|
Pour aborder la problématique ethnique en Guinée comme d’ailleurs dans la plupart des Etats d’Afrique subsaharienne, il y a deux écueils fâcheux à éviter. Il s’agit de la négation d’une part et de la diabolisation d’autre part.
Eviter la négation du phénomène, car une certaine réalité de notre société s’y oppose.
Par ailleurs, il demeure incontestable que le paradigme ethnique y est un des éléments fondamentaux de la vie sociale et politique.
Il faut aussi éviter toute diabolisation du phénomène, car ce serait une faute intellectuelle de la considérer comme le seul paradigme interprétatif des mécanismes sociopolitiques.
Définie comme étant la conscience d’appartenir à un groupe humain possédant un héritage socioculturel commun différent des autres et de les revendiquer, l’ethnicité est un concept complexe qui nécessite pour son utilisation, une précaution intellectuelle et politique soutenue.
D’ailleurs, à partir même de sa définition, on y perçoit plusieurs complexités ou paradoxes.
Notamment par exemple, si la conscience d’appartenir à un groupe possédant un héritage commun peut être facilement décelable, celle de les revendiquer l’est beaucoup moins.
Il arrive qu’on soit plus facilement renvoyé à son supposé groupe ethnique que de le revendiquer.
Le sociologue Robert Merton dans un texte intitulé « la Prédiction créatrice » s’est employé à démontrer les processus et les mécanismes qui fondent et structurent la logique ethnique.
En analysant la relation entre les croyances et les faits, R. Merton démontre par exemple comment les croyances se transforment dans les faits et deviennent ainsi « des faits », mais sans aucun fondement réel. Cela s’appelle la théorie de la « circularité dans les phénomènes ethniques ».
On se rend bien compte que la complexité d’aborder cette question tient donc au fait qu’on y trouve( dans l’ethnicité) une chose et son contraire, des faits et des croyances, de l’objectif et du subjectif.
Toutes les théories sur l’ethnicité attestent que d’une part, cette conscience d’appartenance peut profondément imprégner les imaginaires tout en participant d’autre part puissamment de l’organisation politique et sociale.
Toutefois, il faut reconnaitre que même dans des sociétés à l’ethnicité plus culminante, celle-ci se combine avec ce que René Otayek « d’autres catégories classificatoires ». Autrement dit, l’ethnicité ne résume jamais tout le politique. Le champ de ce dernier est bien plus étendu et fait appelle à bien d’autres ressorts.
Ainsi, dans des sociétés à ethnicité expressive, celle-ci ne doit jamais être considérée comme un principe interprétatif absolu. C’est un mode d’action collective parmi d’autres.
Là se trouve toute la question de l’importance, de la nature et des effets du phénomène ethnique en Guinée.
Pour mieux saisir l’intérêt politique et intellectuel de l’ethnicité, il faudrait la replacer dans son enjeu naturel et substantiel. La question renvoie à celle de l’identité. Et de ce schéma ressort l’échec de cinquante années de politique et de gouvernance en Guinée.
Toute société humaine, tout groupe social, toute société politique, tout être humain à besoin d’une identité pour se construire et se vivre. Et des identités, il y en a deux sortes : celle qu’on ne choisit pas et celle qu’on peut choisir.
On ne choisit pas de naître soussou, peulh, malinké, ou guerzé. Cela relève de l’originel.
Mais on peut choisir d’être guinéen. Cela relève du choix politique et civique.
De la conjonction des deux formes d’identité, existe une sorte de tension concordante et discordante. C’est une lutte à « mort ». Mais pour qu’il y ait cette mort symbolique, il faut de la vie. C’est la mère qui risque sa vie pour donner vie à son bébé au moment de la naissance…
Le problème fondamental en Guinée, comme dans la plupart des Etats africains, c’est que l’ethnicité se nourrit de l’incurie politique.
