|
Depuis les indépendances jusqu’à nos jours, les différents régimes et gouvernements qui se sont succédé en Guinée ont suscité de l’espoir à leur début. Mais, au fil du temps, cet espoir a laissé place au doute et au désespoir.
Sous la première république, nous avons connu la dictature, le culte de la personnalité, l’immobilisme et le despotisme. La deuxième république, quant à elle, en plus de tous ces maux, a semé les graines de l’injustice, de la corruption, de la haine et de l’immoralité dans toutes les couches de la société guinéenne. Des biens mal acquis ont été étalés au vu et au su d’une population désabusée et réduite à vivre dans un état de pauvreté qui dépasse l’entendement. Ce pays, qui regorge d’énormes potentialités pour réussir son développement, demeure aujourd’hui la risée de l’Afrique en raison du règne catastrophique de Lansana Conté sur le peuple de Guinée.
Le 23 décembre 2008, suite à la prise du pouvoir par l’armée, ce sont tous les guinéens qui se sont mis à rêver à des lendemains qui chantent. Les nouvelles autorités ont signifié à la population leur détermination de lutter contre les maux qui accablent le pays et ses citoyens. Nous avons tous vu à la tété le défiler des narcotrafiquants, certains anciens ministres communément appelés prédateurs de l’économie guinéenne. Au delà de ces actes, la population a adhéré au projet de transition démocratique prôné par les nouvelles autorités. Le peuple avait cru, comme un don du ciel, avoir un nouveau ATT en raison du fait que le nouveau patron du CNDD n’avait cessé de clamer la rupture entre le défunt régime et le nouveau.
Seulement, le temps finit toujours par dévoiler la véritable nature de l’être humain que nous sommes. Qui peut aujourd’hui jurer de l’effectivité de la rupture des régimes Conté et Dadis?
Si l’on admet le fait que la rupture est un changement de l’état des choses, le fait de s’arracher d’une situation que l’on juge non souhaitable au profit d’une autre que l’on juge plus souhaitable, alors après cinq mois de règne du CNDD, nous pouvons aisément affirmer qu’il n’y a point de rupture en Guinée.
En effet, comment peut-on convenir d’un changement de procédés entre le régime de Lansana Conté et celui de Dadis si ce dernier continue à avoir de l’estime pour les faits et gestes de l’ancien président?
En prenant publiquement fait et cause pour défendre le bilan de Lansana Conté, Dadis s’inscrit dans la continuité du défunt régime et dissuade ceux qui veulent réellement dénoncer la gestion passée de Conté. Il tombe complètement dans la divagation s’il cherche à faire croire que l’ancien président était un patriote. Tous les Guinéens savent que ce dernier a non seulement initié la corruption, l’a étendue à toutes les sphères de la société guinéenne et a mis le pays à genoux.
Il ne saurait y avoir de rupture, si dans la Guinée de Dadis, personne n’ose dénoncer les détournements de fonds publics, l’appropriation illégale des biens de l’État, l’injustice, le copinage et le trafic d’influence initiés par l’ancien président. En Guinée, ni Dadis ni personne d’autre que ce soit ne peut plaider l’ignorance devant les agissements passés d’un ancien président insouciant de l’avenir de son peuple.
N’est-il pas vrai que Conté avait pris du plaisir à passer à la banque centrale, à la douane et même à l’intendance de l’armée pour demander que les fonds lui soient remis? N’avait-il pas sciemment confondu le bien collectif au patrimoine individuel?
Pour cet homme, la Guinée restait sa vache laitière, à traire même si le lait venait à tarir. Tous les guinéens ont été, malgré eux, témoins du pillage des ressources publiques. Même si ce régime reste aveugle et insouciant, nous guinéens, qui avions subi ces injustices de l’histoire n’oublions pas.
Pour qu’il y ait rupture entre le régime Conté et celui de Dadis, le bon sens voudrait que la gestion du Général Lansana Conté soit auditée. L’homme du 3 avril 1984 n’avait-t-il pas dit: « Nous sommes arrivés au pouvoir alors que tout le monde est pauvre, si demain, vous nous voyez avec des maisons, des véhicules et toutes sortes de biens, alors on les aurait volés » ?
Dans un véritable État de droit le Général Conté et ses proches auraient été les premiers à être audités par les nouvelles autorités. Ils auraient alors démontré leur détermination à lutter contre la corruption.
N’est-il pas étonnant que ceux qui sont actuellement au pouvoir parlent d’égalité et d’équité devant la justice alors que ce qu’on voit actuellement dans le pays c’est une justice à deux vitesses?
Seul Ahmed Kanté (ancien ministre des mines) a été emprisonné dans le dossier des mines alors qu’il a été le premier à dénoncer au grand jour les carences qui existaient dans les contrats miniers et l‘utilisation qu’on faisait de ces fonds miniers. Dans ce dossier, tout laisse à croire que la majorité des guinéens se sont rangés du côté d’Ahmed Kanté. Nombreux sont ceux qui pensent que les prédateurs de l’économie guinéenne ont reçu la carotte et les patriotes, le bâton.
