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 | Nabbie Ibrahim « Baby » Soumah |
Thème principal : Pourquoi la persistance de la violence dans la crise politique guinéenne et comment en sortir aujourd’hui ?
Contribution de Nabbie Ibrahim « Baby » Soumah, juriste et anthropologue : Les causes profondes de la violence politique en Guinée
INTRODUCTION : Ce sujet m’amène à une analyse sous deux axes, sous deux angles :
-1°) Qu’est-ce que la violence politique ? Quel est ce concept ? Quels sont ses contours ?
- 2°) Quelles sont les raisons de son application, de sa persistance en Guinée ?
Il me semble fort bien qu’elles sont structurelles.
La violence politique, caractérisée par des guerres, des massacres, des génocides, des troubles civils au cours du XXe siècle et à l'aube du XXIe, accompagne comme un double hideux le progrès économique et démocratique ; j’estime, en effet, qu’il y un lien de causalité entre déficit démocratique et marasme économique, d’une part, et violence politique, d’autre part.
La violence politique apparaît comme un défi à l'humanité ; d’où une législation pénale (cf. les 4 conventions de Genève en 1949) et une jurisprudence (cf. le statut de Rome de la CPI et les 4 TPI ad hoc) internationales soutenues et cohérentes au lendemain de la seconde guerre mondiale.
En Guinée, La violence politique de l’Etat, de ses démembrements, de ses forces paramilitaires contre les individus, les citoyens est un fléau qui perdure dans notre pays. Pour trois raisons majeurs :
1°) D’abord, le massacre et les viols du 28 septembre 2009 au stade du même nom sont la conséquence logique de l’accommodement à la culture de l’impunité, de l’injustice, à la violence, aux nombreux et répétitifs manquements aux droits de l’Homme depuis les années 50. Le sinistre camp de détention dénommé Boiro fut le lieu, l’illustration parfaite de la violence politique, en somme de l’avilissement de la personne humaine.
2°) Ensuite, l’absence de rupture avec le passé, « d’aggiornamento ».
3°) Enfin, l’absence de « clarification » dans le jeu politique guinéen. Nous passons d'un régime à un autre sans faire le bilan de ce qui nous est arrivé.
A/ CONCEPT ET TYPOLOGIE DE LA VIOLENCE POLITIQUE
1°) Qu’est-ce que la violence politique ?
Les définitions, les doctrines et les classifications se rapportant à la violence politique sont multiples. C’est une notion extensive qui a un caractère universel et est liée à l’histoire de l’humanité.
Selon moi, « la violence politique est un mode d’affirmation politique par la coercition, la contrainte, la force sous différentes formes d’un homme ou d’un groupement humain sur d’autres classes sociales, alors que l’Etat de droit est caractérisé par l’exclusion de toute violence physique ».
Dans son analyse sociologique, Pierre Bourdieu (1930-2002) définissait « la violence symbolique » comme « tout pouvoir qui parvient à imposer des significations et à les imposer comme légitimes en dissimulant les rapports de force qui sont au fondement de sa force ».
2°) Typologie de la violence politique
Bien qu’il soit difficile d’établir une typologie de la violence politique, Paul Wilkinson en tente l’exercice avec le distinguo entre la violence politique à grande échelle et la violence politique à petite échelle, aidé en cela des travaux de Samuel Phillips Huntington.
A cette classification, il convient d’ajouter d’autres formes de violence politique.
Bien qu’il soit un symptôme révélant une pathologie, un mal profond, le coup d’Etat militaire est la rupture brutale de l’ordre constitutionnel qui peut engendrer des dégâts matériels et humains, altérer la cohésion nationale.
Il y a les violences armées d’organisations clandestines : IRA, ETA, FLNC ou, il y a quelques années, Fraction armée rouge, Brigades rouges,...
On note la violence fondamentaliste, la religion politique ou l’islamisme dans le conflit moderne.
La propagande politique, le monopole et l’orientation idéologique, parfois haineuse des médias d’Etat notamment la radio « des mille collines » au Rwanda, la « Voix de la Révolution » en Guinée où récemment il y eut, par le biais du CNC, une tentative de censurer, de bâillonner la liberté d’expression au niveau des émissions radio interactives et des messageries électroniques. Alors que la presse est l’échine de la liberté, de la démocratie.
3°) Quelle est la frontière entre une violence politique légitime et une violence politique avilissante ?
