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Le gouvernement de Dr Ahmed Tidiane Souaré, qui fut le dernier sous l’ère Conté, avait favorisé la naissance d’un Observatoire national de la démocratie et des droits de l’homme (ONDH), présidé par M. BARRY MAMADOU ALIOU, un chercheur, politologue. Avec l’avènement du CNDD au pouvoir, notre reporter a interrogé M. Barry sur l’avenir de son institution.
L’Indépendant : Depuis l’avènement du CNDD au pouvoir, on n’a pas entendu l’observatoire national de la démocratie et des droits de l’homme. Pourquoi ce silence ?
Barry Mamadou Aliou : Contrairement à ce que vous prétendez, l’Observatoire n’est pas resté silencieux. Dès l’annonce de la prise du pouvoir par la junte, nous avons adressé une proposition de refonte gouvernementale et des suggestions quant au fonctionnement de la nouvelle équipe gouvernementale. Je vous rappelle aussi que l’observatoire à été créé il y a moins d’un an, il n’est pas encore connu des médias. Nous souhaitons travailler de manière professionnelle car la promotion et la protection de la démocratie et des droits de l’homme est une action qui requiert du professionnalisme.
Nous avons commencé notre travail par la rédaction de notre plan d’actions sur 5 ans (2009-2014) qui se décline en 10 actions prioritaires à savoir : L’implantation de l’ONDH à l’intérieur du pays et la tenue de tables rondes sur l’exercice des libertés publiques en période électorale ou non; la formation des Forces de défense et de sécurité ; la Création des « Clubs démocratie et droits de l’homme » dans les établissements scolaires ;L’Introduction du « module démocratie et droits de l’homme » dans le système éducatif guinéen ; la Création d’une Police des droits de l’homme ; la Création d’un Centre d’écoute de la démocratie et des droits de l’homme ; la Création d’un site WEB de l’ONDH ; la Création d’une bibliothèque de l’ONDH accessible au public (livres déjà disponibles avec la CNCDH de France) ; la Mise en conformité de la législation nationale avec les Traités et Accords internationaux, la Création d’un centre médico-psychologique des droits de l’homme.
Ce plan sera présenté au grand public la dernière semaine du mois de mars 2009.
Par ailleurs, l’ONDH est une institution publique qui ne répond pas pour le moment aux principes de Paris, dont la mission essentielle est de protéger et de promouvoir la démocratie, les droits de l’homme et les libertés fondamentales en Guinée. A ce titre il est chargé d’assurer entre autre auprès du Gouvernement et des futures Institutions républicaines un rôle de conseil dans le domaine de la démocratie et des droits de l’homme, du droit humanitaire et des libertés publiques. L’objectif à terme est de faire de l’Observatoire une institution nationale des droits de l’homme (INDH) répondant aux principes de Paris ceci dès l’instauration de la légalité institutionnelle après les élections prochaines.
Quelle est votre position par rapport à ce putsch survenu au lendemain du décès de Conté ?
Ce scénario était prévisible, néanmoins nous souhaitons un retour rapide à un Gouvernement civil. L’Observatoire apportera son savoir faire au cours de cette transition car, il convient d’ouvrir un débat très rapidement sur des modes alternatifs de gouvernance dans ce pays. Nous saluons les décisions du CNDD de mettre fin aux abus commis par les forces de sécurité, et la lutte engagée contre le trafic de drogue. Nous avons noté avec beaucoup d’intérêt la volonté du CNDD de mettre en place une Commission – justice – vérité – réconciliation. Nous attendons de voir les modalités de la mise en place de cette dite commission. Néanmoins nous nous interrogeons sur le rôle que va jouer le CNDD en cas de mise en place d’un Conseil national de transition, quel sera alors le rôle du CNDD dans le processus de transition ?
Le Changement de régime ne risque –t-il pas de compromettre les activités de l’observatoire ?
Pas du tout, cette période d’exception en Guinée nous renforce dans notre engagement pour la protection et de la promotion de la démocratie et des droits de l’homme car c’est une période à hauts risques. La nouvelle équipe au pouvoir n’a mis aucune entrave à nos activités. Nous attirons sans cesse l’attention des nouvelles autorités quant au respect de la personne humaine même quand des faits délictueux sont reprochés à des personnes actuellement en détention au camp Apha Yaya. Nous suivons de près cette situation afin de prévenir toutes atteintes aux droits des personnes.
Quels sont vos rapports avec les nouvelles autorités ?
L’Observatoire est une institution qui est rattaché auprès de la Primature, le nouveau Premier ministre est sensibilisé aux problèmes des droits de l’homme. Dès sa prise de fonctions, il a tenu à se faire présenter l’Observatoire. Aujourd’hui cette institution est inscrite dans le paysage national. Nous avons même proposé la création auprès du CNDD d’un conseiller chargé des questions de droits de l’homme. Ce conseiller facilitera les rapports entre le CNDD et les organismes spécialisés en matière de droits de l’homme.
