jeudi 21 janvier 2010
Dadis Camara : Le juste prix ?
Thierno Fodé Sow

« Le temps politique est un temps différent de celui que nous vivons dans le quotidien. » Moussa Dadis Camara n’aura pas été imprégné de ce précieux enseignement de Vaclav Havel. Prenant le pouvoir comme une chose banale, en humiliant ses propres collègues, des investisseurs étrangers, des diplomates occidentaux, etc., jurant par le Coran et la Bible, défiant ses interlocuteurs politiques, tétraplégique par sa sommaire formation académique, s’entourant en majorité que de Djéliba qui lui sont inféodés jusqu’à la moelle épinière, accordant du crédit aux intrigants de la République, l’ex-chef de la junte, alors bien parti, s’est donc vite planté. A son corps défendant. Ses rapports avec les forces vives se sont effrités pour céder la place à la suspicion et à la méfiance. Les souris des couloirs du QG elles, applaudissent à tout rompre l’impulsif chef putschiste, avec des messages les plus honteux, du genre ‘’Dadis ou la mort’’. Conséquence : Les clivages s’exacerbent inexorablement.

Un petit matin à Boulbinet, quartier fourmillant de Kaloum, l’irréparable déclaration : « Si les leaders politiques ne me respectent pas, je vais ôter ma tenue et me présenter à la présidentielle. Je suis un citoyen jouissant de toutes ses libertés... » Longtemps pris pour candidat, jusque là Dadis Camara a préféré entretenir la confusion et maintenir les tractations. Pourtant cette fois-ci, les choses étaient claires : Dadis ira aux élections contre tout ce qu’il a dit et promis au peuple de Guinée et à la communauté internationale. Il avait ainsi signé le départ d’un interminable qui pro quo politique qui du reste sera même à la base du divorce entre forces vives et junte au pouvoir. Dadis Camara, avec les compliments cyniques de certains proches multiplie ses gaffes, effraie son Premier ministre Komara et maintient sa position dans la plus grande rudesse. Comme on pouvait alors s’y attendre, tout se crispe et bonjour le blocus tous azimuts.

Loin de s’avouer vaincu et jouissant du soutien des rats de la junte, Dadis ouvre d’autres chantiers : donner eau et électricité aux populations de Conakry. Un projet très ambitieux mais bien mal ficelé qui devait échouer avec tous les milliards engrangés suite à l’appel de la junte. L’autre front ouvert par le chef du CNDD, la lutte contre le narco trafic. Là aussi, vaste offensive mais qui a laissé un goût d’inachevé. Les présumés coupables sont tancés sous les cameras de la télévision publique, puis mis en taules. Sans aucune autre forme de procès. Les garnisons militaires connaissent des cures de jouvence, si elles ne sont pas complètement en phase de (re)construction. Des audits ont été engagés pour dénicher les prédateurs de l’économie nationale. Les présumés, eux aussi sont tancés. Certains mis en prison. Et depuis, plus rien, comme le cas de Ahmed Kanté, ancien ministre des mines. Le CNDD projetait d’organiser des audits sur les 24 ans de gestion de Conté et de quelques six mois de gestion de la junte. Une pure folie s’étaient écriés nombreux observateurs qui savaient déjà que c’était un projet sans lendemain. En premier lieu les leaders politiques.

Des signes de rapprochement pour se légitimer

Le capitaine Dadis Camara, au cours d’une de ses rencontres publiques, au palais du peuple, avait encore tendu la main aux leaders politiques afin de souder les rangs. La prolifération des partis a en effet toujours exacerbé les divisions. La plupart des formations étant construites sur une base ethnique.

A l’époque, un fait inédit a été observé à la télévision d’Etat lors du Dadishow avec le groupe de contact international: une oeillade à l’endroit de Cellou Dalein Diallo, le leader de l'UFDG. Ce geste était hautement significatif à l’heure même où il y avait de l’eau dans le gaz entre cet ancien ministre et le CNDD. Ce, depuis que des éléments incontrôlés ( ?) sont allés inquiéter le leader politique chez lui à la recherche d’armes et de mercenaires. Et comme si cela ne suffisait pas, Cellou Dalein semblait déranger à cause de sa longévité (synonyme d’enrichissement illégale) dans les gouvernements qui se sont succédé sous le régime de Conté. Néanmoins, le capitaine Dadis avait marqué des points en rassurant : «Je ne braquerai jamais une arme contre un Guinéen. Le jour où je le ferai, je demande à tout le peuple de Guinée de se soulever pour me chasser du pouvoir », avait juré la main sur le palpitant le capitaine Dadis. Cellou a dû, là où il était assis, inspirer et expirer en un tour de bronches. Comme pour conjurer les vieux démons à l’origine de son angoisse.