Bien qu’elle soit mince, ténue cette frontière, cette dichotomie existent bel et bien. Notamment en ce qui concerne le principe d’autodétermination des peuples à disposer d’eux-mêmes brandi par les mouvements de libération nationale dans le cadre du droit international public. C’est l’exception, l’entorse admise au principe de non-utilisation de la violence dans les relations internationales.
Par exemple, comment distinguer un terroriste d’un combattant de la liberté ? Aussi bien l’article 4, alinéa 2, de la Charte des Nations Unies que l’article 1, § 4 du Protocole de la Convention de Genève du 12 août 1949 légitiment les conflits dans lesquels des peuples se battent contre une occupation étrangère. Ce fut le cas de l’ANC en Afrique du Sud, du FLN en Algérie avant les accords d’Evian de 1962, du Hezbollah contre les forces israéliennes au Liban du Sud.
B/ LES CAUSES STRUCTURELLES DE LA VIOLENCE POLITIQUE EN GUINEE
1°) L’accommodement à la culture de la violence, de l’injustice et au culte de l’impunité
Il est judicieux de jeter un regard rétrospectif sur le passé politique de la Guinée, car le passé permet de mieux appréhender le présent.
a) Avant l’indépendance : La mise en place de l’assemblée territoriale au lendemain de la seconde guerre mondiale fut l’objet d’âpres empoignades et de violence politiques.
L’application de la loi-cadre Gaston Defferre du 23 juin1956 relative à l’autonomie des territoires d’Outre-mer engendra des violences dont les souvenirs demeurent vivaces dans la mémoire collective.
b) La violence des « années révolutionnaires » : Le caractère violent du régime d’Ahmed Sékou Touré (AST) (1922-1984) n’est plus à démontrer. C’est l’avènement du monolithisme politique, de la pensée unique et du totalitarisme avec notamment un mimétisme négatif des pratiques de ses alliés du bloc soviétique. Ce sera le système du gouvernement par la délation, la terreur, le ralliement forcé et la méthode du complot permanent. De 1960 à 1977, chacun aura droit à son complot, toute contestation étant assimilée à une tentative, à une velléité de putsch : toutes les couches sociales du pays, les intellectuels, les religieux, les enseignants, élèves et étudiants en 1961, les commerçants en 1964, l’affaire Mamadou Touré dit « Petit Touré », l’armée en 1969, les Peulhs en juillet 1976.
La liste des méfaits de la « dictature civile » est longue comme un jour sans pain : le Camp Boiro (cf. la diète noire), les arrestations arbitraires, extrajudiciaires, les tortures, les disparitions, les fosses communes, les bannissements, les condamnations à mort par contumace, les pendaisons publiques, les humiliations infligées aux suppliciés et à leurs familles, les expropriations, la destruction de leurs domiciles ; des biens confisqués; des épouses divorcées de force et invitées à se remarier immédiatement ; retrait de bourses d'études aux enfants de condamnés. Les élèves étaient obligés d’assister à ces crimes horribles sans avoir le droit de pleurer ; pire, ils devaient lapider les corps et leur cracher dessus après.
AST entretint le clivage, la dichotomie Guinéens de l’intérieur et Guinéens résidant à l’extérieur ; ces derniers étant taxés à tort de suppôts de l’impérialisme et d’agents de la fameuse « Cinquième colonne ».
c) la violence de l’armée guinéenne ou le dépérissement d’une institution régalienne, républicaine : Le coup d'Etat du 11 novembre 1968 au Mali contre le Président Modibo Kéita avait traumatisé AST qui s'attaquera à l'armée pour la neutraliser. Sa déprofessionnalisation fut entamée avec l’installation des comités d'unités militaires (CMU) dans l'armée qui ont contribué à sa politisation. C'est le PDG, à travers ses officiers politiques, qui dirige désormais l'armée. C'est la promotion du militantisme zélé, opportuniste et de la médiocrité. AST misa sur la milice populaire au détriment de l'armée qui fut décapitée d'où sa faible résistance lors du débarquement du 22 novembre 1970.
La seconde raison de sa déliquescence résulte de la purge en 1969 où de nombreux officiers bien formés disparurent dans des complots, parce qu’ils n’acceptaient pas la mainmise du parti sur la grande muette. Les premiers officiers, qui ne doivent leurs galons, leur promotion qu’au parti unique, viennent de là.