Que pensez-vous de la lutte conte la drogue déclenchée par la junte ?
Cette action est salutaire car, ce fléau frappe aujourd’hui la sous région ouest africaine. C’est pourquoi cette lutte doit se faire au niveau sous régional. Un pays comme la Guinée malgré la volonté des dirigeants actuels, ne pourra pas à elle toute seule arriver à enrayer ce trafic. La CEDEAO et l’UA doivent accompagner les Etats membres dans cette croisade contre le trafic de drogue. Mais, s’il est louable et même salutaire de lutter sans relâche et avec détermination contre le trafic de drogue, nous insistons auprès du Gouvernement afin que les interpellations, les auditions se fassent dans le respect de la personne humaine. Nous resterons vigilants sur ce domaine car l’histoire de la Guinée est jalonnée d’arrestations arbitraires, de fausses dénonciations et de procès populistes. Les enquêtes doivent se faire de manière professionnelle afin de remonter la filière et d’arrêter les coupables et surtout de les juger en respectant les normes judiciaires car tout individu à droit à un procès juste et équitable, par conséquent nous restons vigilants et notre rôle aussi est de conseiller les nouvelles autorités afin d’éviter tout amalgame et toute arrestation arbitraire. Nous veillons aussi aux conditions de détention des personnes arrêtées et aux conditions carcérales en Guinée.
Concernant la transition, l’observatoire a –t-il des propositions à faire aux militaires ?
Bien sûr que nous avons des propositions à faire. Nous sommes entrain de finaliser un projet de séminaire sur la transition en Guinée en relation avec l’Observatoire politique et stratégique pour l’Afrique (OPSA) qui est à Paris avec le soutien financier de l’OIF. Les objectifs spécifiques de ce séminaire seront de : faire appel aux contributions et réflexions (des différents acteurs) apportant un éclairage sur la Transition, prendre en compte les recommandations (de ces acteurs) permettant d’aboutir à une Transition démocratique et pacifique en Guinée. Les thèmes fondamentaux de la Transition : La conception de la Transition (mettre l’accent sur le rôle et la responsabilité des acteurs), les organes de la Transition, la révision de la Constitution et la remise en vigueur des lois, le processus électoral et le calendrier des élections, la sécurité, la justice et la défense des droits de l’homme.
Par ailleurs, l’exécution du plan d’actions de l’Observatoire pendant la période transitoire est susceptible de contribuer efficacement à la promotion et à la protection des droits humains, gage certain du maintien de la paix et de la stabilité dans le pays..
Ainsi, compte tenu du contexte politique, économique et social qui prévaut actuellement en Guinée (période de transition militaire) l’Observatoire en relation avec le Gouvernement fera une sensibilisation de grande envergure sur la promotion et la protection des droits humains, le renforcement de l’Etat de droit et la promotion de la démocratie. Les actions de sensibilisation porteront sur :
l’exercice des libertés publiques (réunions, manifestations etc..) pendant la période de transition, notamment au cours du processus électoral ;
Formation des Forces de défense et de sécurité, des Chefs de quartiers et Chefs religieux sur la matière droits de l’homme.
A la fin du séminaire, un Rapport général avec des Recommandations sera remis au CNDD en vue de la réussite de la Transition. Il serait souhaitable que ces Recommandations puissent aboutir à un consensus sur la Transition.
Comment entrevoyez-vous l’avenir de la Guinée en tant que spécialiste des questions de sécurité ?
Le prochain Gouvernement devra inscrire comme priorité numéro un de l’action gouvernementale, la refonte de son outil de sécurité et de défense. Vu l’état des forces armées guinéennes, rien ne sera envisageable sur le plan du développement économique et social sans la réorganisation complète des forces armées guinéennes. Celles-ci constituent aujourd’hui le premier facteur d’insécurité et d’instabilité qui empêche tout processus de développement socio-économique. En 2001, j’avais mis à la disposition de tous les acteurs politiques une brochure sur des pistes de refonte de l’outil de défense en Guinée. Cette réflexion est plus d’actualité. Nous observons aussi une résurgence des coups d’états militaires en Afrique. Si vous rajouter à cette instabilité politique que connaît nombre de pays de la sous région y compris la Guinée, la crise financière mondiale, je vous dirai que je ne suis pas du tout optimiste pour un avenir radieux pour la Guinée. Mais une prise de conscience de la société civile, des dirigeants actuels, des partis politiques afin que cette transition ne soit pas une occasion manquée, permettra peut être à la Guinée de connaître enfin un avenir moins brumeux. Mais ceci n’est possible seulement si comme le note International Crisis Group dans son dernier rapport sur la Guinée, les partis politiques et la société civile mettent de côté l’euphorie de la fin du mois de décembre et s’entendent le plus rapidement possible sur les règles du jeu de la transition démocratique. A à cette seule condition que l’on pourra dire que l’occasion ne fut pas manquée.
Propos recueillis par Mamadou Dian Baldé & Kalidou Barry
L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
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