 |
De retour à Conakry après l’ère Kouyaté, j’en suis parti plus embrouillé que jamais et perplexe sur l’avenir du pays. En effet, on ne sait plus à qui se fier politiquement ou quel Guinéen dit réellement ce qu’il pense. La société est clairement divisée entre les communautés qui se sentent à tort victimes et celles qui pensent devoir avoir le Pouvoir (on ne sait de quel droit !) ; et le plus déroutant est entre les apologistes du PDG et son dictateur et les victimes des "complots" permanents. Déroutant en effet car on retrouve parmi les premiers des parents et amis des personnes assassinées par Sékou Touré. Tout ce monde se côtoie suspicieusement mais collaborant lorsqu’il s’agit de s’enrichir frauduleusement sur le dos du Pays. Les lectures de la situation sociale et politique faites de l’extérieur sont erronées, dû principalement au fait que la conception de la politique, du bien et du mal est devenue différente en Guinée. Nous pensons vouloir la même chose pour le pays alors que nos intérêts immédiats sont si divergents. Les malheureux événements de janvier 2007 ne sont, hélas, qu’un de ces rares moments où tous les mouvements (à trajectoires différentes) se sont trouvés en phase ; mais personne, hélas, n’a eu le courage de canaliser cette force dans le sens du renouvellement politique. Il y a en Guinée aujourd’hui trois sociétés, l’une qui vit grâce à la politique (et l’Armée), une autre qui s’enrichit grâce au marché parallèle (au noir) et la plus importante est les laissés-pour-compte. Et malheureusement, l’espoir du changement ne pourra venir de cette dernière qui assiste impuissante à l’exploitation et spoliation de sa richesse en spectateur. Car si je ne m’abuse, aucune révolution dans l’histoire n’est venue spontanément du peuple lambda mais plutôt de la classe moyenne ou carrément de la classe dirigeante/bourgeoise désenchantée. Ceci expliquerait-il aussi partiellement l’échec des événements de 2007 ? En débarquant à Conakry aujourd’hui, on ne sent pas un pays en crise financière ou même politique : le secteur du bâtiment semble tout aussi bouillant, les boîtes de nuits et "maquis" sont bondés au point de créer des embouteillages la nuit dans leur zone ; les plus gros et plus récents SUV/ 4X4 et grosses cylindrées pullulent dans les rues de Conakry avec l’essence à FG 7000 le litre (environ une livre sterling) avant la réduction à Fg 5500 ; et sur le plan politique, c’est la "quiétude". Le pays est en effet « commandé » ! Par qui ? On ne saurait dire tant les "seigneurs" autoproclamés sont nombreux ! J’ai vu le quartier de Madina se réveiller, grouiller et se remplir de conteneurs dont le contenu de certains est transbordé pour les pays voisins comme la Sierra Leone. Le port de Conakry est tout aussi actif. Si les caisses officielles de l’Etat sont vides, l’économie parallèle et beaucoup de Guinéens se portent, pour l’instant, à merveille financièrement parlant. Durant mon séjour, je n’ai pas vu non plus les gens plus faméliques ou plus malheureux qu’avant mon dernier voyage. Tout le monde se plaint bien sûr mais chacun semble trouver les voies et moyens de survivre de façon acceptable pour beaucoup et pour certains "profitards" nettement mieux que la majorité des Guinéens à l’étranger; et ils ne sont pas une petite minorité. Certes, la vie est rythmée désormais de débrayages et de grèves fréquentes qui paralysent la vie le jour mais cela ne semble pas ébranler outre mesure le "système" : depuis janvier 2007 cela tend à devenir une "routine" avec l’Etat (ce qui en reste) qui réagit si peu que point. Comme ces mouvements qui ont paralysé Conakry pendant deux jours lors de la diminution du prix de l’essence de FG7000 à 5500 alors qu’il n’y a eu aucune réaction lorsque ce fut l’inverse (l’augmentation). Comme quoi, la logique en Guinée est vraiment déroutante même s’il y a eu apparemment des manipulations dans ce cas. L’insécurité est bien sûr élevée aussi mais pour être juste, cela n’est pas une particularité guinéenne, Côte d’Ivoire, Sénégal connaissent les même problèmes, vu l’environnement du pays : les zones de conflits, la drogue en plus du manque d’Etat. On peut sans aucun doute dire qu’il y a une différence entre ce qui est lu sur le Net et la réalité sur le terrain : ce qui n’est pas surprenant car avec le Net tout est reporté et publié plus qu’avant. Je ne suis jamais aussi mal informé sur la Guinée que quand j’y suis. La vie n’est certes pas rose pour la grande majorité mais les Guinéens sont doués pour s’adapter et encaisser la misère sans broncher face aux excès des profiteurs. J’en suis le premier surpris ! Paradoxalement, il faut donc comprendre malgré tout (ce qui est dit plus haut) que le changement devra être initié et venir de l’intérieur après avoir réconcilié les contradictions et les intérêts des forces défavorables à la rupture du statu quo. Il y a clairement une divergence de vue sur la manière et celui ou ceux qui doivent prendre la relève de Conté entre les Guinéens qui vivent au pays et ceux qui constituent la diaspora, nonobstant les déclarations faites ça et là sur le Net. Et puis tant que la Guinée sera considérée par les bailleurs de fonds et l’Etranger comme un pays stable et sans problèmes majeurs, le statu quo peut durer avec des troubles intérieurs fréquents mais sans ébranler le "système" aussi longtemps que notre Général sera biologiquement vivant. En effet le cordon ombilical financier avec le monde extérieur lui (le système) permet d’affronter et surmonter les difficultés de la mauvaise gouvernance/corruption. Toute action d’opposition politique hors du pays est vouée à l’échec tant que ce lien subsistera. N’oublions pas que la Guinée est dans cette situation depuis si longtemps que ce n’est plus une crise mais un nouvel état auquel le pays et les Guinéens se sont adaptés. Ironiquement la crise se produira pour beaucoup d’entre nous lorsque le pays sera gouverné selon les normes de bonne gouvernance. Pour finir, dans une telle confusion sociale et politique, seuls ceux qui disposent "d’arguments coercitifs forts" peuvent s’imposer. Si les hommes politiques ne se ressaisissent pas et ne reprennent pas l’initiative de façon courageuse et responsable, il ne faut donc pas exclure un coup de force lorsque notre Général, désormais détenteur du bâton de commandement, cédera la place. Le tout est de savoir combien de temps cette transition durera. Pas vingt ans encore on l’espère ! Ibrahima Diallo - "Ollaid" pour www.guineeactu.com * : Pour ceux qui ne sauraient pas, veni, vidi dans le titre est inspiré de « veni, vidi, vici » (en latin : je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu) de César après avoir vaincu un ennemi (?).
|
 |