dimanche 27 avril 2008
Bembeya Jazz National : Ce qu’on n’a pas dit

Le Centre Culturel franco-guinéen, espace Kouyaté Sory Kandia, le centre de la culture guinéenne, s’il n’existait pas, il aurait fallu l’inventer. Le point de départ et d’arrivée du documentaire « Sur les traces du Bembeya Jazz » réalisé par le brave Abdoulaye Diallo, cinéaste et documentariste du Burkina Faso. Les questions qu’on peut se poser sont nombreuses : A-t-il reçu une aide financière et matérielle quelconque du côté guinéen, à part les documents audio-visuels, ensuite pourquoi aucun cinéaste du landernau n’était-il présent dans la salle, et pourquoi aucun membre du gouvernement ou un représentant n’était-il aux côtés de l’ambassadeur de France. Etaient-ils tous occupés, au même moment?

Le passé des Guinéens ne les intéresse plus historiquement et culturellement. Il intéresse plus les autres que leurs dépositaires qui cherchent pourtant à organiser des semaines artistiques pour faire revivre une culture reléguée depuis la disparition de la révolution de Sékou Touré.

Qu’à cela ne tienne, la présence de Mme André Touré, de l’ex-Premier ministre, Cellou Dalein Diallo et de Jean-Michel Berrit, l’ambassadeur de France, suffisait à nous consoler, malgré les couacs techniques survenus aux derniers instants : la guitare de Sékou Bembeya crachait et les cinéastes qui s’emmêlaient les boutons…Que dire en plus, encore de cette soirée ?

Pour l’avant-goût : Deux morceaux de Bembaya, Bembeyako et Ballakè furent offerts au public sans la présentation de l’orchestre, nouvelle composition. Qui a remplacé Siaka, Mangala ; quels étaient les nouveaux entrants ?

En dehors de cette omission, ce qu’il faut dire aimablement mais fermement aux membres restants de l’orchestre est qu’ils ne doivent pas confondre les choses : Bembeyako, Ballakè et autres du répertoire de Demba, ne peuvent et ne doivent pas être « modernisés ». Ce sont des classiques. Les rares personnes qui se déplacent encore pour venir voir le Bembeya, c’est pour se rappeler, se ressourcer, se souvenir ; chaque chanson est un repère de souvenir ; ces personnes ne viennent pas pour entendre les remakes de ces morceaux mythiques. Jouer ces anciens morceaux comme l’a fait l’orchestre la dernière fois est presque une hérésie ! Désappointant !

Le documentaire « Sur les traces du Bembeya » : si la réalisation est parfaite, la conception laisse à redire. Il aurait été primé largement au 20è Fespaco (du 24 février au 3 mars 2007) s’il avait dans sa trame les scènes fiévreuses des spectacles dans les différents pays limitrophes pour montrer le rôle politique et de réconciliation qu’a joué le Bembeya, en son temps, dans les différends qui opposaient la Guinée, la Côte d’Ivoire et le Sénégal, d’un côté, et le Mali et la Haute Volta, de l’autre, avec les témoignages des différents acteurs politiques survivants.

C’est dans ce rôle d’union et de réconciliation entre les peuples, au moment les plus difficiles entre ces pays, que le Bembeya avait le plus de mérite. Bien des tensions furent apaisées.

En outre, le Bembeya a longtemps fait obstacle aux musiques étrangères..

Le documentaire n’a montré que l’historique de la naissance et l’évolution de l’orchestre, la politique culturelle du président Sékou Touré et la vie quotidienne des membres survivants. Dans ces trois chapitres, la dimension internationale de l’orchestre était peu mise en exergue.

Un autre que l’ami Abdoulaye Diallo allait entreprendre le Bembeya ainsi qu’il suit : la naissance et l’évolution de l’orchestre, on peut tout voir dans le morceau « Beyla » qui a fait exploser le Bembeya et l’a couronné : la première étape de Beyla à Conakry, de 1961 à 1966 avec « Beyla » première version ; la nationalisation avec « Beyla »  deuxième version; de 66-68 et de 68-73 avec « Ballakè », pour la fin de l’épisode Demba.

La  deuxième phase, « le défi » de 1974-1980 avec le trio Bazooka. Une petite parenthèse sur cette période flottante de 73-74, qui n’est pas dans les archives les plus audacieuses : c’est l’affaire Antoine Sandouno, appelé pour remplacer Demba mais en compétition avec Mory Kouyaté, qui venait du 22 band de Kankan.

