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Le 12 juin 2008, j’ai appris l’arrestation de Sékou Souapé Kourouma à Conakry. Mon informateur a voulu que j’en informe l’opinion guinéenne et internationale. En ce moment précis, je n’avais d’autres sources que celle qui m’apprit la nouvelle. J’ai alors lancé une interrogation « Qui a livré Sékou Souapé Kourouma ? » Aussitôt, j’ai entamé les investigations. Les plus pressés, comme Mamadou Saïdou Diallo de Londres m’ont déjà condamné d’ethnocentriste et d’un « changement brusque d’opinion… ». Un autre, disant parler depuis Dabola, me demande « d’éclaircir ». Les résultats de mes enquêtes ne vont plus tarder, soyez-en certains, et les Guinéens les sauront. Mais je constate seulement avec amertume, à partir des deux réactions, la profondeur du mal guinéen : l’incapacité d’une proportion de la population à se soustraire de l’ethnicisme. Ceux qui me lisent savent que je me suis toujours battu pour la dignité du Guinéen sans chercher à savoir s’il est de l’Est, du Nord, du Sud, de l’Ouest ou du Centre de la Guinée. Pourquoi ne défendrais-je pas un Forestier parce que j’en suis l’un ? Mamadouba Toto, Sidikiba Keita et Komara sont-ils Forestiers ? La famille de Boukaria (Siguiri) est-elle de la Forêt ? Tous ces jeunes qui étaient inquiétés en Allemagne, ou ailleurs, sont-ils des Forestiers ? Ne serait plus Guinéen celui ou celle qui n’appartient pas à la même ethnie que nous ? En cet instant précis, j’ai le mépris profond de ceux qui se nourrissent de la fibre ethnique en Guinée. Voilà qui me pousse à ouvrir une des pages de l’histoire guinéenne. A cause de l’histoire triomphaliste et nationaliste du PDG, on a souvent couvert du manteau de l’oubli les faits historiques de notre pays. En 1942, donc bien avant le PDG, l’Union Forestière voit le jour sous la forme d’une association de danse qui est agréée par l’administration coloniale locale en tant que parti politique le 5 janvier 1946, toujours avant le PDG. En tant que groupement culturel, l’Union Forestière voulait regrouper tous les Forestiers de l’intérieur et de l’extérieur autour de six principaux points (je vous en épargne le détail, ceux qui voudront en savoir plus, pourront me le demander). Parmi ces différentes articulations, était inscrit au point 2 : la création des sections partout où vit un nombre important de Forestiers. Tous les cercles, qui composaient la Forêt, créèrent leur section. Ce qui affichait l’esprit décentralisateur de l’Union Forestière dont les principaux animateurs furent l’instituteur Mamba Sano, Koly Kourouma, agent des PTT et docteur Fara Touré parmi d’autres. Ces derniers promettent de s’associer à tout mouvement dont l’objectif viserait la libération de la Guinée entière. Des cadres du PDCI - RDA de Félix Houphouët Boigny se mettent en contact avec la direction de l’Union Forestière. Des échanges de délégation eurent lieu. En mai 1947, le PDG naît en Guinée sous l’impulsion de Sékou Touré qui était parti de Bouaké, soutenu voire financé par Houphouët Boigny. En septembre 1947, l’Union Forestière s’associe au PDG qui avait commencé à se rétrécir telle une peau de chagrin face à l’hostilité de l’administration coloniale. N’Zérékoré devient l’unique section du PDG qui fonctionne par une organisation structurée. Le bureau est propriétaire d’un camion de transport en commun dont les recettes alimentent la caisse du parti. La proximité avec la Côte d’Ivoire favorise les échanges avec le PDGCI - RDA. Partout ailleurs en Guinée, excepté Mamou, le PDG est mis en veilleuse. Constamment des cadres du RDA viennent animer des réunions et autres manifestations du PDG en Forêt. Pour finir l’Union Forestière fusionne avec le PDG. A cette occasion, la délégation ivoirienne, prononça le discours dont voici un extrait : « Peuple paisible de la Forêt de Guinée, voilà enfin ton désir satisfait. Le RDA est un mouvement africain, car lancé exclusivement par des Africains pour la défense des intérêts des Africains, Blancs et Noirs, en tirant du joug des tenants de la puissance d’argent les masses laborieuses africaines. Si tu es soucieux du lendemain, si tu as à cœur de préparer un avenir meilleur à tes enfants ; c’est au sein du RDA de Guinée que tu dois militer » In archives nationales : Rapports politiques annuels 1946-1947 Comme la plupart des populations blessées et humiliées par la colonisation, les Forestiers, dans leur ensemble, se mobilisèrent pour l’indépendance de la Guinée. La multiplication des courants politiques amènera les uns à s’affilier au BAG, les autres lanceront des passerelles entre leur parti et ceux de la Moyenne Guinée avec lesquels ils tisseront des relations très étroites. Ainsi le 17 juin 1951, Niankoye Samoé, Sékou Touré et le Capitaine Diouldé