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Après deux rendez-vous avortés, le chef de la junte, le capitaine Moussa Dadis Camara, était le dimanche 10 mai devant les journalistes de la presse nationale et étrangère pour défendre son bilan des 100 jours passés à la tête du pays. C’est la salle de spectacle de la RTG – Koloma qui a servi de cadre à ce deuxième face à face entre le capitaine Dadis et la presse.
C’est au terme de plusieurs louvoiements et reports que le président du CNDD s’est finalement décidé d’en découdre avec cette redoutable épreuve de communication face à la presse fort prisée pour certains politiques. Véritable marathon à cause de sa durée, environ 3 heures 30 mn d’horloge, ce face à face a drainé une pléiade de journalistes de toute origine (presse audio-visuelle, écrite et électronique). Si dans un premier temps, la date et le choix de la RTG semblent fortuits parce qu’il n’y avait aucun cadre idéal pouvant accueillir l’évènement au camp Alpha Yaya Diallo, ils correspondent en revanche et par ironie du sort, à deux faits historiques majeurs de cette maison. D’abord par le fait que les confrères de la RTG s’apprêtent à célébrer l’an 32 de la télévision nationale qui aura lieu le 14 mai. Ensuite, parce que c’est à partir des ondes de la RTG d’où sont partis les tout premiers communiqués revendiquant la prise du pouvoir par l’armée guinéenne. Et le même sort aura voulu que le même Dadis, porte parole des putschistes, anime cette conférence et à la même maison comme chef de la junte au pouvoir. Donc dans son rôle de chef de l’Etat et président de la République. C’est pour ces raisons d’ailleurs que le capitaine Dadis, dès l’entame de la conférence, a tenu à inviter au devant du podium, l’ensemble des personnels de la radio et de la télévision qui y travaillaient le 23 décembre 2008, jour où des soldats putschistes se sont emparés des antennes pour livrer leur premier message à l’armée et au peuple. Sans doute histoire pour le président du CNDD de les rendre un hommage. Entrant dans le vif du sujet, le chef de la junte commence par reconnaître explicitement la mise à l’écart ou la discrimination dont la presse privée aurait subie de la part de la présidence dans l’accès aux informations portant sur cette institution depuis belle lurette. « C’était un manque de temps », a affirmé Dadis pour justifier cette situation. C’est pourquoi en guise de réparation, ajoute-t-il, « j’ai accepté d’organiser cette rencontre avec la presse privée pour échanger sur le parcours de l’équipe CNDD au pouvoir depuis plus de 100 jours. » C’est dans cet ordre d’idée que le Capitaine Dadis va devoir énumérer un certain nombre de chantiers qu’il a entrepris. Il s’agit notamment de la lutte contre le narcotrafic, l’insécurité, le détournement des deniers publics, l’assainissement du fichier de la fonction publique, la lutte contre la gabegie financière. Laquelle, dira-t-il, se traduisait par des dépenses de prestige inutiles et fantaisistes. « Pour parer à ces maux et malversations ayant gangrené le pays, nous avons commandité des audits qui ont amené certains fonctionnaires véreux à justifier leurs gestions calamiteuses de plusieurs décennies », explique-t-il. « Devant les impératifs et les besoins d’améliorer la qualité des services sociaux de base, j’ai dû volontairement renoncer à la dépense de souveraineté, que la loi me garantit de droit ainsi qu’à ma vie de famille », souligne Dadis dans son exposé.
