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Avec tous les égards que je dois à Ansoumane Doré, non pas seulement à cause du droit d’aînesse qui fait partie des fondamentaux de notre culture, mais parce que je lui rends l’éminence de son savoir, de sa culture qui est vaste, de sa sagesse pour tout dire, oui je constate que le doyen Ansoumane Doré a malencontreusement oublié son droit d’aînesse. J’ai été effaré de voir l’ampleur du débat dans un forum guinéen à propos des passes d’armes entre O. Cissé, I Kylé et Lamarana Petty. Et j’ai vu les interventions et les interpellations d’A. Doré. J’apprécie encore ses réponses pédagogiques, sa hauteur de vue, sa tolérance, bref les preuves surabondantes de sa vaste culture et de sa longue expérience des débats d’idées, nourrie d’une dialectique aussi souple que solide comme l’acier. Mais là, dans ce forum, je n’attendais de lui que ceci, « Taisez-vous ! », comme l’a lancé Lamarana Petty. Car Lamarana Petty s’est disqualifié avec le ton et cette violence inouïe, sans doute involontaire, qui emportent son texte dans ces abysses de « faux intellectualisme » selon son propre « néologisme », qu’il ne reconnaîtrait pas, une fois qu’il aura repris ses esprits. Toi Ansoumane, tu es à juste titre crédité de l’autorité de nos maîtres d’antan qui savaient ramener le calme dans une salle secouée par le chahut. Dans ce long forum, la qualité des idées des uns et des autres, pour ou contre tel ou tel autre, s’apprécie à leur poids ou à leur longueur. Sur le Net, c’est sans coût pour les propriétaires de sites. On n’écrit pas sur du papier. « Ce taisez-vous ! » voulant dire d’ailleurs, « ne jouez pas avec le feu ! ». Donc Cissé, Kylé, Petty, Ne rouvrez pas la boîte de Pandore ! Samory Touré, El Haj Oumar Tall et autres « roitelets nègres » ! Vous voulez vraiment qu’on en parle sur la Toile ? Les chercheurs noirs en Histoire ont mis des décennies pour décoloniser l’Histoire africaine, en redonnant notamment à la tradition orale ses lettres de noblesse, en faisant respecter par nos « amis », chercheurs indigènes d’Outre-mer, (généralement européens), la règle du retour non pas seulement aux sources traditionalistes de « leur » histoire de nos peuples, mais aux langues (vernaculaires disaient-ils avec quelque mépris) dans lesquelles ces peuples ont exprimé leurs mythes, récits, Histoire, bref leurs cultures. Ainsi le vocable griot, d’origine portugaise, semble-t-il, a retrouvé sa « panafricanité », en sortant des frontières du Mandé et de l’Ouest africain pour aller donner la main à son frère de « sang » (djéli) de l’Afrique centrale : le mbomvet. (1) Ils ont surtout fait le ménage, avec l’aide des philosophes africains (qui ont été les seconds à se libérer de leur mentor européo-centriste blanc), en balayant les termes connotés de sorcier, animiste, dieux, et autres destructions massives de nos figures symboliques exprimant l’unité culturelle de l’Afrique (Cheick Anta Diop), qui dans ses différentes aires culturelles a cru en un Dieu unique : Yori, Mangala en Mandé, Amma chez les Dogons, Nzamé en Afrique Centrale, Guéno chez les Peuls, etc.. Mais il n’y a rien de surprenant à cela, quand on sait que le monothéisme est né dans le secret des temples africains, nègres de l’Egypte, avec Aménotep IV, devenu plus tard le fameux Akhenaton qui avait sorti un temps, l’Egypte nègre du polythéisme. Avant les Hébreux, qui ne feront que reprendre le « concept » d’unicité de la divinité qui n’est ni noire, ni blanche, ni jaune, ni arabe. Comme Le Très Haut le clame Lui-même dans Ses textes sacrés. Samory, Kankan Moussa. ? J’y viens. Pierre Kipré, professeur d’histoire, ex ministre de l’éducation en Côte d’Ivoire, ne veut pas entendre parler d’un Samory résistant. Pour certains professeurs d’histoire maliens (que je ne nommerai pas encore), El Haj Oumar a facilité la défaite de l’Afrique face à l’invasion colonialiste, en combattant des chefs africains (Bambaras, Massassis, Peuls du Massina, etc. .). Comment les Almamys du Fouta Djallon ont-il construit leurs éphémères