jeudi 6 mars 2008
Coopération entre deux « Etats de Droit » : des méthodes clandestines et scandaleuses d’expulsion de Guinéens

Aux mois de mars et novembre 2005 à Hambourg et au mois de mars 2006 à Dortmund des délégations guinéennes sont venues sur l'invitation du gouvernement allemand pour identifier la nationalité d'environ 500 Guinéens, des demandeurs d'asile rejetés (souvent injustement!). Le chef des délégations était M. N'Faly Keita, chef de division au département des Guinéens de l'extérieur du ministère des AE.

A Dortmund, des 320 personnes convoquées la délégation avait identifié 80% comme étant des Guinéens. Et sur place des laissez-passer (documents de voyage) avaient été délivrés pour permettre leur expulsion. Ces identifications collectives avaient suscité l'intérêt des média allemands (la presse nationale et locale) suite à un reportage de la télévision très critique envers la Guinée et l’« Etat de Droit » allemand.

Pendant les identifications, la majeure partie des réfugiés guinéens se sont vus présenter au même N'Faly Keita, qui les avait amenés en Allemagne soit pour échapper à des menaces politiques, soit pour trouver une solution à leur pauvreté. Cette pauvreté aidant, ces voyages se font souvent au prix de la ruine totale de leur famille. M. Keita leur promettait avant le départ pour l’Allemagne, qu'ils pourraient bien y travailler et gagner beaucoup d'argent pour pouvoir soutenir leurs familles en Guinée. Ainsi, dès leur arrivée au pays d’accueil, ces ressortissants guinéens font face à des précarités (conditions draconiennes de l'asile, l'interdiction de travailler ou étudier).

Selon les témoignages recueillis auprès des Guinéens qui ont compris que leur passeur (N’Faly Keita) est venu en Allemagne pour garantir leur expulsion afin d’encaisser encore beaucoup d'argent, ils étaient prêts à témoigner contre lui. Et ce, malgré les menaces qu’il a proférées contre les familles de ces Guinéens si toutefois ces derniers le « trahissaient » dans le pays hôte, l’Allemagne.

Selon des journalistes et les déclarations d'un parti politique d’opposition allemand, la délégation guinéenne a reçu au total 117.000 Euros pour son travail entre le 20 et le 31 mars 2006 à Dortmund, sans compter leurs frais de voyage et d'hôtel.

Le 17 juillet 2007, une nouvelle délégation est venue, cette fois à Braunschweig (Basse Saxe) pour le même but. L'Ambassade allemande avait refusé aux anciens collaborateurs fidèles la permission d'entrée en Allemagne. Pour cause, des enquêtes menées entre temps par le Ministère public (procureur) et le Service fédéral de sécurité (BKA) contre M. N'Faly Keita et Mme Aïssata Sylla, les accusaient respectivement de trafic d'humains et de faux et usage de faux (Mme Sylla avait utilisé deux passeports différents avec deux dates de naissances différentes lors de ses trois derniers voyages en Allemagne).

Cette fois-ci M. Ousmane Diao Baldé, Directeur National des Affaires Juridiques et Consulaires du Ministère des Affaires Étrangères et des Guinéens de l'Étranger devait être le chef de la délégation. Mais sans avis favorable, M. Baldé ne faisait pas partie de cette délégation pour venir dans notre « Etat de Droit ». Finalement cette délégation composée de deux politiciens et un subordonné de M. Baldé sera sans responsable.

A Braunschweig, parmi 450 Guinéens qui devaient être identifiés, seulement 66 ont été présents contre leur gré. Ceux-ci étaient traqués vers 3 heures de matin par la Police locale des étrangers de la région où ils habitent avant d’être menottés et jetés manu militari dans les fourgonnettes. A l’origine, beaucoup d’ONG et avocats avaient appelés au boycott.

