dimanche 24 août 2008
Contribution au débat « Ethnocentrisme et unité nationale »
Ibrahima Diallo

Suite à la lecture de l’introduction de Guinéeactu.com et le bref exposé de M. Sidoux, c’est avec plaisir que je souhaiterais apporter mon opinion au débat.

Tout d’abord la notion de "nation" - qui est désormais plus un terme générique pour parler de "pays" - ne peut être que relative ; ne serait-ce que parce qu’elle peut être inclusive (pays occidentaux) ou exclusive (Moyen et Extrême Orient, Afrique, Russie, etc…). Sa définition politique ne correspond pas forcement au sens qui lui est donné socio-culturellement. L’évolution de l’histoire des hommes et l’organisation politique des Etats modernes ont rapproché au point de les assimiler la "citoyenneté" à la "nation". Autrement dit, en plus simple : la définition de la nation ne peut se faire qu’à travers celle de la citoyenneté. Les USA (plus de 50 états) qui regroupent des personnes de différentes cultures et races - Européens, Hispaniques, Afro-Américains, Asiatiques et les autres - soudent le Pays autour du symbole "artificiel" qu’est la bannière étoilée (le drapeau) qui symbolise les valeurs américaines (?) : combien d’Américains peuvent-ils les énumérer ! : c’est la nation américaine dans sa plus simple expression (that’s America !).

En France qui de par son passé colonialiste se retrouve de facto être un ensemble de civilisations diverses, se cherche et tente de définir la nation à travers la "citoyenneté" qui serait un ensemble de valeurs auxquelles tout citoyen français souscrirait. Mais contrairement aux Américains, la France n’est pas encore arrivée à choisir et définir clairement le "ciment" incontesté pour unir ses habitants de la métropole, de la Corse jusqu’aux Caraïbes et la Polynésie en passant par Mayotte. Mais la Nation française existe bien, malgré tout. Un "certain" sentiment d’appartenance acquis ou "hérité" unit finalement tout le monde au Pays.

Peut-on parler de nation à propos des empires du passé qui étaient pourtant organisés et fonctionnaient en Etat ? Probablement non car les populations ont été conquises et maintenues sous la coercition.  

Mieux, de nos jours avec la "globalisation" et l’émigration, particulièrement transcontinentale, qui fait que de plus en plus de personnes sont bi ou multinationales ; que devient la notion de nation ? D’où le caractère caduc du droit du sol ou du sang dans la conception moderne de "nation".

A travers ces exemples, ma conviction est que la Nation guinéenne peut être bâtie selon nos propres termes de références qui restent à définir et surtout à faire accepter au Peuple par un leader charismatique. Néanmoins il faut éviter les exclusions et les erreurs de "l’Ivoirité " en Côte d’Ivoire et plutôt s’inspirer d’Atatürk en Turquie qui a réussi à unir des peuples et des religions différents dans la même destinée. Mais dans le cas de la Guinée, les voies et moyens d’imposer la démocratie sont les plus urgents et constituent l’étape sine qua non de tout progrès et paix sociale pour bâtir quoi que ce soit de viable.