A la presse privée
Parlant de la presse privée contre laquelle Dadis s’est montré, à un moment donné, très remonté pour ne pas dire virulent en raison de la nature des critiques et appréciations que celle-ci portait sur les 100 jours, il dira ceci : « Il faut être patriote quand on doit écrire ». Amer et visiblement déconcerté par cette attitude de la presse privée, il a menacé d’abandonner sa croisade contre les narcotrafiquants, les bandits de grand chemin, les concussionnaires…. « Si vous faites des écrits contre moi, vous le faites à votre propre détriment. C’est contre vous-mêmes », lancera-t-il avant de temporiser son courroux par ce propos suivant : « Si vous voulez faire des écrits, cherchez à me rencontrer, ou le ministre de la défense… »
Du limogeage de certains ministres et celui du président de Cour suprême
Abordant la question des décrets qui ont révoqué ces trois hauts cadres de l’Etat et qui suscitent moult supputations au sein de l’opinion, le capitaine Dadis n’est pas passé par quatre chemins. Sur le décret concernant le colonel Fodéba Touré, désormais ex-ministre de la Jeunesse et des Sports, le président Dadis justifiera sa décision par le fait que ce dernier s’était montré, selon lui, très dépensier ces temps-ci. Il reprocherait à son ministre partant d’être à l’origine d’une dépense qu’il évalue à hauteur 7 milliards de Fg. Pour corroborer ses propos, Dadis fera lire des courriers de décaissements qui on été adressés par le ministre débarqué soit à son homologue des Finances soit au gouverneur de la Banque centrale. S’agissant de Fodéba Isto Kéïra, le nouveau ministre de la jeunesse, le chef de la junte dit, en tant que chef de l’Etat, assumer l’entière responsabilité de sa décision. « Je l’ai nommé pour nous faire intégrer dans la jeunesse et procéder à la refonte de cette couche comme au Cameroun », déclarera-t-il. Et pour couper cours, il fera savoir qu’en tant que militaire, il a un esprit de caméléon et que ses décrets ne sont pas des montagnes. Cet acte semble être une réponse, un signal clair en direction du ministre Justin Morel Junior qui, lors de la restructuration de son cabinet, a ramené Isto Kéïra à son ancien poste de directeur général de l’agence guinéenne de spectacle (AGS). « JMJ en qui je plaçais beaucoup de confiance a, par orgueil, dévié de cette ligne de confiance », a-t-il précisé. Quant au cas du ministre de la coopération, Dadis a avancé une raison personnelle dont il n’a pas précisée. Avant d’ajouter son incompatibilité d’humeur avec le ministre limogé auquel il a reproché sa lourdeur et son inoffensivité sur le terrain. Bref, son manque de résultat. En ce qui concerne Mamadou ‘Syma’’ Sylla qui a été débarqué de la tête de la Cour suprême, peu de temps après son discours d’investiture, le capitaine Dadis parle d’un sentiment d’ingratitude. En effet, ce haut magistrat aurait commis, très certainement sans se rendre compte, le crime de lèse majesté en occultant entre les lignes de son allocution, d’exprimer explicitement ses reconnaissances à son mandant, le capitaine Dadis et au CNDD. « Dans son discours choquant, imbibé d’orgueil, il n’a pas daigné reconnaître le mérite du CNDD. Il s’est évertué simplement à magnifier et à prêcher le sacerdoce dans la justice. Comme si c’est ce sacerdoce qui lui a promu président de la Cour suprême. Et si c’est le cas, moi je l’enlève et qu’il aille donc se plaindre à sacerdoce pour le ramener à son poste », s’est indigné le conférencier.
Du rappel des ambassadeurs
Dadis estime que la trentaine d’ambassadeurs rappelés dont les ambassades ont coûté 41 milliards depuis la prise du pouvoir, n’ont rien entrepris pour mobiliser des fonds en faveur des caisses de l’Etat qui sont, indique t-t-il, au rouge présentement. Déjà, il prévient qu’il n’y aura plus de vieille garde à la tête de nos ambassades et représentations diplomatiques dans le monde.
