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M. Barry IV est le Président du Rassemblement Démocratique de Guinée (RDG). Il est pilote de profession. Il a été formé à l’Institut Aéronautique Amaury de la Grande (IAAG) et à l’Ecole Nationale de l’Aviation Civile (ENAC), à Toulouse (France). Il a également suivi une formation dans l’armée de l’air française avant de servir en qualité de pilote d’hélicoptère dans l’armée de l’air guinéenne. Agé de 45 ans, marié avec 3 enfants, Barry IV est diplômé d’Economie de l’Arizona State University.
Que pensez-vous de la méthode utilisée par le Pr. Alpha Condé pour accéder au pouvoir ?
Barry IV : Pour confisquer le pouvoir, Alpha Condé et Sékouba Konaté ont perpétré un véritable coup d’Etat doublé d’une mascarade électorale. Ils se sont servis de l’appareil de l’Etat pour fabriquer une fraude à grande échelle. En plus, ils ont semé la terreur en utilisant les forces armées pour tuer des innocents, violer des femmes et faire un nettoyage ethnique. D’ailleurs, dans la phase finale de leur coup d’Etat, Sékouba Konaté a carrément jeté son masque et décrété sans embarras l’Etat d’urgence.
Peut-on dire que les autorités de la transition ont donné le pouvoir à Alpha Condé ?
Sékouba Konaté avait mis tous les moyens de l’Etat à la disposition de son candidat Alpha Condé. Cependant, il faut reconnaître que personne n’a aidé Alpha Condé à accéder au pouvoir plus que Cellou Dalein. Sans la connivence de Cellou Dalein, le Général Sékouba Konaté ne pouvait pas prétendre à diriger la transition. Après les massacres du 28 Septembre 2009, Cellou Dalein a été le premier à affirmer qu’il y a des patriotes au sein du CNDD et que Sékouba pouvait diriger la période de transition, contrairement à la solution de la CEDEAO qui exigeait la mise en place d’une ”nouvelle autorité” de transition, sans les membres du CNDD. C’est ainsi que Cellou Dalein a ouvert la voie à la signature des accords de Ouagadougou, avec la désignation de Konaté pour assurer l’intérim.
Comment se fait-il que malgré la violence et la fraude, la victoire du Pr. Alpha Condé soit reconnue par son adversaire Cellou Dalein ?
Cellou Dalein a sans doute eu très peur d’aller en prison. C’est pourquoi il a reconnu ces résultats émaillés de violence et de fraude. Il a dû se laisser intimider. A la place de Cellou Dalein, au lieu de rechercher la paix à tout prix, j’aurais œuvré pour qu’il y ait plus de justice, de liberté et de respect des droits de l’homme dans le pays. Pour préserver la paix, Cellou Dalein aurait pu éviter la capitulation, en demandant tout simplement à ses militants de rester à domicile et de garder leur sang froid. Il ne fallait pas du tout cautionner des résultats issus du nettoyage ethnique et de la fraude massive.
Y avait-il un moyen pour Cellou Dalein de gagner le deuxième tour, malgré la fraude massive et la violence ?
Après le premier tour de l’élection présidentielle, Alpha Condé a commis des crimes très graves. Il a organisé le saccage et le vol du matériel électoral de la CENI. En plus, sous prétexte que ses militants ont été empoisonnés, il a planifié et encouragé un nettoyage ethnique systématique des Peuhls résidants à Siguiri et Kouroussa, sa ville d’origine. Cette œuvre de Mr Condé s’est soldée par plusieurs morts, des blessés graves, d’importants dégâts matériels et un exode massif des populations. De là, Cellou Dalein devait catégoriquement refuser d’aller au deuxième tour, en exigeant bien sûr la disqualification et l’emprisonnement du candidat Alpha Condé pour vols, destruction du matériel électoral et crimes de sang.