Quant au problème « d’ethnocentrisme » bien qu’il ne faille pas le négliger ou sous-estimer, il est plus un problème des générations plus âgées que réellement un danger pour l’unité nationale dans le futur. En effet, la politique en Guinée est encore dominée par des personnes qui ont vécu successivement les périodes féodales et coloniales où la société classait et admettait que certains personnes – en tout cas le tolérait – soient supérieures à d’autres par la naissance ou l’origine ethnique. On ne peut changer une mentalité du jour au lendemain. Cet héritage, hélas, est perpétué et utilisé pour des raisons politiques, ce qui fait que le phénomène a pris des proportions inattendues surtout au niveau de certains intellectuels mauvais qui s’essaient à la politique ou se mettent à sa disposition. Hormis la politique, les communautés guinéennes (pour ne pas utiliser le terme « ethnie ») vivent harmonieusement dans un brassage culturel à travers les mariages et amitiés sincères entre leurs membres. Sans les patronymes, qui peut aujourd’hui, en Guinée, distinguer l’origine d’un citoyen par rapport à un autre, même par l’accent parfois ? Encore une fois sans que ce qui précède ne soit une démonstration, ma lecture de l’émergence de ce problème latent hérité de la Première République (autrement comment expliquer l’attitude condamnable après la tentative de coup d’Etat de juillet 1985 ?) est le fait d’une partie minoritaire de l’intelligentsia au service d’une politique machiavélique à cours d’arguments pour accéder ou garder le Pouvoir. Les jeunes générations ont plus de recul et seront moins concernées par « l’ethnocentrisme » malgré la mauvaise influence de leurs parents. L’unité nationale serait moins en danger avec la jeune génération si elle s’accaparait plus de la politique. Il est vrai qu’à lire le Net et surtout à voir la Guinée en banqueroute totale, nous pouvons craindre le pire : la politique a cassé le Pays en petit morceaux. Pourquoi ce problème ne se pose-t-il pas au Mali, au Sénégal et même en Côte d’Ivoire ? Autant que je sache, je n’ai jamais entendu parler d’une polémique sur un "comptage ethnique" (quels vilains mots !) des membres du Gouvernement.

Une "certaine" Guinée aurait elle stagné mentalement depuis l’indépendance ?

Quant au bipartisme comme panacée contre la division des communautés, je ne suis pas convaincu du tout. Limiter artificiellement le choix des électeurs est anti- démocratique et peut être contre productif. En ce qui me concerne, le bipartisme de facto dans plusieurs pays occidentaux a biaisé la démocratie car le système réduit au silence la majorité de l’électorat : Tony Blair, par exemple, était resté au Pouvoir avec bien moins de 50% des votes. Et puis, sur quelles bases, le leader de chacun de deux partis serait-il élu ou nommé quand on sait qu’en Guinée aucune coalition n’a jamais pu se former et être efficace ? L’autre implication serait d’assumer qu’en politique il n’y a que deux tendances majeures : droite et gauche ? Sans vouloir réinventer la roue, il y a certainement d’autres voies et alternatives : beaucoup de tons du gris à côté du blanc et noir. Rappelons-nous de la Guinée en 2003 : quelle alliance bipartisane suggériez-vous entre Ba Mamadou, Conté, Sidya Touré, J.M. Doré, Siradiou Diallo, Bah Oury, Pr Sow et Alpha Condé (pour ne citer que les plus célèbres) ? Qui s’allierait avec qui ? Pour ma part, je ne verrais que des rivalités personnelles au lieu d’alliances objectives. La preuve : notre Général reste seul maître du Pays malgré une opposition plusieurs fois humiliée.

A mon humble avis, en démocratie la loi du tout ou rien est de rigueur : parti unique ou multipartisme. L’idée de deux partis peut paraître séduisante en théorie mais la pratique pourrait s’avérer un cauchemar car l’élément majeur pour sa réussite est impondérable et imprévisible : la nature humaine. Le remède doit se trouver dans les critères de création d’un parti politique et dans les textes de loi s’y référant.

