|
Ca y est, tout le monde semble être d’accord en Guinée : il suffit d’organiser les élections et très rapidement, pour que ce pays retrouve la démocratie. J’en doute !
J’ai peut être tort. Malgré mon optimisme naturel, malgré le retournement de la situation guinéenne dans tous les sens, je ne crois pas que ce pays soit prêt à aller aux élections politiques dans les 6 mois à venir.
Sauf à reporter les problèmes guinéens, causes profondes de notre incapacité démocratique, en faisant semblant de les ignorer ou de les avoir régler.
Que de grands discours creux, que d’intellectuels qui ont perdu tout sens analytique et critique, sauf celui du bouc émissaire. Fut-il une cible indéfendable à plusieurs égards!
« … Toute société en proie à la violence ou accablée par quelque désastre auquel elle est incapable de remédier se jette volontiers dans une chasse aveugle au bouc émissaire » disait René Girard dans La violence et le sacré.
A la place d’une analyse sérieuse et critique de la situation guinéenne, on a préféré les discours moraux et politiques avec pour seul socle les boucs émissaires.
Quand ce sont les politiques qui s’adonnent à ce jeu, c’est navrant, mais attendu. Lorsqu’il s’agit des intellectuels, cela devient très préoccupant.
Il n’y aura aucune possibilité de démocratisation dans une société où les rôles se confondent. Notamment entre les intellectuels et les acteurs politiques. Ce qui est devenu un vice guinéen.
Gare à ceux et celles qui ne tiennent pas le même discours simpliste et intellectuellement creux.
En tant que Guinéen, ne défendant aucun intérêt singulier, n’ayant jamais appartenu à aucune structure partisane, je continue à m’interroger librement sur l’opportunité d’une organisation rapide d’élection.
La société guinéenne a tout d’une société paralysée. Avec ou sans le CNDD, je continue à penser qu’il faut chercher et traiter ensemble les causes profondes de cette paralysie, avant toute compétition politique. Il est vrai que cela n’est possible que dans un environnement ou la neutralité, l’impartialité et le consensualisme demeurent comme les principes de base.
Lors d’une discussion parlementaire en 1789 à l’Assemblée nationale française, un député déclarait ceci :
« Pourquoi transporter les hommes sur le haut d’une montagne et de là leur montrer tout le domaine de leurs droits, puisqu’on est obligé ensuite de les faires redescendre pour les placer dans l’ordre politique où ils doivent trouver les limites à chaque pas ».
La situation guinéenne actuelle commande de prendre en compte cette réflexion. Car il ne sert à rien de faire miroiter un lendemain meilleur aux Guinéens par le simple fait des élections.
Il faut avant tout ouvrir un véritable débat national, sortir les tabous sous le tapis, amener chaque Guinéen à s’interroger sur sa propre responsabilité et complicité dans les cinquante années de désastre politique, économique et social pour espérer un lendemain meilleur et démocratique.
Cela n’est possible qu’en sortant ce débat de l’élitisme prétentieux.
Il faut faire participer tout le peuple à la construction d’un système et d’un environnement qui le concerne en premier lieu. Mettre sur pied des mécanismes de dialogue national. Faire prendre collectivement conscience des erreurs et des fautes passées, et construire ensemble des règles de vie communes où chacun aura sa place avec ses droits et ses devoirs.
Une élection, surtout bâclée, ne suffira point ! Pourquoi remettre à plus tard ce qui doit être fait de suite ?
Qu’importe, chacun y va de son couplet démagogique, et de son moralisme inefficient et redondant.
Pourquoi croire que les différents acteurs socio-politiques guinéens accepteraient le verdict des urnes quand ils ne sont pas capables de s’entendre sur le déroulement même du processus ?
Comment est-ce que ces simples élections rendront demain la Guinée meilleure qu’hier ?
Sauf à considérer naïvement, sans aucune base analytique sérieuse ni sur le plan politique, ni sur le plan sociologique, que s’il n y a pas de démocratie en Guinée, c’est simplement parce qu’il n’y a pas eu délections libres. Certes, il n’y a jamais eu d’élections démocratiques en Guinée.
Mais au-delà de ce qu’on entend par élection libre et démocratique (l’achat de voix, la corruption implicite ou explicite pour obtenir des voix, l’intimidation sociale et familiale, les pressions ethniques et familiales, même si l’individu va voter seul après, est-ce une élection libre et démocratique ?), s’interroge-t-on sur les raisons profondes de ce manque d’élections libres ? Je pense que non !
Car, dans le débat politique, les travers sociaux et culturels sont opportunément évacués.
Et pourtant, si la Guinée en est là aujourd’hui, il a bien fallu dans le meilleur des cas la passivité sociale, politique et économique et dans le pire des cas la complicité opportune de la majorité des Guinéens.
Tous ces discours politiques qui infantilisent le peuple, ne sont que les ingrédients d’un futur système opaque et totalitaire.
Il faut oser dire au peuple sa part de responsabilité dans le désastre guinéen depuis cinquante ans.