La justice est un principe moral qui repose sur le respect du droit et de l’équité comme fondement de la vie sociale. Lorsqu’une justice devient sélective, alors l’équité perd son droit de cité. La junte au pouvoir doit comprendre qu’on a tout à perdre en instaurant une justice parallèle au Camp Alpha Yaya Diallo. Personne n’a le droit d’être juge, partie et bourreau. Une justice qui repose sur une force de l’ombre ne peut être qu’une machine à fabriquer de l’injustice. Si hier, l’ancien président allait en personne libérer ses proches qui ont été emprisonnés par la justice, alors aujourd’hui nous voyons Dadis qui s’improvise en juge et préside un tribunal dont lui seul est le décideur. En faisant de l’introspection, nous sommes à même de voir les limites et les dérapages des tribunaux populaires. Le grand maître de la pensée hellénique, Socrate, a été condamné par un tribunal populaire parce qu’il croyait à ses idéaux. Si son procès devait avoir lieu aujourd’hui dans un État de droit, il serait acquitté par force du droit. L’essence des tribunaux populaires c’est la passion. Or, nous sommes appelés à transcender la passion au profit de la raison quand vient le temps de rendre justice.
Le chef de la junte doit arrêter de s’inspirer des tribunaux populaire et révolutionnaire sous Sékou Touré. Le but premier de ces tribunaux était d’humilier les citoyens, de rabaisser l’humain devant ses semblables. Pour traiter le dossier des narcotrafiquants avec efficacité, le spectacle n’a point sa place. Il faut donc laisser la justice faire son travail tout en lui donnant les moyens dont elle a besoin. Des magistrats ont été formés afin d’aider les justiciables à distinguer le droit et le non droit. Ce n’est en aucun cas un travail du militaire dont la mission est d’assurer la sécurité du peuple. La sécurité est devenue un bien précieux dans la Guinée d’aujourd’hui.
Si les anciens ministres, accusés de détournement se sont effectivement servis dans les caisses de l’État, ils ont certainement partagé leur butin avec leur chef suprême. Pour avoir une longévité dans le gouvernement Conté, il fallait être généreux à son égard. Cette corruption au sommet de l’État a fortement contribué à instaurer l’instabilité politique et le marasme économique que nous connaissons. Par cupidité, l’intérêt suprême de la nation a été sacrifié au profit d’intérêts particuliers. Lansana Conté était à la fois président et commerçant. Les hommes d’affaire se sont mis à graviter autour du pouvoir pour se tailler des parts de lion. Ils sont devenus des faiseurs de roi de la savane et aucune proie ne leur était indifférente.
Cette confusion permanente entre biens publics et bien privés au sommet de l’État a poussé Conté à brader le patrimoine guinéen plus d’une fois. Le nom de l’ancien Président figure dans le bradage nébuleux de l’usine d’alumine de Fria.
N’avait-il pas vendu des avions d’Air Guinée? N’est-il pas légitime de se demander à qui appartient Gbantama?
Il y a lieu de croire que c’est une ferme agro-pastorale qui a été réquisitionnée à des fins personnelles. Qu’en est-il de son fils? Ce dernier a démantelé la voix ferrée reliant la ville de Kankan à la capitale. Il n’a même pas éprouvé de gêne à ventre les rails du pays au plus offrant. Seule une grande insouciance peut pousser un homme à brader les biens de toute une nation à de vil prix.
Aujourd’hui, on peut douter de la sincérité de Dadis quand il dit vouloir lutter contre la corruption. Si l’on accepte le fait que la vérité ; c’est la conformité entre ce que l’on dit et ce que l’on fait, alors l’on peut se permettre d’être sceptique face à la volonté de Dadis de combattre la corruption s’il ne commence pas par le voleur le plus connu au pays.
Que gagne-t-on en refusant d’aller au fond des choses?
En refusant d’auditer la gestion antérieure de Conté, les nouvelles autorités ont tout simplement démissionné devant leur responsabilité. Ils ont ainsi délibérément aiguillonné le comité d’audit dans une direction qui leur est confortable.
En raison du fait que le commun des mortels guinéens admet aujourd’hui encore que Conté était à la base des souffrances dont le pays fait encore face (insécurité, injustice, corruption, copinage, recèle de biens publics), alors il est inacceptable d’entendre Dadis dire qu’il avait la possibilité de renverser le régime de Lansana Conté et qu’il ne la pas fait par respect pour ce dernier. Un patriote c’est celui qui est fidele à sa patrie et non à un homme quel qu’il soit. C’est quelqu’un dont les actes ne doivent pas trahir ses paroles. Sachant que Conté était un frein au développement de la Guinée, alors tous ceux qui ont contribué à le maintenir au pouvoir se sont mis entre le peuple et son bonheur.
En somme, Dadis à la responsabilité de démontrer son sérieux en faisant suivre ses paroles par des actes concrets. S’il veut défendre Conté, qu’il démontre aux guinéens que ce dernier a acquis ses biens d’une manière légale et légitime. S’il est incapable de le faire, alors qu’il arrête de le couvrir, lui et sa famille. Surtout, qu’il arrête de dire que ce dernier était un patriote car c’est le pire insulte qu’on puisse faire aux guinéens dans cette période d’incertitude.
Ibrahim Cherif, Montréal, Canada
Pour www.guineeact.com
|