En conclusion, pour la Guinée, mon intime conviction est que le vrai problème qui permettra de surmonter tous les autres est l’instauration de libertés individuelles et d’une vraie démocratie adaptée à nos aspirations et non plagiée de celle des Occidentaux qui a beaucoup de lacunes. Dans notre cas par exemple, le Président de la République ne devrait pas nommer souverainement tout seul aux postes de la Cour Suprême/Constitutionnelle, de l’Armée et autres institutions de l’Etat et espérer leur neutralité en Afrique, particulièrement en Guinée. Tout le reste est vicié à partir de là parce que nos spécialistes du Droit ont copié et adapté sur mesure des textes Européens en omettant (sciemment ?) le contexte africain : notre mentalité et la notion du Chef (le Lâandôh) que l’on ne contredit pas, on ne honnit pas, la reconnaissance pour la promotion, etc, font que le Président influence et contrôle toute la vie politique du pays et le système fait de lui un dictateur volontairement ou non. De plus, le mandat présidentiel ne doit pas être limité en nombre de termes mais en années (pas plus de 10 ans) quelle que soit la crise empêchant le déroulement du scrutin (pour une réélection). Que la partie de la Constitution concernant l’Exécutif ne devrait être amendable que tous les 25 ans, au moins. Voilà un minimum de mesures pour assurer à la Guinée un renouveau démocratique. La priorité avant tout doit revenir à l’instauration des libertés et d’une démocratie apaisée ; le tissu social se reconstituera alors tout seul.  

Ibrahima Diallo - "Ollaid", Londres UK

pour www.guineeactu.com

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Vos commentaires
Fodé Tass Sylla, jeudi 4 septembre 2008
Voilà qui est bien vu, mon frère Ollaid. Toutefois, la revision de la Loi Fondamentale pour une limitation du nombre de partis politiques ne serait pas aussi mauvaise que çà. Dans ta bonne logique d`une "vraie démocratie adaptée à nos aspirations et non plagiée de celle des Occidentaux...". Vu l`expérience inquiétante du multipartisme en Guinée ces dernières années, l`on peut bien essayé de nous limiter à trois partis. Je me méfie de quatre pour ne pas entretenir l`habituelle et subjectve balkanisation idéologique en quatre "régions naturelles". Avec ce shéma, le citoyen-militant se verrait contraint de choisir entre "le blanc" ou "le noir, ou à l`extrême; "le gris", le parti centriste, le parti "arbitre" qui, dans ce cas de figure, serait le plus courtisé dans la perspective de matchs nuls entre les deux "grands". On pourrait certainement décapiter par là, ces inommables et absurdes reflexes identitaires et sectaires qui ont fini par galvauder aujourd`hui notre démarche vers la Démocratie. Enfin, ceci n`est qu`une piste que je tente d`ouvrir pour susciter de plus profondes analyses chez nos frères et soeurs. En attendant de nous pencher sur le calibrage du mandat présidentiel, les critères d`éligibilité et de nomination aux différents postes de gestion du patrimoine commun qu`est la République de Guinée. Bien à toi et grand merci pour tes incisants coups de torche dans cette obscurité si lourde.
ibrahima Kylé Diallo, mardi 26 août 2008
Ma réaction porte sur 2 niveaux : le principal concerne l`article de notre compatriote. En lisant `Ollaid", on apprend toujours un peu plus ! Il contibue positivement à l`élevation du débat inter-guinéen. A titre secondaire, j`apprécie la réaction "sanakouesque" de Makanéra "Barry" ! Il faut décrisper les relations entre nos concitoyens par ce genre de gentillesses ! J`en raffole !
Makanera Ibrahima Sory, lundi 25 août 2008
Bonjour M.Ibrahima Diallo Je trouve votre article très pertinent. C`est une très bonne contribution dans le débat actuel sur la réconciliation nationale engagé par notre frère Alpha Sidoux Barry et d`autres compatriots. Je vous en remercie infiniment. NB: désormais, si vous écrivez un tel bon article, au lieu de signer "Ibrahima Diallo", vous devez signer Ibrahima Diaby ou Makanera, parce que les peuhls ne doivent pas avoir la paternité d`un tel bon article en présence des diakhankés du fait que tous les peuhls y compris Mamadou aadou bogole appartienent aux diakhankés. Ce message s`adresse à tous les peuls qui écrivent des articles sur Internet. C`est un bon conseil étant donné qu`un seul diakhanké peut attacher 33 peuhls en 15 minutes. Mes fraternelles salutations à toute la famille.

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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