Je ne suis pas étonné de voir les acteurs politiques taire cet aspect des choses. Mais de la part des intellectuels et de la société civile, cette attitude me parait irresponsable et totalement regrettable !
La violence et les armes n’ont jamais suffit pour établir un système totalitaire, en tout cas pas pour sa pérennité. Il faut aussi une large complicité sociale, culturelle, politique et économique. En mettant en place des réseaux de redistribution parallèle, des institutions patrimoniales, de la corruption intellectuelle et matérielle généralisée.
Annah Arendt disait à propos du totalitarisme « « Ce qu’il y a d’inquiétant dans le totalitarisme, ce n’est pas la nouveauté du phénomène, mais le fait qu’il a relevé la destruction de nos catégories de pensée et de nos critères de jugement
Une élection, surtout rapide ne suffira pas à déconstruire un tel système et surtout une telle mentalité.
S’il faut du temps pour venir à bout de ce système désastreux, il demeure indispensable à mes yeux d’ouvrir ces questions avant de tourner la page par une fragile compétition politique qui risque d’être probablement flouée.
Depuis la mort de l’ancien Président, j’ai été de ceux et celles qui ont plaidé pour l’organisation sérieuse du processus électoral à la suite d’une transition savamment et patiemment menée.
Cette position est le résultat d’une analyse tirée de la complexité, de la fragilité de la situation guinéenne mais aussi des leçons tirées des différents processus électoraux que l’Afrique a connus depuis la fin des années 80.
L’élection ne suffit pas à la démocratie. Celle-ci doit être la conclusion d’un processus démocratique sérieusement mené. Sauf à placer la conquête du pouvoir au dessus de tout autre intérêt national. Ce qui semble visiblement être le cas en Guinée. L’empressement avec lequel nos acteurs politiques et sociaux, aidés par la « communauté internationale » traitent de la question démocratique en Guinée est non seulement navrant mais aussi problématique et dangereux.
Je le sais bien la communauté internationale veut des élections rapides, alors les Guinéens quel que soit le prix que cela leur couterait doivent faire des élections même si tout le monde sait sérieusement que ce que l’on nomme « communauté internationale » ne connait rien ni de la complexité ni de la spécificité ni même de la fragilité de cette société.
Je ne participerai pas à la critique démagogique de la « communauté internationale ». Ces actions peuvent être parfois louables. Mais je ne mène pas non plus mes réflexions et mes analyses sur la Guinée en fonction de la volonté de ladite communauté.
Pour une structure telle que la « communauté internationale », ignorant tout de la complexité de certains pays, comme la Guinée, l’élection reste l’alpha et oméga de toute solution.
Je pense très profondément que c’est une erreur, malheureusement souvent dramatique. Et les exemples ne manquent pas !
Mais plus que la « communauté internationale », c’est à la classe politique et dirigeante de nos pays qui a la plus lourde responsabilité.
Nos acteurs politiques n’ont jamais réussi à imaginer leurs rôles au-delà de l’horizon électoral. Faisant ainsi de la conquête du pouvoir leur seule préoccupation.
Ils font fi de l’éducation politique, de la critique constructive.
Je ne parle même pas de leur rôle pour l’émancipation sociale, car nos acteurs politiques apparaissent mêmes comme le pilier du conservatisme social et culturel… !
Il ne leur reste donc plus que la gesticulation électorale, présentant le bulletin de vote comme une baguette magique.
Il faut faire rapidement les élections pour éviter une autre crise nous dit-on.
Si cet argument était juste alors il vaudrait mieux affronter cette éventuelle crise tant redoutée avant les élections. Car si tous les éléments de cette crise existent déjà en Guinée, rien n’empêcherait leur éclatement après l’élection sauf à considérer l’élection comme un processus magique qui viendrait comme par enchantement régler tous les problèmes guinéens.
Par ailleurs il est désormais aisément constatable que l’on a réussi en Afrique à produire des processus démocratiques où le peuple vote sans jamais décider de son destin.
Dans beaucoup de pays africains, les élections se suivent au même rythme que l’enfoncement du peuple dans la misère. Les libertés toutes théoriques qu’elles sont ne deviennent jamais effectives au point de leur donner une espérance réalisatrice. Des centaines de milliers de jeunes africain (e)s continuent à fuir leur patrie (où on organise à des coûts faramineux des élections presque tous les quatre ans) à la recherche d’une vie meilleure.
Il n’y a pas de démocratie sans le libre choix du peuple, mais cela doit se faire dans des conditions sereinement et sérieusement construite afin de permettre que chaque voix compte et que le choix des citoyen s leur de peser sur leur propre destin. Sinon l’élection qu’une futile routine démocratique dénuée de sens pratique.
J’ai bien conscience de la difficulté de faire comprendre cette thèse en Guinée à nos acteurs politiques et sociaux. D’autant qu’ils sont aidés par certains intellectuels aux pensées creuses et anesthésiantes. Hélas !
Contrairement aux politiques, le rôle des intellectuels doit être de questionner et d’interroger nos certitudes et nos évidences, et de mener une réflexion sérieuse sans parti pris mais aussi sans hypocrisie sur les causes profondes de la difficulté que la société guinéenne rencontre dans son processus de démocratisation.
