samedi 8 novembre 2008
Conté et ses PM: l’impossible cohabitation ?
Thierno Fodé Sow

De Diarra Traoré à Lansana Kouyaté, en passant par Sidya Touré, Lamine Sidimé, François Fall, Cellou Dalein Diallo, la cohabitation entre la Primature et la Présidence de la République a toujours été une sorte d’obstacle pour le fonctionnement correct des services publics. Après un quart de siècle, la situation reste la même. Le poste de Premier Ministre n’étant pas constitutionnel, le Chef de l’Etat jouit des prérogatives de la Loi Fondamentale, taillée de fait sur mesure à un homme qui dispose des pouvoirs élargis. Petit retour sur ces PM dont les relations grippées avec la Présidence font encore de leur fauteuil, bien éjectable.

Diarra Traoré qui a été l’un des principaux acteurs du coup d’Etat du 3 Avril 1984, n’avait pas eu des rapports faciles avec le Chef de l’Etat. Très tôt, la crise de confiance s’est installée entre les deux hommes. Ce qui s’est soldé, nous explique t-on, par un coup d’Etat avorté en juillet 1985.

Depuis cette date, il aura fallu attendre juillet 1996 pour que le Président de la République accepte de nommer Sidya Touré comme Premier Ministre, avec de larges pouvoirs dans un premier temps. Avant de lui extraire l’essentiel de ceux-ci, six mois après sa nomination. Le début donc d’une cohabitation difficile avait sonné. Ce, malgré les profondes reformes engagées par la nouvelle équipe de Sidya Touré. Des reformes qui avaient fait, tout naturellement des victimes. Mais visiblement, il le fallait. Le labyrinthe guinéen était infesté de fioritures dignes d’un pays sans maître.

Finalement, ce PM devenu trop gênant aux yeux mêmes de ses propres collègues ministres, n’a pu résister à la lutte clanique au sein de son gouvernement, avec comme principal adversaire un certain Ibrahima Kassory Fofana, alors Ministre des finances. Ce charismatique personnage qui jouissant, dit-on, du soutien du cercle très restreint de la famille présidentielle, était à la tête du lobby anti-Sidya. La guerre est ouverte et elle n’était pas du tout masquée. Et le gouvernement se morcelle et s’affaiblit au jour le jour.

N’ayant pas accepté de rendre le tablier à temps, Sidya Touré a été finalement limogé au lendemain de la réélection du Président Conté, en début d’année 1999. Il avait pour autant réussi – dans la sérénité et sans bruit - ce que nombreux autres PM n’ont pas encore réussi.

Remplacé par Lamine Sidimé, un acquis à la cause, ce juriste qui a participé activement à la rédaction de la Constitution de 1991 et qui a donné de larges pouvoirs au Président de la République, sans avoir prévu le poste de Premier Ministre, a été le plus passif des PM que la Guinée n’ait jamais connus. Il n’a donc jamais tenté de dire non au chef de l’Etat. Il a d’ailleurs dans une ambiance de pseudo démocratie, cautionné à deux reprises, la validation d’élections fortement controversées. Ce juriste a de fait brisé tous les rêves nourris. Par ricochet, la carte de l’alternance ébranlée à jamais.

Victime de cette forte capacité de nuisance et de son attitude frileuse et insipide, ‘’Monsieur Considérant’’ a été finalement révoqué pour être remplacé par François Loncény Fall, un diplomate de carrière, qui a très tôt senti le blocage qui se profilait à l’horizon. François Fall a eu irrémédiablement le courage de rendre le tablier, en démissionnant après seulement 2 mois à la Primature, en avril 2004. Un signal fort venait ainsi d’être donné au Président Conté, qui s’est tout de suite vu défié. Mais c’était la seule façon pour Fall d’en finir avec l’immobilisme et la complaisance. Et surtout, d’éviter des relations grippées entre son probable protecteur et lui.

Les huit mois qui avaient ainsi suivi la bruyante démission de Loncény Fall ont été, du reste, catastrophiques pour la Guinée. Entre inflation galopante, absence de l’autorité de l’Etat - dûe en partie à la maladie du Chef de l’Etat qui n’a plus le contrôle de l’administration – les bailleurs de fonds ont lâché la Guinée, car elle ne semblait plus pouvoir respecter les clauses. Du coup, la crise économique s’accentuait. Les autres loups de l’administration, jusque là en embuscade, sortirent des bois. Pour profiter de cette pagaille historique et entrer par effraction dans la bergerie (financière). Ces loups-là ne sauraient certainement être exonérés de rendre des comptes à cause de fautes qu’ils ont pu commettre.

C’est dans ce climat de qui mieux mieux, que Cellou Dalein Diallo a été choisi par le Chef de l’Etat pour être Premier Ministre, le 9 décembre 2004. La suite, on la connaît. Car, l’opposition entre cet homme, qui jouissait d’une certaine confiance auprès des bailleurs de fonds et Fodé Bangoura, alors Ministre secrétaire général à la Présidence (un poste qu’il s’est taillé, après la démission de Fall et qui a profité de ce vide de 8 mois pour constituer ce que l’on a appelé clan ‘’anti-Cellou’’) a été un tournant décisif pour la Guinée. La Primature et la Présidence sont devenues un véritable panier à crabes à travers ces deux personnages visiblement peu volubiles.