Avec Lansana Conté (1922-1984) le processus de délitement est presque accompli, abouti puisque l’élite militaire est étêtée, même si la milice fut dissoute. L’armée s’octroie les pouvoirs de police, le rôle de maintien de l’ordre dévolu en principe dans un régime démocratique à la police et à la gendarmerie. Elle rackette, rançonne une population désœuvrée et sans défense, tandis que le bataillon autonome de la sécurité présidentielle et les fameux bérets rouges peuvent convoquer arbitrairement un citoyen et l’incarcérer au besoin. La maladie de Lansana Conté a permis aux hommes du capitaine Moussa Dadis Camara de détruire le reste de l’institution. Ce dernier vient de ternir son image, de lui donner son coup de grâce. Aujourd’hui, l’armée guinéenne est arrivée à un tel niveau de dépérissement, qu’il serait suicidaire de lui octroyer un rôle politique pendant la transition et au-delà.
d) Continuité de la violence politique sous la dictature militaire de Lansana Conté : Le 3 avril 1984, le colonel Lansana Conté et l’armée en tant que corps prennent le pouvoir et utilisent les prérogatives de la puissance publique, la violence pour asseoir, conforter leur pouvoir pendant 24 ans. Le présumé coup d’Etat du 4 Juillet 1985 imputé à l’ancien Premier ministre Diarra Traoré (1935-1985) entraînera l’exécution sommaire d’une centaine de militaires pour leur prétendue implication dans l’insurrection ; y compris Diarra Traoré qui fut exhibé à la télévision nationale ligoté et en slip.
Suite à des exactions contre des Malinkés, la regrettable phrase « Wo fata ara ! » (Vous avez bien fait !) prononcée par L. Conté entraînera l’ire et la méfiance d’une bonne frange de cette communauté à son encontre jusqu’à sa mort.
Les pratiques de la première République attentatoires à la personne humaine et le fléau qu’est la violence politique perdurent en Guinée notamment avec l’affaire Kaporo-Rail, les mouvements sociaux de juin 2006 et janvier-février 2007 avec, de surcroit, l’irruption de forces de répression étrangères venant de la Guinée-Bissau.
e) Moussa Dadis Camara et le spectre de la violence politique : Quelques-uns de ses méfaits, de ses faits d’arme attestent de la pérennisation de la violence politique : sa présence troublante au pont du 8 novembre en janvier-février 2007, l’attaque des policiers par les Bérets rouges en juin 2008 au CMIS qui fit des dizaines de morts, celle perpétrée par les mêmes au ministre chargé de la sécurité Mamadouba « Toto » Camara, les arrestations extrajudiciaires, les détentions sans procès dans des lieux non conventionnels (cf. Iles de Kassa), l’incarcération par décret, pas de visite, ni d’assistance d’avocat aux détenus civils et militaires arrêtés, les viols et massacres du 28 septembre dernier, l’achat d’armes en Ukraine, l’enrôlement de mercenaires et de milices ethniques pour la conservation du pouvoir à tout prix, entre autres.
2°) le refus de rupture avec le passé
Lors de l'entame du processus de démocratisation de la vie politique, avec l’avènement de L. Conté et du Comité militaire de redressement national (CMRN), les caciques de l'Ancien Régime et du PDG ont investi les nouveaux partis politiques. Ils se sont refait une « virginité » morale et politique à moindres frais.
Le parti pour l'unité et le progrès (PUP) soutiendra l'action du gouvernement et parrainera habituellement la candidature de L. Conté lors de chaque élection présidentielle. C'est le parti dominant où se sont également recyclés des caciques de l'Ancien Régime. El hadj Biro Diallo, qui était le secrétaire fédéral du PDG à Mamou, fut le premier secrétaire général du PUP avant d'être remplacé par M. Abdoulaye Somparé, ancien membre éminent de la JRDA et ambassadeur lors du règne d’A.S.Touré.
Les personnes qui n'appartenaient pas au PDG de AST et celles qui sont issues de la diaspora ont été « neutralisées ». On observe donc la victoire des anciens dirigeants du PDG sur les « rénovateurs » et les partisans d'une politique de rupture avec le passé, avec l'Ancien Régime. Ils imposent leurs orientations au pouvoir avec notamment la loi du 25 novembre 1997 relative à la double nationalité, une loi d'exclusion qui vise réellement la diaspora : « On ne peut pas être Guinéen et autre chose quand on veut faire de la politique en Guinée! ».