Ce ne sont pas les bonnes intentions, ni le moralisme fatiguant qui font la démocratie. Ce sont les institutions qui font une démocratie. Les institutions ne se résument pas aux hommes. Les institutions sont faites de consentements généraux, d’idéaux partagés et d’horizons communs et d’inventivités permanentes afin de permettre à tous d’accéder et de profiter de ses droits.
Cela ne semble pas être tout à fait intégré en Guinée. Puisque on est naïvement toujours à la recherche d’un messie. Ce qui semble d’ailleurs être un des défauts principaux de cette société dans sa recherche d’un environnement libre, juste et égalitaire.
La philosophie messianique est fondamentalement antinomique avec l’idée démocratique.
La démocratie a ceci de caractéristique, qu’elle est un système qui n’a pas besoin de messie. Notamment par le fait que chaque citoyen a une voix et peut (dans le principe) prétendre à tout poste électif.
Il n’y a pas de destin divin en démocratie !
La démocratie est un système qui a besoin d’institutions et un environnement social qui impose à chacun des limites infranchissables dans l’exercice de son droit.
A t-on cet environnement social en Guinée ? Un pays ou la courtisanerie, la flagornerie sociale, l’adulation sont si ancrées, que n’importe qui peut se prendre pour un Dieu sur terre.
Alors même que la singularité de la démocratie consistait à démystifier le pouvoir. En tout cas le pouvoir temporel, celui de nous autres hommes sur cette terre.
Il y a dans la structure sociale, politique et mentale guinéenne quelque chose qui mène immanquablement le pouvoir à une forme de «normalité totalitaire ».
N’importe qui, avec n’importe quelle parcelle de pouvoir peut être amené à une forme de « totalitarisme ».
S’il ne tenait qu’aux individus seuls, diverses raisons obligent, la tentation totalitaire est toujours présente et pressante. Mais pour que cela se réalise, il faut que celle-ci rencontre un environnement, des mentalités et des structures socioculturelles et politico-économiques favorables.
Ce qui est souvent le cas, malheureusement en Guinée.
Il faut interroger cette problématique sans démagogie.
Il faut aussi analyser, afin de mieux protéger notre démocratie à construire, la complexité des relations désormais courantes entre démocratie et totalitarisme. Car, il est très perceptible de voir dans des démocraties mêmes les plus accomplies, des tendances totalitaires, comme on trouve dans des régimes globalement totalitaires quelques attributs démocratiques.
Par ailleurs, est-on sûr qu’au lendemain de cette improbable élection dans 6mois, il n’y aura ni soupçon, ni contestation ? Dans un pays où l’argent vous donne et vous permet tout !
Une élection ratée, c’est la garantie d’une institution à la légitimité fragilisée. Pour une institution, comment agir avec efficacité quand on souffre de contestations et d’oppositions de toute sorte ?
Je continue à plaider pour que dans ce pays et pour ce pays on prenne le temps nécessaire, sans précipitation, pour construire de solides bases afin de pouvoir donner aux Guinéens la possibilité réelle de vivre une vraie démocratie.
A ce jour ni techniquement ni administrativement ni surtout politiquement il me parait souhaitable d’organiser des élections politiques en Guinée. Il y a des préalables indispensables auxquels il nous faut faire face sans peur ni lâcheté.
Ce n’est pas la communauté internationale qui doit fixer l’agenda pour le destin du peuple guinéen.
Mais pour être fier de dire cela, il nous faut la dignité de débattre et de dialoguer ensemble sans s’entretuer.
C’est seulement à ce moment là qu’on peut revendiquer et assumer notre droit ultime et naturel à mener notre processus de démocratisation comme on l’entend !
Il me semble très hasardeux de laisser aux autres le soin de fixer l’agenda de notre destin, même avec l’aval et le soutien de certains acteurs politiques, sociaux et intellectuels.
On ne peut pas demander à « la communauté internationale » de décider de notre destin, et faire semblant d’ignorer qu’elle le fera toujours en ayant à l’esprit en premier lieu la défense de ses propres intérêts !
Pour toutes ces raisons, je continue à plaider pour une transition sérieusement menée, sans heurts, ni précipitations, afin de nous permettre de régler tous les préalables indispensables pour la mise en place d’un environnement démocratique solide et favorable à tous.
Comme le disait Edgar Morin « Nous devons sacraliser dans la démocratie son absence de vérité, c'est-à-dire la règle qui permet aux différentes vérités de s’affronter…la démocratie est une solution qui nous pose des problèmes ».
Dans le champ politique, il faut en finir avec les vérités indiscutables. Et ce dogmatisme électoral en est un.
Je ne voudrais pas que ma position soit considérer comme une autre vérité absolue.
Mais je réclame que le débat sur l’élection rapide ne soit pas un sujet tabou.
Pour l’intérêt de la Guinée et de tous les Guinéens, sans aucune exception.
Diaby Kalifa Juriste
www.guineeactu.com
|