Malgré quelques reformes entamées et après avoir résisté pendant près de 16 mois, Cellou Dalein Diallo a été renvoyé au lendemain de la formation de son gouvernement mort-né, le 5 avril 2006. Fodé Bangoura deviendra ainsi le seul maître de la situation. Un « homme fort » qui formera son gouvernement en mai 2006. Il continuera quelques ‘’chantiers’’ de Cellou Dalein, dont celui qui opposait l’ancien PM et le président de FUTURELEC, El hadj Mamadou Sylla, sur les créances de l’Etat.

Audacieux plus que jamais, Fodé Bangoura pose des actes emblématiques. L’arrestation de l’homme d’affaire Mamadou Sylla et son complice Fodé Soumah, vice gouverneur de la BCRG, avait donné l’espoir à toute la Guinée, voire au delà de l’Atlantique. Un espoir de courte durée puisque, le Chef de l’Etat en personne, en décembre 2006, viendra les faire libérer. Un coup de massue de trop pour une mal gouvernance de trop. En plus des nominations fantaisistes de ministres décriés.

Ceci a en outre conduit l’intercentrale syndicale à déclencher une historique grève illimitée (avec morts d’hommes à la pelle), en janvier et février 2007. Le régime de Conakry a été fortement ébranlé : la violence a atteint son paroxysme le 22 janvier au pont 8 novembre. Des semaines d’enfer, de massacres et d’insouciance qui s’étaient soldés par la nomination très hasardeuse d’Eugène Camara comme PM, un autre « agneau » proche du Président Conté. La Guinée hume l’hécatombe mais la baraka prend le dessus. D’où le choix soumis au premier magistrat guinéen : nommer comme PM, un des 4 noms listés par la société civile et le syndicat. Le choix est tombé, le 26 février, sur un autre diplomate de carrière, Lansana Kouyaté comme Premier Ministre Chef du Gouvernement dit de large consensus, en remplacement d’Eugène Camara.

Kouyaté fait tout de suite au peuple de Guinée de nombreuses promesses. Chacun y a cru en jubilant. Et la tension de redescendre. Mais pas pour longtemps. Une année après, Lansana Kouyaté n’aura pas été épargné du sort de ses prédécesseurs. Une intolérable lutte clanique est engagée contre lui. Il perd ainsi de son agressivité dans la restauration de l’autorité de l’Etat. Il est désavoué notamment par certains de ses ministres, par la nomination d’un Préfet, puis le limogeage de son ministre de la Communication, porte parole du gouvernement.

« Je ne démissionnerai pas! », lance t-il à qui veut l’entendre. Au même moment le ‘’Je t’aime moi non plus’’ s’installe entre lui et la Présidence. Ce tourment dans lequel il a longtemps langui ne l’a pas pour autant épargné d’être, sans ménagement, éjecté. Applaudi au départ partout où il passe, comme un messie, Kouyaté sera victime de jets de pierres par des jeunes habitants des quartiers défavorisés comme Cosa, Bambéto, etc. Du coup, tous cherchaient sa tête pour avoir trop promis sans jamais réussir à réaliser : eau, électricité transport, entre autres. Il partira donc par la petite porte, comme pour payer son entêtement ou son patriotisme (?).

La déception était partout manifeste. Mais l’on retiendra le souffle dans le remord. C’est pourquoi, la nomination il y a près d’un semestre de Souaré n’a pas fait grincer les dents : ça n’a fait ni chaud ni froid aux réfractaires des anciens ministres.  Même pas au syndicat qui, par la suite, voulait plutôt protester contre la nomination de Keira.

Pour autant, accusent les mauvaises langues, le PM Souaré fait partie de ceux qui ont dilapidé les ressources minières à travers des contrats mafieux, signés gré à gré. Info ou intox ? A chacun d’en juger. Mille fois pris pour partant à cause de son manque d’agressivité face aux crises que travers le pays, Tidiane Souaré résiste. Même à la tornade Doré et à l’ouragan Kassory. Sinon que le cinquantenaire célébré à Conakry n’aura été qu’une occasion pour ce PM et les siens d’internationaliser les carences patriotiques, administratives, organisationnelles et financières de ceux qui gouvernent la Guinée : l’organisation n’a été qu’un résumé d’échecs.

Attendons alors la suite qui sera réservé à cet autre PM, rudement secoué et éprouvé par des cycliques remous sociaux et militaires. Comme quoi, les coudées franches avec Conté seront bientôt des plus agaçantes.  En attendant, il se dépêche lentement, déjoue les embuscades et s’abrite derrière un baobab (tombant ?) dont le moindre coup de tourbillon facilitera son établissement sous d’autres cieux. Avec toutes les vertus et la grâce qui auraient pu revenir à la terre qui l’a vu naître et grandir.

Thierno Fodé Sow
pour www.guineeactu.com

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Vos commentaires
Julien Yombouno, lundi 10 novembre 2008
Cet article est bien élaboré.Il est très objectif, très critique et très complet.Très rare de trouver ce genre d`article de fond dans notre indignte presse.Félicitations à son auteur.

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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