Ensuite, le chef de la junte de sourire et de redonner la force au trouillard, à l’époque en deuil suite à la disparition de sa maman: « Quand j'ai vu M. Cellou Dalein Diallo, avec ses militants dans l'enthousiasme à la télé, j'étais vraiment content ». Cette profession de foi a dénoté de fait que les relations entre les deux hommes semblaient se normaliser. Les autres leaders politiques, eux, ne se faisaient même plus prier pour rallier à tout va le QG du CNDD qu’ils avaient déserté depuis la triste désillusion faisant suite à la composition ‘’sans consultation’’ du gouvernement Komara : nombreux leaders s’attendaient à appartenir à l’équipe gouvernementale. 

Quoiqu’il en soit, le leader de l’UFDG était vraisemblablement remis en scelle. Et pendant ce temps Dadis faisait les yeux doux: « Sidya Touré, Alpha Condé, Jean-Marie Doré, n'ont plus rien. Ils ont investi tout ce qu'ils avaient en politique à cause de leur patriotisme ». Cette proclamation de notre Dadis national avait provoqué une levée de boucliers tant au sein de la classe politique elle-même qu’au niveau des observateurs. « On a toujours véhiculé vos idées lorsque nous étions à l’Université », avait argumenté l’actuel hôte de Ouaga 2000. Avant d’alerter qu' « un leader politique qui fonde sa politique sur le régionalisme et l'ethnocentrisme n'est pas indiqué pour diriger le pays » qui, selon lui, « a été déchiré depuis plusieurs années par le tribalisme ». Cette tentative de rapprochement de Dadis Camara n’était en réalité qu’une pure façade.

A l’assaut des anciens Premiers ministres 

 « Aucun ancien Premier ministre ne pourra s’en sortir. Pour être Président de la République, il faut avoir un passé propre. C’est pour cela que nous allons faire les audits avant les élections. Je vais très vite interpeller d’abord tous les anciens premiers ministres, puis les ministres». Dadis Camara avait brandi ainsi une menace, aggravée du reste par cette autre accusation : « Les leaders politiques sont des assoiffés du pouvoir ». Faux avait répliqué Cellou : «Faire la politique c’est servir le pays. Nous ne sommes pas des assoiffés du pouvoir. Nous voulons venir au secours de notre peuple pour le sortir de l’obscurantisme et de la misère pour que les droits de tous les Guinéens soient défendus. Nous avons la conviction. (...) En nous engageant nous savions qu’il y a des forces rétrogrades. Mais nous allons les vaincre».

S’agissant des autres anciens PM dans la course pour la présidentielle du 31 janvier 2010 (Amen !), l’heure n’était point aux inquiétudes. Fall, lui l’a exprimé sur les ondes d’une radio étrangère. Kouyaté, quant à lui était resté discret depuis le différend qui l’a opposé aux forces vives au palais du peuple, alors que les forces vives s’étaient convenues de boycotter l’invitation faite par le chef de la junte. Dadis avait pensé qu’en disqualifiant Cellou Dalein de l’UFDG, Lonseny Fall de Fudec, Sidya Touré de l’UFR et Lansana Kouyaté du PEDN, le chemin de Sékhoutouréya serait complètement débroussaillé. De toute évidence continue de menacer le chef de la junte : « Tout leader politique qui tentera de saper la démocratie en s’opposant au nouveau chronogramme sera arrêté et traduit en justice. Tout candidat politique qui tentera d’organiser des mouvements contre le chronogramme de 2010, sera purement et simplement rayé de la liste électorale » On restera longtemps dans cette ambiance délétère. Le tout aggravé par l’autre désamour entre Wade et son fils Dadis

Dadis-Wade : vent de désamour vite maîtrisé

Premier Président africain à légitimer la prise du pouvoir par l’Armée le 23 décembre, Abdoulaye Wade s’est vite alors vu admirer par le chef de la junte le capitaine Moussa Dadis Camara. Depuis, ce président autoproclamé ne rate aucune occasion pour rendre hommage au président sénégalais et l’autre despote libyen. Seulement, voilà : la paranoïa qui habite l’homme fort de Conakry a fini par pâlir ses relations avec un de ses légitimateurs : Abdoulaye Wade dont les visées pour la Guinée, restent encore inconnues. Le spectre de la ‘’complotite’’ avait poussé en effet Dadis à accuser ses voisins de la sous-région tels le Sénégal, la Guinée Bissau. Pour le pays de la téranga, la réponse est sans ambages : les informations avancées par le chef de la junte militaire de la Guinée Conakry sont « totalement erronées et dénuée de tout fondement », commente le gouvernement sénégalais, lors d’un conseil de ministres. Ce, après de vérifications poussées le long des frontières guinéo-sénégalaises.

