise avait été déclarée  indésirable à Addis Abeba, puisque composée d’hommes en kaki, qui venaient d’assassiner quelques mois plus tôt, le président Sylvanus Olympio (1902-1963). Dix-sept ans plus tard, le même scénario allait se reproduire en 1980 à Lagos : le sergent-chef Samuel Doe (1951-1990) et ses hommes étaient interdits de Sommet pour avoir assassiné, à la suite d’un coup d’Etat particulièrement sanglant, le président William Richard Tolbert (1913-1980), alors président en exercice de l’OUA.

Deux questions peuvent nous aider à mieux asseoir les bases d’un débat lucide et constructif sur la réalité des coups d’Etat en Afrique.

La première question a trait au principe de gouvernement de l’Etat : aujourd’hui en Afrique, y a-t-il des formes de gouvernement qui, pour des raisons morales, sont répréhensibles ? 

La seconde question est relative aux formalités de fonctionnement de l’Etat : aujourd’hui en Afrique, y a-t-il des formes de gouvernement qui nous permettent de nous défaire, sans violence, sans convulsion, d’un gouvernement incompétent et qui cause du tort au pays ?

Si la réponse à la première question est oui, alors les coups d’Etat, avec ou sans l’aval, la bénédiction de l’UA et de la communauté internationale, ont encore un bel avenir sur notre continent.

Si la réponse à la deuxième question est non, alors, nous sommes loin d’être sortis de l’infâme auberge des putschs en Afrique.

Toute une panoplie de sanctions internationales est prévue à l’encontre des auteurs de coups d’Etat.

La Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) a suspendu, le mois dernier, la Guinée de ses activités, après le coup d'Etat du 23 décembre 2008, tout en offrant son soutien pour assurer la transition vers un retour à « l'ordre constitutionnel ».

De même que la Communauté internationale, à l’instar de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF).

Je déplore le manque de discernement et l’indignation sélective de la Communauté internationale à l’encontre de la Guinée. Où était-elle, cette Communauté internationale :

  • en juin 2006 et janvier-février 2007, lorsque les forces de l’ordre massacraient des populations qui manifestaient pacifiquement les mains nues,
  • quand Lansana Conté sortait Mamadou Sylla de prison, en disant « la justice en Guinée c’est moi ! »,
  • quand il faisait de la Banque Centrale sa propriété, sa cagnotte personnelle,
  • quand  il votait malade, assis dans sa voiture,
  • quand il révisait la Constitution en novembre 2001, pour être un président à vie,
  • quand il organisait un simulacre d’élection présidentielle de 2003, avec un candidat fantoche, qui sera récompensé plus tard par un poste ministériel,
  • quand il arrêtait des élus de la nation (députés, Alpha Condé,..) au mépris du principe de la présomption d’innocence et de l’immunité des parlementaires ?

La Guinée n’a pratiquement jamais connu d’élections libres et équitables. Elle a subi, avec cinquante ans de régression, un véritable infarctus économique. Face au risque cardiaque, elle a besoin d’un véritable électrochoc.

Quant à la transition constitutionnelle, elle aurait du être déclenchée depuis belle lurette par le président de l‘Assemblée nationale et celui de la Cour suprême, au regard de l’article 34 de la Loi fondamentale du 23 décembre 1990. L’incapacité physique de Lansana Conté a engendré la « République des décrets », accentué la mauvaise gouvernance, la corruption, l’instabilité ministérielle, le népotisme.

Le président de la Commission de l'UA, Jean Ping, a fait à tort, l’amalgame entre la Guinée et la Mauritanie. Auparavant, il avait exigé le 22 septembre, le rétablissement du président mauritanien Sidi Ould Cheikh Abdallahi, renversé le 6 août 2008, par un coup d'Etat, dans ses fonctions le 6 octobre au plus tard : il évoquait des risques de sanctions et d'isolement à l’encontre des putschistes.