Sans entrer dans les détails cette fois, il faut dire qu’Antoine, pour des raisons d’incompatibilité d’humeur avec les ténors de l’orchestre, n’avait pas été retenu. J’avais accompagné Antoine au ministère de l’intérieur-sécurité et justice de l’époque. Le ministre, Karim Kéra, trouvant péniblement les mots qu’il faut pour la circonstance, n’avait pas remis la lettre de rappel d’Antoine transmise, me semble-t-il, par le ministère de la jeunesse, des arts et sports à son destinataire. Qui a dit que Karim Kéra était insensible ? C’est en tout cas avec émotion qu’il m’a remis, main à main, la fameuse lettre en disant à Antoine :« Bienvenue dans les effectifs de la police guinéenne ! » Ce qui signifiait qu’Antoine n’avait pas été retenu au sein du Bembeya. A la sortie du bureau du ministre, sur le palier de l’étage, Antoine me dit : « Tu peux l’ouvrir, maintenant ». La lettre de renvoi disait, en substance «… Antoine a perdu sa voix d’antan… », inutile de dire que c’était absolument faux. Mais connaissant la grosse tête d’Antoine, je savais qu’il ne pourrait jamais intégrer l’orchestre. Un néophyte pourrait-il intégrer le Bembeya sans se soumettre aux cadres comme Legrow, Ashken, Hamidou et Sékou Bembeya?

Après cette phase de 74-80, il faut noter le départ de Mory et de Moussa et la venue de Bambino et de Youssouf Bah.

La dernière phase de 1998-2005, la renaissance avec le don des instruments du mécène Adama Kamara pour permettre à Bembeya de revivre….

Pour concevoir un scénario complet sur le Bembeya, il fallait des moyens du « Titanic » et une super co-production multinationale, et cela n’était pas à la portée d’Abdoulaye Diallo. Mais ce qu’il a réalisé n’est pas à sous-estimer puisque aucun Guinéen n’a osé. Il mérite tous nos remerciements et notre reconnaissance.

Si aucun cinéaste guinéen n’a daigné faire le déplacement ce vendredi 11 avril 2008 au Centre Culturel Franco-Guinéen, c’est qu’ils se sont sentis chatouilleux de cette audace d’un jeune du Burkina, de surcroît de 37 ans

De l’autre côté, ce qui a fait tiquer l’assistance, c’est l’absence et le silence total du gouvernement, pas un ministre ou un des représentants pour accompagner l’ambassadeur de France (un bonhomme électrique qui a franchi le petit escalier en bois de la scène en deux sauts, pour venir remettre un satisfecit au réalisateur).

Ce qui fait baisser les bras, c’est que, pour une affaire culturelle strictement guinéenne, ce sont les autres qui ont pris les devants, un Burkinabe et la France. Les Guinéens étaient absents, à part le directeur national de la culture. Ont-ils jeté l’éponge au point de bouder l’événement ? Le passé est-il si répugnant et si rébarbatif ? En a-t-on honte de notre passé ? Les Ballets Africains et le Djoliba sont inconnus de la génération actuelle désorientée et les anciens n’ont plus le temps pour la culture.

D’ailleurs, rien qu’à voir les spectateurs dans la salle, il y avait plus de Blancs que de « Nègres ». 

Comme tous les mythes, le Bembeya gardera à tout jamais ses mystères et ne pourra jamais être connu de fond en comble. Ceux qui ont la volonté de le faire connaître n’ont pas les tenants et les aboutissants ; ceux qui les ont, tant soit peu, n’ont pas la volonté et les moyens. N’est-ce pas là qu’il faut dire que les mythes sont capricieux ? Demba, en lui-même, est un mystère : un bègue à lier mais un chanteur hors pair, et cette chanson prémonitoire « Demba » juste avant de s’en aller avec « Ballakè », à Dakar, aux lendemains du festival 1972 ; pourquoi ne peut-on plus reprendre les phrases musicales, dans leur version originales ?... Et ce n’est pas parce que toutes ces chansons, comme les classiques, restent et demeurent impérissables. 35 ans après la brutale disparition de Demba, le Bembeya lui reste toujours tributaire, incapable de se frayer un autre chemin, ne parlant qu’en son nom, le regrettant toujours. Finalement, Bembeya et Demba sont indissociable

Le mystère Demba va-t-il définitivement éclipser le Bembeya ?

Moïse  Sidibbé
L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com

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Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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