En l’absence d’une identité politique nationale, construite avec la volonté de se substituer (sans l’éliminer) aux différentes identités ethniques, il n’est guère possible d’empêcher les individus de s’accrocher à ce qui leur reste comme identité (individuelle et collective).
L’identité d’une nation se construit par une histoire commune. Mais celle-ci ne suffit pas. Il faut en plus une œuvre politique en termes de projet de société, de principes de vie, de mythologie collective et de rêves communs. Cela doit être voulu et senti collectivement.
Cela doit être porté par une œuvre et une entité politique qui soit capable d’incarner la possibilité d’une émergence identitaire au dessus de la simple réalité sociale et culturelle.
C’est la dimension prophétique et messianique de la politique et du politique.
Toute politique qui se contente de gérer le réel, ne saurait se placer au dessus du réel.
Pour créer une identité nationale, il faut être en mesure pour une entité politique de surpasser le réel pour mieux incarner sa volonté (si volonté !) de vivre ensemble et de produire quelque de commun.
Car l’identité nationale n’est rien d’autre que la volonté de vivre ensemble.
Mais cette volonté doit être incarnée par des principes, des codes, des règles, des perspectives et des mémoires rendues communes.
Si on sait moins bien ce que c’est qu’un Guinéen. Il est bien moins difficile de savoir ce que c’est qu’un soussou, un peulh, un malinké ou un guerzé.
C’est un fait, l’immuable est plus facile à définir que la perpétuelle invention.
Nous avons manqué en Guinée, de la volonté et du génie politique pour faire de nos identités diverses, une seule et même identité nationale.
Dès lors, à défaut d’une identité nationale qui deviendrait le champ de l’action politique et sociale collective et individuelle, quoi d’étonnant que les identités ethniques jouent ce rôle ? Rien !
Face à la situation guinéenne, avec cet héritage historique et politique de notre incurie collective, faisant ainsi des facteurs ethniques le paradigme principal de toutes nos actions sociales et politiques, trois choix d’approche s’impose à nous :
- L’approche statique, autrement dit « c’est comme ça et ce sera toujours comme ça » :
Avec cette approche la réalité de la société guinéenne est ethnique et restera ethnique. C’est la politique du réel. Ainsi la Guinée se verrait condamner à faire le choix d’un système institutionnel mieux adapté à cette réalité. Sauf à vouloir rester dans le non choix qui consisterait à vivre dans la fiction d’une « nation » sans se donner les moyens de transformer cette fiction en réalité politique. Bienvenue dans le communautarisme avec ses avantages et ses inconvénients. C’est le réel qui prendrait en otage le génie politique…
- L’approche diabolique ou la figure de l’horreur : faut il le dire une fois pour toute, l’ethnie n’est pas une horreur. Le fantasme diabolisant qui entoure ce mot vient moins de lui que de l’expérience souvent chaotique qu’a enregistré son utilisation politique. Mais bien d’autres mots ont des aspects aussi négatifs de par leur manipulation politique et leur expérience historique. L’ethnie, quelque soit sa complexité par ailleurs, est une réalité sociologique. En faire une horreur n’est pas la meilleure façon de venir à bout de sa possible nocivité politique. Le danger de l’ethnicité n’est pas dans l’ethnicité en tant que telle. Son danger réside dans le fait qu’on ne met pas la même bonne foi à assumer et revendiquer son identité ethnique, qu’à reconnaitre aux autres le même droit et la même liberté. Ainsi, à proprement dit, l’ethnicité, n’est en rien contraire à l’idée de démocratie. Elle est contraire à l’idée d’Etat-nation, mais pas à celle d’une démocratie basée sur le droit et des principes valables pour toutes et tous.
- L’approche politique ou la figure du volontarisme politique : sans faire un éloge dogmatique et parfois naïf de l’Etat nation, cette approche consisterait à mettre en perspective l’idée d’une politique de construction nationale. De cette approche, il faut garder l’espérance d’un volontarisme prometteur pour l’avenir. En partant de l’idée que cette réalité de diversité ethnique que connaît la Guinée n’est ni une singularité politique historique, ni un handicap insurmontable, on peut garder l’espoir qu’avec une réelle volonté politique l’idée de nation est absolument à notre portée.