royaumillons ? A coups de machettes entre frères et oncles. Il faut (re)lire Peuls de Tierno (Saïdou) Monenenbo. Mais surtout Le Fuuta d’Ismael Barry, en deux tomes. Il serait dommage de se contenter du raccourci de Monenenbo qui trouve que nos héros nationaux n’étaient au mieux que des terroristes ! Il est vrai que ce dernier propos est un commentaire dans Le Lynx. Mais le roman ne dit pas autre chose en plusieurs centaines de pages, certes romancées, mais qui renvoient explicitement à l’Histoire, avec parfois références en notes de bas de page. Le Nigéria d’Ousmane Dan (Dem) Fodio ? Musulmans contre musulmans. Soundiata Keïta contre Soumaoro Kanté ? Nègre contre Nègre. Comment s’est faite la France depuis la minuscule Francia Occidentalis ? Les Gaulois, nos ancêtres, furent d’abord mondialisés par les barbares, les Wisigoths, avant la pacification de Jules César. Mais ce n’était qu’un début. Mille ans depuis Charlemagne ou Pépin le Bref (tant pis pour les dates, j’écris de mémoire), les rois toubabs se sont égorgés entre frères et cousins à travers ce qui deviendra l’Europe plus tard, beaucoup plus tard (la reine d’Angleterre est d’origine allemande), et j’y vais par raccourcis dans ces horreurs faites d’adultères, d’incestes (les Borgia en Italie, venant d’Espagne), de parricides en matricides, avant que la populace ne vienne mettre un terme à cette chienlit en haut, avec la révolution française, en coupant la tête à Louis XVI et à la première dame, Marie Antoinette. C’est avec l’épée qu’on bâtit les nations, en se donnant le temps (des siècles parfois) de massacrer, de faire des génocides. Le gendarme de la planète, le plus puissant Etat du monde, le plus jeune aussi, a grillé les étapes. Il a bâti sa nation après avoir génocidé des dizaines de nations dont les dépouilles sont aujourd’hui parquées dans des « réserves indiennes ». Demain cette même nation s’apprête à mettre à sa tête le descendant de peuples génocidés, lynchés et dont certains descendants crèvent lentement dans des prisons, drogués, violés, abrutis et peut-être condamnés à une mort lente, dont le principal crime est d’être nègre, ensuite (et donc ?) seulement, délinquants. Messieurs Cissé, Kylé, Petty, taisez-vous ! (2) Laissez les professeurs d’histoire africains travailler sur Samory, El Hadj Oumar, etc. Ils ont eu fort à faire pour les soustraire du regard pétrifiant et du ghetto européocentriste. Ils doivent avoir le temps de démêler les faits de la légende, l’universalisme des micro-nationalismes. En attendant, revisitons en silence notre Histoire, à démêler des historiettes. Surtout, surtout, ne vous attardez pas outre-mesure dans ces bibliothèques, s’agissant de l’Histoire africaine. La source de ces ouvrages savants est par définition cette tradition orale quelque peu malmenée dans vos débats, après le mépris des « savants » européocentristes qui avaient fini de la piller, pour mieux la triturer dans leurs thèses. Enfin il faut espérer que nous, plumitifs, nous nous débarrassions de cette incroyable prétention à discuter à armes égales avec Einstein, John Maynard Keynes, Ferdinand de Saussure, etc., à propos des quanta, de la génétique des grenouilles ovipares et de je ne sais quelle autre théorie pointue du chaos. C’est tout de même incroyable cette ânerie qui nous accable et nous aveugle, qui consiste à faire croire que nous Guinéens pouvons parler de médecine, d’astronomie, de maths spé, du Mahabarata, tout en nous goinfrant de mangue à l’huile rouge, avec force traits de génie sur les vertus calorifiques de ce plat qui vient de supplanter le lafidi dans le top cinquante des plats de résistance à la malnutrition qui sévit dans ce pays de tous les scandales : géologique, humanitaire. De grâce, n’y ajoutons pas celui des braiments de l’âne savant ! Salut de fatigue. Saïdou Nour Bokoum pour www.guineeactu.com (1) Voir le Mvet, Tsira NDONG NDOUTOUME, éd. l’Harmattan (2) Pour parler comme l’inoubliable Georges Marchais avec son « Taisez-vous El-Kabach ! »
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