composèrent la liste des candidats guinéens aux législatives au Parlement français. Quand la liste définitive est présentée officiellement, Niankoye Samoé n’est plus en position éligible. Il démissionne immédiatement du PDG et crée son propre mouvement politique en 1951 qu’il appela La Rénovation Guerzé. Elle est soutenue et financée par la mission catholique, malheureusement ses adhérents étaient essentiellement Kpèlè. Aux législatives du 17 juin 1958, il se présente contre Sékou Touré, candidat du PDG. Ici, commence la lutte qui va marginaliser la Forêt par le gouvernement issu du PDG de Sékou Touré qui vit dans la démarche de Niankoye Samoé un affront. Cependant, il usa de la malice pour l’inviter au congrès du PDG de Mamou. C’est en route pour Mamou que le premier cadre politique Kpèlè est assassiné entre Sérédou et Macenta. Cet assassinat est dissimulé en accident de circulation. Après lui, les meurtres des enfants Forestiers pouvaient continuer. Les plus célèbres seront Zogbèlèmou Domakoa, Loffo Camara, commandant Zoumanigui Kèkoura, Gna Félix Mathos, Bamba Marcel Matho, Sano Mamadi,…. etc., etc. Le régime de Lansana Conté a rallongé la liste dont le plus frais assassin des jeunes forestiers à Cosa, la disparition inquiétante du Capitaine Niankoye Loua, sans compter le chauffeur d’Henriette Conté. Aujourd’hui, la prochaine victime pourrait être Sékou Souapé Kourouma. Il lui est reproché une condamnation à contumace dans l’affaire d’Alpha Condé en 2000. Or, une loi d'amnistie avait été votée au Parlement Guinéen en faveur des condamnés politiques dont le leader du RPG. Le Président Lansana Conté signa le décret. La logique juridique aurait voulu que lorsque le Commandant est amnistié, automatiquement sa troupe le devient, sauf s’il y a des faits nouveaux. Tel serait le cas ? Guinéens, mes compatriotes, la tragédie qui accompagne notre évolution a causé le drame le plus lourd de conséquences aux Forestiers qu’aux autres ethnies. En l’écrivant, il est très loin de moi toute position négationniste face aux crimes perpétrés contre les autres ethnies. Dans la plupart des cas, ils ont été humains. En Forêt, le crime a été doublé de l’assassinat de la culture sous Sékou Touré. Aujourd’hui, il est accompagné du meurtre de l’environnement. En effet, au nom d’une imbécile révolution culturelle, Sékou Touré, à qui les marabouts avaient annoncé que son régime serait abattu par un autochtone Forestier, jugea nécessaire de détruire le patrimoine culturel forestier. Ce fut l’ère de la démystification de la Forêt sacrée, ancrage par essence de l’existence des populations forestières. La Révolution détruisit ce qui constituait l’âme de ces peuples. Sous Lansana Conté, la Forêt classée habitacle des Esprits ancestraux en sa partie de N’Zérékoré, a été livrée à la culture de palmiers et d’hévéas. Enterrant ainsi ce qui restait une minime force spirituelle à laquelle les Forestiers de cette contrée pouvaient encore s’y attacher. Les conséquences sont frappantes sur la végétation et les produits de l’agriculture. Les tubercules de manioc, la banane, pour ne citer que ceux, autrefois d’une robustesse, sont devenus des minces et squelettiques et décharnés radicelles ou fruits. Les eaux ont vidé leur lit. Et par peur d’être taxé d’ethnocentriste, l’on voudrait que je ne parle pas de l’arrestation de Sékou Souapé Kourouma ? Il y a un moment où la méprise et l’humiliation d’une communauté minoritaire appellent à un sursaut d’orgueil, même au prix de la vie. Les exemples ne manquent pas. Les Forestiers doivent se mobiliser et exiger la libération de leur frère Souapé, non pas par instinct ethnique, mais pour dire haut et fort que nous avons longtemps été écrasés dans l’histoire de la Guinée par les deux régimes. En 2007, Eugène Camara a été nommé Premier ministre, les Guinéens ont dit non parce qu’il appartient au système Conté. En 2008, Tidiane Souaré est nommé Premier ministre, c’est normal. La mémoire historique toute récente s’est faite oublieuse pour saluer cette nomination. Des partis politiques qui ont pour mission de construire une nation unifiée se sont empressés de postuler à l’occupation de strapontins. Alors, sans verser dans cette imbécillité ethnicisante, je voudrais que les patriotes guinéens ajoutent leur voix à celle de leurs frères et sœurs de la Forêt pour exiger la libération inconditionnelle de Sékou Souapé Kourouma. J’ai posé la question et la maintiens : « Qui a livré Sékou Souapé Kourouma ? » Je continue de mener mes investigations. En attendant, les Forestiers ne doivent plus être, parce qu’ils appartiennent à une minorité ethnique, les agneaux de l’autel de sacrifice. Jacques Kourouma pour www.guineeactu.com Paris 16 juin 2008
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