Pour quelles raisons, Me Wade abriterait-il des rebelles à la solde de narcotrafiquants, alors établis en Guinée et poussés aujourd’hui à l’exile sous l’effet Dadis ? A priori, c’est une pure folie qui ne rime avec rien. Connue pour son panafricanisme, le président Wade n’a donc point semblé gober la folie de Conakry. Même au prix de la coopération bilatérale. Pour rappel, le président du CNDD avait signé un communiqué dans lequel il a été dit que « le ministère de la Sécurité a été informé par les services de sécurité, ainsi que d’autres sources dignes de foi de la préparation d’une attaque contre la Guinée, à partir de ses frontières avec la Guinée Bissau et dans la région de la Casamance. Il est en effet signalé des regroupements et des mouvements d’hommes à la frontière nord avec la Guinée Bissau, à la frontière sud à Foya sur le territoire libérien ». Avant de menaces de représailles : «Toute violation de l'intégrité territoriale de la Guinée par un groupe armé, sera considéré comme un acte de guerre», avait-il déclaré. Tout en soutenant que ces « groupes armés à la solde de plusieurs cartels de drogue menacent l'intégrité territoriale du pays». Tout finit par rentrer dans l’ordre. Mais point de déplacement à l’étranger.

Des voyages d’Etat avortés à la reddition politique

Le chef de la junte avait programmé des voyages dans la sous-région. Cependant tout a été ajourné ou renvoyés aux Calendes grecques, sauf le safari d’environ 500 Km, reliant Conakry-Labé, sous les bons auspices de Bah Ousmane (UPR) du CNDD. Blaise, Sirleaf, Wade et Khadafi ont ainsi préféré eux, venir en Guinée pour soutenir le bouillant capitaine. Blaise Compaoré était le deuxième chef d’Etat du continent après Kadhafi et le premier de la sous-région, à avoir honoré le capitaine Dadis d’une intrigue visite officielle. Laurent Gbagbo de Côte d’Ivoire, Ellen Jonhson Sirleaf du Liberia, Ernest Bai Kromah de Sierra Leone, le défunt président Joao Bernardo Nino Vieira de Guinée-Bissau et Amadou Toumani Touré du Mali ont fait le voyage à Conakry, mais pour les obsèques de Lansana Conté.

Serait-ce vrai que c’est pour des raisons de sécurité que le nouvel homme fort de la Guinée n’avait jamais quitté son pays ? Aurait-il peur de subir le sort d’un Ange Félix Patassé qui a perdu son fauteuil pendant qu’il participait à un sommet de la CEN-SAD au Niger, ou d’un Maouya Ould Ahmed Taya en Mauritanie, condamné à un exil forcé alors qu’il revenait des funérailles du roi Fahd d’Arabie Saoudite ? Cette sécurité tant souhaitée n’aura pas pu avoir lieu. Car, c’est bien l’aide de camp de Dadis qui a attenté à sa vie. Cela juste après les massacres du stade du 28 septembre qui a donné une autre configuration à la junte, à sa hiérarchie et à la transition. Des enquêtes nationale et internationale ont eu lieu. Les conclusions de la première ont dit qu’il n’y a eu que des présomptions sur les cas de viols, etc. Tandis que l’enquête de l’ONU, accable Dadis et les siens. La communauté internationale ferme les robinets faute d’ouverture politique. Des personnalités politiques et militaires sont interdites de séjours, notamment dans l’espace UE et aux USA. Dadis parlait de moins en moins de candidature à la présidentielle. L’on s’acheminait alors vers la reddition politique la plus spectaculaire.

Toumba écourte la transition, Dadis expie...

C’est donc dans cette atmosphère suffocante que Toumba Diakité dont on ne parle même plus a failli tuer son patron en début décembre, quelques jours seulement avant l’anniversaire de la prise du pouvoir par la junte. Le reste, on le connaît : Dadis passera plus d’un mois à Rabat pour des soins. Longtemps pris pour mort, l’ex-chef de la junte, alors en ‘’convalescence à Ouaga’’ signe un accord de transfert du pouvoir.

