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Et j’en viens au récit de mon séjour, qui n’est pas pour lui faire plaisir.
Mercredi 8 avril 2009, il est 02h48 lorsque je descends du Boeing 737 de Royal Air Maroc. Un vent chaud m’embrasse déjà. La température affiche, en ce petit matin plus de 25°C. Je presse les pas pour sauter du bus qui assure la liaison entre l’aire d’atterrissage et le hall. Je suis surpris par le calme qui règne à l’intérieur. Il traduit agréablement l’ordre instauré par rapport à autrefois où le hall bouillonnait de monde composite, qui des voleurs, des militaires ou encore des parents venus accueillir leurs frères et sœurs. Maintenant, c’est presque le désert respectueux du voyageur qui vient ou revient à Gbessia.
Il m’a fallu à peine dix minutes pour récupérer mes bagages (deux valises). Avant, c’étaient des heures d’attente. Le passage à la frontière s’effectue le plus simplement au monde, comme partout ailleurs. Les fouilles humiliantes d’hier ont subitement disparues !
Je ne vois point de militaires en treillis rafistolés, les pieds portant des « tapettes », mais des gendarmes, chemise blanche et pantalon kaki, des douaniers vêtus de bleu, ainsi que des policiers. La frénésie des « débrouillards », qui monnayaient les chariots, n’est plus. Ces rabatteurs qui proposaient leur service pour prendre les bagages, ne circulent plus, ici.
Gbessia est désormais accueillant. Je passe la douane.
Dehors, un petit monde venu sûrement pour accueillir leur parent. Plus loin, le parking privé coûtant 3000FGN par voiture qui y stationne. Mais ce véhicule reste sous la responsabilité du propriétaire.
Au pied des poteaux électriques, je remarque des jeunes gens endormis. Qui sont-ils ? Des étudiants qui, faute d’électricité en famille, viennent y préparer les examens. J’ai un pincement au cœur : Qu’ont-ils apporté au pays, tous ces gouvernants dont certains sont reversés dans la politique aujourd’hui, me dis-je ? Regarder cette jeunesse avide de savoir et consciente de l’enjeu de la vie globalisante : être bien formée pour devenir actrice de développement du pays. Tel semble être leur objectif. Elle sait que seul le travail paie, même si le système Conté avait pour slogan : « baraka fisa bac bhè » (Entendre la baraka vaut plus que le baccalauréat).
Maudits soient ces prêcheurs de l’immoralité et de la médiocrité !
Je m’engouffre dans la voiture qui m’attendait. En sortant, je découvre un rond point au-dessous duquel se trouve un petit tunnel permettant de désengorger la voie conduisant vers Kindia. Signe de progrès à l’actif de Lansana Conté. Et je dis : « Nos gouvernants pouvaient développer mon pays s’ils avaient eu la volonté ! »
Nous continuons la route, le chauffeur se fait guide. Nous circulons sur l’autoroute, en ce petit matin. Nous dépassons des jeunes noctambules qui se promènent allègrement. Ah, la Guinée, mon pays, pour lequel je me bats depuis longtemps. Elle est toujours surprenante !
Mes compatriotes traversent, sans se soucier, en tout endroit de la chaussée. Ils enjambent les garde-fous, s’exposant ainsi à tous les risques. Certains sont assis sur les séparateurs des voies, au tournant des échangeurs, des amoureux s’enlacent, oubliant le danger qu’ils courent. La sécurité routière a-t-elle un sens dans ma Guinée ?
J’apprends qu’il y a eu de nombreuses victimes à cause de cette inconséquente conduite des piétons. Parfois, des chauffeurs ne s’arrêteraient pas, si l’accident se produit à l’abri des regards et nuitamment. A qui la faute ? De l’absence d’éducation civique ? La sécurité routière peut-elle ramener les imprudents piétons à la raison ? Nous quittons l’autoroute.
Nous dépassons Koloma, la RTG est à ma droite et l’ambassade des USA à gauche. Un peu plus loin, le chauffeur ralentit en m’indiquant un emplacement : «Ici, l’on trouvait de grosses cylindrées, celles des narcotrafiquants, il n’y avait pas de place en cette heure pareille, mais tout ce monde a disparu depuis le début de la lutte contre les narco.» Je relève cette précision. Et il enchaîne, l’avènement du CNDD a fait disparaître des habitudes :
« - Ce quartier, nous descendons une pente, était le théâtre de tirs nocturnes, sans que nous ne soyons en guerre. Des rafales de balles sifflaient des nuits entières, sans que l’autorité fasse quelque chose. » Je note aussi cette remarque.