Le cas de la Guinée  est différent de celui de la Mauritanie, et comparaison n’étant pas forcément raison, ce sont, en effet, deux cas complètement dissemblables.

Jean Ping devrait s’atteler à une tâche urgente : passer de l’idéal panafricain chère à Dr Kwamé N’Krumah (1909-1972), à l’impératif d’unité africaine, qui fait terriblement défaut aujourd’hui. Tel devrait être aujourd’hui le véritable enjeu pour l’UA, qui est loin d’avoir rempli ses missions. Mais sans réelle intégration régionale, comment peut être atteint cet idéal ?

Par ailleurs, l’Afrique est marginalisée, déconsidérée, n’ayant même pas été conviée au sommet du G20 pour la régulation des marchés financiers, tenu à  Washington le 15 novembre 2008. Et il y a peu de chance qu’elle le soit, au sommet de mars 2009.

L’urgence est là : ne pas se contenter d’une rhétorique moralisatrice du coup d’Etat.

Quant au cas spécifique de la Guinée, ce pays oscille aujourd’hui entre la Renaissance et la Restauration, entre :

  • le changement, le début d’une nouvelle ère empreinte d’espoir et de prospérité, d’une part ;
  • et le replâtrage, le maintien d’une caste administrative, militaire, commerçante et affairiste, qui s’était octroyée de juteuses rentes de situations, et qui a intérét à ce que rien ne change, d’autre part.

Le mouvement social qui avait contraint le pouvoir à conclure le 27 janvier 2007, un accord tripartite, était un processus inabouti, inachevé, une réponse conjoncturelle à une question structurelle. Par contre, il est demandé aux conjurés du 23 décembre 2008, de trouver des réponses structurelles viables dans une conjoncture défavorable, tant sur le plan national où l’héritage économique, social et moral est négatif et lourd, que sur le plan international avec une crise financière aux conséquences économiques et sociales désastreuses, qui n’épargneront pas l’Afrique et la Guinée.

Moussa Dadis Camara, le chef de l’Etat et de la junte, n’est pas dans la posture, dans la forme, dans la seule communication tous azimuts, mais bien dans l’action et le fond, en joignant l’acte à ses propos et engagements.

Les actes sont les seuls juges des intentions et des  professions de foi. Ne pas le reconnaître ressemblerait fort à de la mauvaise foi d’un intrigant ou d’un ethnocentrique invétéré (cf. la moralisation de la vie publique, les audits, la convocation des intéressés, les débats et déballages publics, 3 milliards déjà récupérés, les visites impromptus et mises en garde contre le détournements des deniers publics aux personnels de la BCRG, du port, la remise en cause de contrats léonins avec le port et le secteur minier, …).

Malgré des cafouillages, des tâtonnements, voire des ratés, la bonne direction semble, pour le moment, bien prise. Pas de blanc-seing, ni de chèque en blanc cependant, et la vigilance est de rigueur.

Toutefois, ce n’est qu’au bout de la transition que l’on pourrait bien qualifier le coup d’Etat du 23 décembre 2008, de salutaire ou non, savoir si Moussa Dadis Camara et ses compagnons auront leur place au Panthéon des grands hommes d’Etat africains.

Il n’existe pas d’homme providentiel, cependant, les cimetières ne sont-ils pas peuplés d’immortels ?

La Renaissance ou la Restauration, c’est l’affaire de tous les patriotes sincères de Guinée.

Que Dieu préserve le Ghana et la Guinée ! 


Nabbie Ibrahim « Baby » SOUMAH
Juriste et anthropologue guinéen
pour www.guineeactu.com

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Vos commentaires
MIC BARRY, vendredi 6 février 2009
BANKI M0NO OU BANKITOUT .JE TE DIRAIS QUE DANS CE MONDE ACTUEL IL N´Y A AUCUNE DEMOCRATIE A PART LA GUINEENNE CAR EL EST OBLIGEE

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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