Il faut toutefois se départir de l’occidento centrisme, avec ses penchants névrotiquement mimétiques, qui ferait de l’idée d’Etat-nation l’horizon indépassable de la politique. D’autant plus que, dans l’état du monde actuel ce modèle politique, malgré ses noblesses philosophiques, fait face à une crise existentielle réelle.
L’idéal universaliste du modèle d’Etat-nation est très séduisant de par son individualisme libéral et égalitaire.
Mais le communautarisme n’est pas l’incarnation du mal absolu qu’on lui accole.
Ce qui n’est plus possible c’est d’en rester à ce formalisme juridique et politique sans contenu réel et effectif.
Ce mimétisme institutionnel est un désastre politique en Guinée.
Il faut choisir et en finir avec des faux semblants.
Un Etat-nation ou un Etat communautariste.
Le choix entre ces deux modèles revient aux Guinéens. Il faut leur permettre de connaître les avantages et les contraintes associés à chacun de ses modèles pour choisir le modèle de société politique qu’ils voudront.
De la situation actuelle, il faut sortir de la diabolisation des uns et des autres avec l’accusation ethnique.
Pour tout choix politique et partout dans le monde, on fait appelle à nos référents identitaires (au sens de l’identique) pour opérer ce choix. Chez certains, si ce choix n’est pas « ethnique », il sera culturel, économique ou symbolique. Mais il faut toujours une affinité de rapprochement et de ressemblance.
Si beaucoup de Guinéens font des choix politiques à partir de critères ethniques, on peut estimer que cela est bien ou mal, mais ce sera comme çà.
On ne peut pas reprocher aujourd’hui aux Guinéens d’avoir un référencement ethnique quand on n’a pas été capable après cinquante années, de leur donner d’autres paradigmes de fonctionnement, d’actions et de références.
Le problème n’est pas dans le vote ethnique ou d’affinité ethnique. Le problème est dans le respect d’un certain nombre de règles juridiques, politiques, de principes moraux universels et de mécanismes techniques de gouvernance.
Pour que chacun d’où qu’il vienne, soit reconnu dans son existence, dans son droit et pour ses choix.
Les intellectuels occidentalisés crient trop facilement à l’horreur ethnique, mais oublient que la nation est un projet et un processus politiques qui exige une véritable volonté politique et sociale.
La nation ne se décrète pas ! Et les ethnies ne disparaissent pas. Elles sont réappropriées par une identité nationale qui pour l’instant n’existe pas en Guinée.
En attendant, qu’on vote ou pas pour des raisons ethniques ou d’affinités ethniques, l’important est d’accorder les mêmes droits qu’on s’accorde aux autres ethnies.
Que l’existence des uns ne signifie pas l’inexistence des autres.
En attendant de vouloir ou de pouvoir bâtir une nation en Guinée, faisons avec la seule chose, le seul principe qui peut nous protéger du chaos (qui n’épargnera alors là, aucune ethnie !), le respect des règles juridiques collectivement établies et des principes humains universels applicables à tous et à toutes les ethnies.
Je souhaiterais que tous les guinéens puissent faire leur choix politique en fonction du programme des candidats, et rien que çà. Mais la vérité est que peu en seront capables…
Alors que ceux qui en sont capables le fassent et qu’on laisse les autres voter comme ils le souhaitent, fut il de façon ethnique.
Qui sait ce sera peut être la meilleure façon de ne pas faire la même chose la prochaine fois…
En attendant, dans le combat entre « l’homme tribal » et « l’homme citoyen » du philosophe canadien d’origine burundaise Melchior Mbonimpa, je choisis d’être l’homme démocratique.
Diaby Kalifa Juriste
www.guineeactu.com
|