Ainsi, le 31 juillet 2007 le président de l'UPR, El-Hadj Ousmane Bah, qui était en visite en Allemagne à cette date, promit d’envoyer une délégation auprès du président de l'Assemblée nationale, El-Hadji Aboubacar Somparé pour l’informer de ce qui se trame. Joint au téléphone par le président de l’Assemblée nationale guinéenne, Me Kabélé Camara, le Ministre guinéen des Affaires Étrangères et des Guinéens de l'Étranger avait dit ne pas être informé de la mission de cette 4ème délégation à Braunschweig. « Je n'ai envoyé personne, pour faire ce travail », a-t-il indiqué. Par la suite, la délégation a été immédiatement rappelée le 3 août 2007.

Lors du conseil des ministres qui a suivi, le ministre guinéen des AE avait promis, que plus jamais une délégation pareille n’irait dans aucun pays pour rapatrier les Guinéens. Avant de déclarer, qu'il y aura une autre « solution » entre les deux « Etats de Droit »", la Guinée et l'Allemagne.

Ceci dit, l’Allemagne a stoppé les expulsions durant les trois mois suivants en attendant la ratification de la nouvelle solution, en forme d’une « convention de reprise ». Celle-ci stipule que c’est la Guinée elle-même qui se chargera désormais de reprendre à tout moment ses citoyens en question.

Depuis quelques années, l'Ambassade de Guinée en Allemagne a refusé de reconnaître la nationalité d’un refugié guinéen, si ce dernier n’a pas été en mesure de prouver sa nationalité par un extrait de naissance ou par une carte d'identité. Mais à partir de maintenant, l'Ambassade guinéenne à Berlin va faire le travail que devraient faire les délégations. Elle va régulièrement identifier dix refugiés à la fois. Il y a le danger aussi que d'autres africains se trouvant dans la même situation, dont les nationalités ne sont pas claires ne soient identifiés comme des Guinéens, en recevant des laissez-passer guinéens, et être expulsés vers la Guinée.

L'Ambassade guinéenne reçoit pour chaque « expulsion réussie » plusieurs milliers d’euros de notre Ministère fédéral de l'intérieur. Des sources politiques concordantes bien informées indiquent que la Guinée exige que les expulsions ne se fassent plus par avions charters mais clandestinement dans les vols réguliers d’avions de ligne avec 1 ou 2 expulsés à chaque fois. Aussi, l’aéroport de Conakry Gbessia doit être informé sans bruit. Peut-être pour éviter aux policiers allemands qui accompagnent les expulsés de subir le traitement le même traitement réservé à leurs collègues français il y a quelques mois.

Nous le trouvons très injuste et déplorons que l'Allemagne fasse tout pour contribuer à ce que certains guinéens s'enrichissent par la souffrance et sur le dos des victimes expulsées et de leurs pauvres familles en Guinée pour que notre gouvernement obtienne ses intérêts inhumains, en violant notre constitution (surtout Art. 1, Art. 2 et Art. 16a GG) et les conventions de Genève.

Le 25 février 2008 au moins un Guinéen du nom de A. M. Barry a été expulsé à partir de Francfort et est arrivé à Conakry vers 21h (heure de Conakry). Le même jour les dix premières victimes devaient être conduites à l’Ambassade de Guinée pour être identifiées. A 6h du matin on devait aller chercher ces Guinéens chez eux. Mais à cette heure précise, aucun d’entre eux n’était à son domicile.

Les conséquences de ne pas se présenter pour l’identification sont prévisibles pour ces Guinéens. Cela ira du refus de leur donner leur argent pour vivre (aide sociale) à la détention à partir d'où ils peuvent être conduits à tout moment à Berlin pour être expulsés.

Pour être à l’abri de ces sanctions, beaucoup de ces Guinéens sont forcés d'aller dans l'illégalité ou de quitter notre « Etat de Droit », où ils avaient cherché de l'aide et la protection en croyant que l'Allemagne serait en réalité un véritable « Etat de Droit » où leurs droits seront respectés.

Ursula Reimer
Association Internationale des Droits de l'Homme (IGFM), Allemagne

Source : Les Ondes de Guinée

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Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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