Il ne faut jamais perdre de vue que la démocratie ne se limite pas seulement aux bulletins de vote déposés dans les urnes. La démocratie a également des règles pour la conduite des élections : Tout crime commis pendant les élections doit être puni. La fraude aussi doit être punie. Un candidat ne peut pas employer des armes de guerre pour écraser les militants de son adversaire. Sur cette base, Cellou Dalein aurait pu exiger la disqualification de son adversaire. Compte tenu de la légitimité d’une telle exigence, avec la pression de la rue, Alpha Condé et Konaté allaient céder le pouvoir. Avec ses 44% au premier tour et son alliance politique, Cellou Dalein était en position de force. Pour le deuxième tour, Alpha Condé et Konaté, même avec leurs armes, n’avaient pas de pouvoir en dehors de la coopération de Cellou Dalein. A eux seuls, ils ne pouvaient pas introniser Alpha Condé comme ”le Premier Président démocratiquement élu” sans le vainqueur du premier tour. Ainsi, malgré ses nombreuses erreurs, avec un peu d’intelligence, Cellou Dalein aurait pu garantir sa victoire après le premier tour. Pour couvrir leur défaite, Mr Bah Oury de l’UFDG dit qu’ils ont préparé une élection, pas une guerre. A l’inverse, je dis qu’on peut parfois défendre ses droits sans se bagarrer ou faire usage des armes. La ”voie des urnes” n’exclut pas du tout l’usage de l’intelligence. Je n’ai aucune prétention en matière d’intelligence. Je veux tout simplement souligner qu’à force de se focaliser sur le principe de ”la conquête du pouvoir par la voie des urnes”, on finit par perdre de vue d’autres aspects très importants de la démocratie et des droits de l’homme !
Aviez-vous essayé d’alerter le leader de l’UFDG sur cette stratégie susceptible de sécuriser sa victoire ?
La stratégie de Cellou Dalein était celle qui lui a permis d’être Premier Ministre de Conté à savoir le laxisme, la docilité, les flatteries, la soumission absolue, le rejet des siens, le silence devant les crimes, l’expression de faux sentiments et des compromis toujours plus favorables à l’adversaire. Il s’attendait à ce que Konaté lui donne le pouvoir sur un plateau d’argent. Je ne pense pas qu’il m’aurait écouté. Mais, auparavant, je l’avais rencontré à Ouagadougou lors des premiers pourparlers qui avaient suivi les massacres du 28 Septembre 2009. Ayant constaté que chaque année des femmes peules sont violées, je cherchais coûte que coûte à prévenir un autre drame. Je suis donc allé à Ouagadougou pour encourager Cellou Dalein et les responsables du syndicat CNTG à capitaliser sur l’offre des Américains de financer la mise en place d’une force de protection et la réforme de l’armée. A l’époque, j’avais essayé de faire comprendre à Cellou Dalein le caractère très violent de la politique de Mr Alpha Condé et les visées de Blaise Compaoré sur les richesses de la Guinée. Malheureusement, il a cherché à les défendre en m’accusant de vouloir faire ”un procès d’intention”.
Selon vous, quel est le plus grand problème de l’UFDG ?
L’UFDG a un problème de leadership. Les militants de l’UFDG sont très combatifs, mais ils leur manque un leader courageux. Cellou Dalein est un pacifiste extrémiste. Pour lui, c’est la paix à tout prix. La paix pour unique but. Il est allergique au conflit et au risque. Or, la politique est une activité très périlleuse qui oblige les acteurs à prendre des risques et à les assumer. Le milieu politique est un lieu de conflits, de tensions et de luttes permanentes. Je crois qu’en se lançant dans la politique, Cellou Dalein s’est trompé de milieu. La politique n’est pas dans l’assiette des pacifistes. Le cas de Cellou Dalein me rappelle l’histoire du bonhomme qui s’est engagé volontairement dans l’armée, rien que pour les avantages, alors qu’il a horreur des armes de guerre.
En affichant son pacifisme démesuré, Cellou Dalein s’est condamné à l’inefficacité. Désormais, à chaque élection, Alpha Condé va agiter ses escadrons de la mort et le spectre de l’affrontement pour le faire plier. Il faut savoir que les Martin Luther King, Gandhi et Nelson Mandela étaient de grands activistes et non des pacifistes. Ils ont toujours pris des risques. Ils ont constamment provoqué les conflits pour attirer l’attention du monde entier sur la nature de l’injustice infligée à leur peuple. C’est pendant ces conflits qu’ils ont prouvé leur non-violence. Mais, ils n’ont jamais capitulé au non de la paix. Ils n’ont jamais dévié de leurs convictions. Ils n’ont jamais demandé à leurs militants d’étouffer leurs frustrations. Par ailleurs, les militants de l’UFDG doivent savoir que le plus grand rêve d’un homme assoiffé de pouvoir comme Alpha Condé est d’avoir un pacifiste à la tête du principal parti d’opposition. Cellou Dalein ne sera qu’un fardeau, comme Bah Ousmane de l’UPR, dans la lutte pour l’instauration d’une véritable démocratie en Guinée. Un adepte de ”la paix à tout prix” ne peut rien faire contre un bandit de grand chemin qui pense qu’en politique tous les moyens sont bons. Un homme résigné, naïf et craintif ne peut rien faire contre un aventurier endurci. Un fonctionnaire-ministre sans expérience politique ne peut rien faire contre quelqu’un qui a milité dans l’opposition toute sa vie.