Du chronogramme, des leaders politiques et syndicaux
Décidément le gel de la coopération financière de la part des bailleurs de fonds et la mise en quarantaine prolongée de la junte, ne sont que l’œuvre d’une certaine catégorie de guinéens aujourd’hui. En tout cas, Dadis semble facilement trouver ses boucs émissaires qui ne sont, pense-t-il, que les forces vives. En l’occurrence des leaders des partis politiques qui seraient en train de lui polluer la vie. « Depuis la prise du pouvoir, le CNDD n’a pas pu encore poser un fait cohérent par la faute à certaines personnes qui nous ont pris en otage et qui continuent à jouir de leurs relations auprès des bailleurs pour nous mettre la pression en nous sevrant d’aide et assistance financières », dénoncera-t-il. Dadis qui ne mâche pas ses mots à leur intention dira : « Ces gens là, au lieu de nous aider à résoudre les problèmes d’eau, d’électricité d’insécurité, se cramponnent aux élections. Ils nous ont pris en otage et nous ont manipulés… En dépit du fait que j’ai reconnu et approuvé le chronogramme de transition qu’ils m’ont proposé au Palais. Quoi qu’il arrive, nous, nous tiendrons nos engagements. Les élections auront lieu en fin décembre et nous n’y prendrons pas part. Apprêtez-vous donc », les a-t-il lancés désabusé. Tout en agitant la menace des fléaux du narcotrafic, de l’insécurité, des risques et autres dangers que le pays pourrait encourir après 2009, Dadis met en garde que c’est en ce moment que les leaders reconnaîtront leur mérite. Et de poursuivre : « Je ne suis pas un homme affamé du pouvoir. C’est quand tu te cramponnes au pouvoir que tu peux subir des humiliations. Je ne suis pas un politicien et je ne vais pas vous endormir la conscience. »
De la mise en place et de la composition du CTN
Au cours de cette conférence, le président du CNDD a annoncé la couleur de la composition et de la mise en place de cet organe législatif dont le projet a été récemment présenté aux Forces vives de la nation par l’entremise du secrétaire général du CNDD. A suivre de près le chef de la junte militaire dans son exposé, si sa première proposition a été retirée parce que désapprouvée par les Forces vives, rien n’indique que la nouvelle forme amendée qui sera déposée par celles-ci rencontrera aussi aisément le consentement de Dadis. Car, déjà, il rechignerait à l’idée de voir un CTN à prédominance des membres des Forces vives. « Dans l’ancienne forme que moi j’ai proposée, 15 places revenaient aux partis, 10 aux syndicats, 5 aux journalistes…. Tandis qu’elles me proposent après amendements 30 pour les partis, 20 pour les syndicats, la société civile 15… Les syndicats se sont vraiment donnés du culot du moment qu’ils constituent une composante de la société civile », remarquera-t-il. Ce qui présage déjà que la partie n’est pas d’office gagnée du côté du QG du camp Alpha Yaya Diallo.
Sur l’annulation in extremis de sa visite à Tripoli et l’affaire de l’achat d’Hélico
Selon Dadis, il a renoncé à la visite d’Etat pour Tripoli suite à la pression du ministre de la Défense et des informations de la troupe qui aurait soupçonné l’existence d’une tentative d’atteinte à la sûreté de l’Etat. Evoquant le scandale d’achat d’un hélicoptère présidentiel à 12 millions d’euros, Dadis, très mal à l’aise face à la question, a répondu avec nervosité que c’est lui-même qui aurait demandé de surseoir à cette transaction. Car dira-t-il, « il y avait eu beaucoup d’appel d’offres à propos. » Ne sachant pas trop quoi ajouter de plus, Dadis considère que cette question est insultante à son égard, et par respect pour le peuple, se décida de ne pas y répondre.
La promesse de signature du statut particulier du personnel de la RTG et la Photo de famille viendront mettre un terme à ce premier grand face à face. Au sortir de cette conférence, l’opinion se réjouit et se félicite de la qualité et de la pertinence des questions posées par les journalistes, elle reste cependant très mitigée par rapport aux réponses données par le chef de l’Etat. Dont beaucoup qualifie sa prestation largement en deçà des attentes.
Camara Moro Amara Le Démocrate, partenaire de www.guineeactu.com
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