- Qu’en est-il réellement aujourd’hui, demandai-je ?
- Tu n’as pas vu que les gens se promènent tranquillement ? (Juste réponse)
- Si !
- Ce n’était pas le cas, il y a quelques mois, mon frère ! C’est grâce au CNDD ! »
Je veux en savoir un peu plus. Je lui demande de dévier de direction et prendre celle de Kaloum, avant de rentrer dans ma commune de résidence : Ratoma.
Qu’est-ce que Conakry aurait pu être une belle capitale, si des patriotes avaient eu à gérer mon pays ! Roulant sur la transversale, j’observe le serpentement de la lumière qui éclaire la voie. C’est beau et féérique ! L’obscurité, enveloppant les quartiers détendus, endormis et silencieux, donne à cette clarté, une telle intensité qu’elle accroche le regard du noctambule que suis-je devenu.
Nous arrivons au rond point de Belle vue. L’éléphant d’Asnavie et de Kouyaté trône, regard figé en direction de la « case », ancienne résidence (secondaire de Sékou Touré ?). Nous prenons la Corniche, après avoir laissé Dixinn Bora, fief du controversé patron du patronat guinéen, sur ma gauche. Je voulais savoir si Aïcha, la joueuse de cauris de feu Lansana Conté, garde toujours sa villa. Je la dépasse, quelques minutes plus tard. Elle jouxte, m’est-il indiqué, avec celle d’une fille adoptive du président décédé. Je ne cherche pas à savoir laquelle ?
Pont 8 novembre, un barrage de contrôle de routine, sûrement. Le militaire fait signe d’arrêter. Le chauffeur s’exécute. L’homme en treillis s’approche de notre voiture, salut militaire et demande nos pièces d’identité. Le contrôle est terminé. Une autre statue d’Asnavie, œuvre souterraine de Kouyaté, supplante le carrefour. En face du Palais du peuple, le jardin du 2 octobre, récemment rénové. Il accueille la foire en cours. La fatigue m’étreint, je demande de rebrousser chemin.
En route ! Nous arrivons dans Ratoma. A un carrefour, le chauffeur me dit : « Cet endroit était un haut lieu de la prostitution. »
- Et maintenant ?
- C’est fini, du moins visuellement. »
Au Carrefour Lambanyi, un nouveau barrage : contrôle de pièce d’identité, et nous continuons notre chemin. Je rentre en paix dans ma cour, sans avoir été attaqué. Une première impression qui me rassure. Pourquoi ?
Lorsque j’avais dit à certains compatriotes que mon avion atterrissait, au petit matin, à Gbessia, ils m’avaient conseillé de passer le restant de la nuit à l’aéroport, contre le risque d’attaque de bandits.
Je ne fus ni inquiété, ni dérangé par qui que ce soit, durant mon parcours. La présence nombreuse de jeunes noctambules, même dans l’obscurité la plus noire, venait à contre-courant de cette presse qui construit un échafaudage de mensonges, pour discréditer la gestion des nouvelles autorités.
Une autre facette de cette nuit de prise de contact avec ma capitale, la nôtre ! Le long du trajet, dans les quartiers, aux bords des routes, c’est cette partie de la Guinée qui ne dort pas aussi : les soudeurs. Ces artisans, sans relâche, travaillent de nuit, le seul moment où ils sont servis en électricité. Ces travailleurs de nuit me font croire que si demain le pays remarche sur les pieds et non la tête, il pourra s’envoler rapidement et prendre la même vitesse de développement que les autres nations que nous envions aujourd’hui.
Pour cela, il faut régler la question fondamentale de l’approvisionnement de la Guinée entière en courant électrique et eau potable. Sans oublier l’infrastructure routière. Les Hommes bien éduqués et formés accompliront le reste. C’est un autre rêve !
Mais ce n’est là qu’une première impression, et de surcroît, avec l’effet de la nuit, laquelle rend tous les chats noirs. Les jours suivants vont-ils la consolider ou m’en défaire ?
Paris, le 26 avril 2009
Jacques KOUROUMA
pour www.guineeactu.com
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