M. Somparé déclara « PUP et PDG, même combat ! », « Le PUP assume tout l'héritage du PDG! ». Il écoula le fonds de commerce du PDG dans le système Conté pendant 24 ans. Le PUP emprunta un discours nationaliste ombrageux, encouragea l'enclavement politique, économique et monétaire de la Guinée. En fait le PUP a été l'héritier, l'enfant naturel du PDG. Il a eu une propension naturelle à devenir le parti-Etat de la Guinée « libérale ». N'avait-t-il pas pris en otage l'administration, les médias, pour en faire une propriété en viager ? Il utilisait l’armée lors de ses déplacements pendant les campagnes électorales.
Le premier ministre de consensus de mars 2007, M. Lansana Kouyaté pensa plus à sa carrière ; il se détourna de sa feuille route dans laquelle notamment était retenu le procès des auteurs des exactions de juin 2006 et en janvier-février 2007.
Quant à Dadis, il est la matérialisation du passif des 24 ans de L. Conté qu’il a toujours soutenu et préservé.
3°) L’absence de « clarification »
Il n'y a pas eu de clarté, de « clarification » dans le jeu politique guinéen. Nous passons d'un régime à un autre sans faire le bilan de ce qui nous est arrivé. C'est comme si on rachète une entreprise privée sans regarder l'actif et le passif. On n'a pas fait de « background check », comme disent les Américains.
Il n'y a pas eu de conférence nationale, d’introspection collective, pas de politique, ni de structure, ni d'instance de réconciliation, pas d' « exorcisme » des frustrations à l'image de l'Afrique du Sud avec la commission « Vérité et réconciliation », du Bénin, du Mali, du Congo avec la pratique du « lavement des mains » pour demander pardon et se réconcilier.
Résultat : il y eut la dilution de la notion de responsabilité. On ne sait pas qui est qui, qui a fait quoi. On tente de jeter un voile d'oubli sur notre passé, sur toutes ces années de plomb.
S'il y avait eu la « clarification » :
- dés 1984 sur l'Ancien Régime, à coup sûr les exécutions sommaires de 1985 n'auraient pas eu lieu. Par exemple, M. Alsény Gomez lorsqu'il était secrétaire général de la présidence la République n'aurait pas eu comme principal collaborateur M. Guy Guichard qui fut un de ses tortionnaires au sinistre Camp Boiro où il fut embastillé pendant 10 ans.
- Il n’y aurait pas eu d’émeutes, d’exactions, ni d’Etat de siège en juin 2006 et en janvier-février 2007.
- Il n’y aurait pas eu de carnages, de viols en septembre 2009.
- L’armée guinéenne aurait été restructurée depuis belle lurette et cantonnée, ramenée à son rôle originel, régalien et républicain de défense du territoire national, dans des actions ponctuelles de développement économique, pour des équipements structurants, mais surtout hors du champ politique partisan. Elle n’aurait pas été dans un tel état de délitement, de décomposition, de dépérissement.
- en somme, au final la violence politique gratuite et l’impunité ne feraient pas partie de nos mœurs politiques.
CONCLUSION
« Quant à vouloir s’imposer à ses concitoyens par la violence, c’est toujours chose odieuse même si l'on se donne pour but de réformer des abus », disait Caius Sallustius Crispus dit Salluste le militaire et historien romain.
« La violence se manifeste toujours lorsque le pouvoir est menacé ou aux abois! », comme dirait l’autre.
« Si tu présentes à l’âne de l’or et de la paille, l’âne va choisir la paille ! » Proverbe nigérien ; Dadis a choisi la paille comme l’âne qu’est la conservation du pouvoir à tout prix (viols, terreur, mercenariat, milice ethnique, etc..) plutôt que l’honneur et la postérité comme ATT et Jerry Rawlings.
Dadis est un présent décevant et un avenir menaçant ; plus qu’une solution des maux congénitaux dont souffre la société guinéenne, il est devenu le problème. Avec son entêtement, le reniement de ses engagements initiaux, sa duplicité, ses manœuvres dilatoires, on risque de reconstruire sur des cendres, de tout reprendre à zéro s’il continue dans cette voie suicidaire.
Pour exorciser la violence politique en Guinée un devoir de mémoire contre l'impunité s’impose comme c’est le cas actuellement avec le procès des « Khmers rouges » au Cambodge.
Quatre fois de suite, après quatre levers du soleil, le ciel s’assombrit en Guinée : ce fut le désenchantement et le rêve devînt illusion, vira au final à un cauchemar comme un lundi noir au stade du 28 septembre.
Que Dieu préserve la Guinée !
Paris, le 26 novembre 2009
Nabbie Ibrahim « Baby » SOUMAH Juriste et anthropologue guinéen
www.guineeactu.com
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