L’heureux élu ? Sékouba Konaté. Les heures qui ont suivi le malade convalescent fait une adresse à la nation guinéenne à partir de la capitale burkinabé. « (...) J’ai accepté de signer, en toute conscience et en toute connaissance de cause, la Déclaration de Ouagadougou du 15 janvier 2010 qui pose des jalons solides pour une sortie rapide de crise. Elle ne m’a pas été imposée. La question de ma non candidature et celle des autres membres du CNDD aux futures élections présidentielles est définitivement réglée. Je vous demande de lui apporter le soutien nécessaire pour la cause de la démocratie que nous appelons de tous nos vœux dans notre pays » avait notamment souligné Dadis Camara, manifestement diminué et métamorphosé. Tant mieux comme il a mis beaucoup d’eau dans son vin.

 « L’homme fait pitié à voir et n’a rien en commun avec le tout-puissant chef de la junte. On peut le croire, l’heure est à l’épilogue de l’ère Dadis. Et c’est lui-même qui en tourne la page, car le discours qu’il adresse à ses frères guinéens, depuis la capitale burkinabè, a tout l’air d’un message d’adieu politique.», commente la presse étrangère. L’homme inspire tellement compassion qu’il fait oublier parfois La Haye. Mais ceci est une autre histoire. Konaté a estime t-on dû bien maîtriser la leçon. « Personne n’a vraiment besoin de lui enseigner les méfaits des clivages, haines et exclusion. Les Guinéens les ont vécus dans leur chair et dans leur âme. Il faut nourrir l’espoir qu’ils acceptent en tirer leçon une bonne fois pour toutes. Dadis, lui, aura su tirer la sienne. Car, au final, il aura été comme le mouton non consentant du sacrifice par lequel son pays expie sa faute.» On présume que s’il était redemandé à Dadis de repartir à zéro, certainement il n’aura pas emprunté le même chemin. Même avec l’appui de cette fameuse kyrielle de sages ‘’induiseurs en erreur’’.

Des sages qui avaient à un moment donné écumé le QG de la junte avec à la clé des mots de soutien, ces relents de l’ancien régime. Des Rabbanaa, Aaatinaa que Konaté, lui ne semble point contenir, à l’analyse en tout cas de son discours-réponse adressé ce mardi 19 janvier à Dadis dans la capitale burkinabé. Ali Manet et tout le bataclan du Mouvement Dadis doit rester (MDDR) sont alors avertis. Quant à Sékouba Konaté, il doit faire extrêmement attention car, l’assassin revient toujours sur son lieu crime. Il le sait parce qu’il a vivement dénoncé ceux qui ont trompé - avec de cyniques propositions - Dadis et l’ont poussé dans le branle-bas. C’est ainsi que l’ex-aide de camp a écourté la transition, tout en faisant expier à son mentor la manifeste imprudence d’approcher une kyrielle de rats à la forte capacité de nuisance.

Moussa Dadis Camara aura été au demeurant, un homme bilieux qui était à la croisée des chemins. Il lui était manifestement donné de choisir de rester dans la conscience nationale comme un héros national - « Je ne suis pas un assoiffé du pouvoir » -, ou sortir, avec la nuisible aide des courtisans opportunistes, à travers l’étroite cheminée à l’image de Samuel Doe ou Robert Guei. Pour y arriver, une seule solution était de fait envisageable selon un analyste : « s’administrer une piqûre de rappel qui l’amène à revoir les films du renoncement au pouvoir par des devanciers comme Nelson Mandela d’Afrique du Sud, Jerry Rawlings du Ghana, Mathieu Kérékou du Bénin, et bien d’autres. Ils ne s’en sont pas pour autant plus mal portés. » N’est-ce pas, prolixes géniteurs de mouvements de soutien?


Thierno Fodé SOW


www.guineeactu.com

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Vos commentaires
MARA, Hambourg, samedi 23 janvier 2010
Sur ce site votre site et vos analyses me plaisent beaucoup. Pour moi, il n`y a que vous et le Doyen DORÉ. Bon courage...
loua, samedi 23 janvier 2010
chacun a ce qu`il mérite et DADIS en est l`exemple.
Sékou Oumar Camara, vendredi 22 janvier 2010
Parfait. Juste un rectificatif. Au lieu de "Toumba écourte la transition, Dadis expie...", il eut fallu mettre "Toumba écourte la TRANCISION, Dadis expie...".
Keoulen, vendredi 22 janvier 2010
C`est un resume du parcours et un rappel pour le temps qui reste a vivre pour le fougueux capitaine.Un avertissement pour le silenciux general Konate. Mais j`ai quand meme l`impression que le peuple de Guinee executera sans le savoir ce que le jeune capitaine avait bien voulu faire. Le film continu ce n`etait qu`une pause.

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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