La valeur d’un leader ne repose pas sur les foules immenses qu’il draine ou sur la ”mamaya” qu’il suscite. La valeur d’un leader se détermine par le courage, la persévérance, la combativité, l’audace, la force de la conviction et la compétence. Et cette compétence-là ne s’acquiert pas du jour au lendemain.
Vous étiez vous-même candidat. Nous avons lu votre projet de société sur l’internet. Que s’est-il passé ?
J’avais essayé de prendre le train en marche. Je m’étais rendu en Guinée à temps pour payer la caution, passer la visite médicale et déposer mon dossier de candidature pour la présidentielle. Mais, à mon arrivée en Guinée, j’ai réalisé que Cellou Dalein avait déjà occupé le terrain ethnique. Sans doute, ma candidature aurait fracturé son électorat. Je ne voulais pas du tout diviser les Peuhls. C’est pourquoi, j’ai suspendu ma candidature. Aussi, à la dernière minute, mes principes m’ont interdit de me jeter à corps perdu dans une mascarade électorale. Mais, ma volonté de restaurer la confiance entre tous les Guinéens reste intacte. Et je ne baisse jamais les bras. Je fais un travail de soubassement. Pour le moment, je voudrais surtout remercier tous les compatriotes qui avaient soutenu ma candidature très éphémère.
Quel est votre lecture des premiers pas du pouvoir du Pr. Alpha Condé ?
Je suis très frappé par sa volonté de créer à tout prix des frontières ethniques dans notre pays. Il veut monter les autres ethnies contre les Peuhls. Depuis le début des élections, il cherche par tous les moyens à attiser la haine ethnique. Malgré sa victoire, Alpha Condé se comporte comme un aigri social qui fait tout pour choquer les Guinéens. En politique, il est encore au stade primitif. Il a l’esprit d’un tyran qui n’a aucun souci pour l’opinion publique. Avec son arrogance, il pourrait précipiter le pays dans un chaos politique et économique. Ses discours ne sont qu’un appel à l’extermination des Peuhls. Il ne comprend pas et personne n’essaie de lui faire comprendre que même les Chefs d’Etats les plus arriérés d’Afrique ne font plus de tels discours. Depuis qu’il y a eu le génocide Rwandais, les mentalités des leaders africains ont beaucoup évolué dans ce domaine. Aujourd’hui, il n’y a qu’en Guinée qu’on peut entendre un tel discours grossier, vicieux, méchant et rétrograde de la part du Chef de l’Etat. C’est très honteux pour la Guinée ! A moins qu’il ne cherche à devenir le Chef d’Etat le plus sauvage d’Afrique, Alpha Condé doit mettre un terme, de façon immédiate, à ses discours haineux anti-Peuhls. Ses accusations contre les Peuhls sont sans fondement. L’inflation actuelle est en grande partie le résultat de l’usage excessif de la ”planche à billets” pour financer sa prise du pouvoir. En outre, il y a une crise économique mondiale. Le fond du problème est que la Guinée n’a jamais eu la chance d’avoir un bon dirigeant.
Que proposez-vous pour contrer la dictature du Pr. Alpha Condé ?
Une rébellion armée aurait un coût humain très élevé et donnerait à Alpha Condé une excuse pour déclencher un génocide à grande échelle. Aussi, nous avons vu que les alliances politiques ne garantissent pas une victoire aux élections, à cause de la fraude. Alpha Condé a déjà indiqué qu’il ne va pas organiser des élections et les perdre. Ainsi, la politique qui consiste à se jeter sur les législatives telle qu’envisagée par l’UFDG ne fera que renforcer et légitimer la dictature de Mr. Alpha Condé. Je crois qu’il vaut mieux accélérer la création d’institutions parallèles pour affaiblir l’Etat totalitaire et provoquer sa chute sans effusion de sang. Ces structures parallèles peuvent être d’ordre économique, politique, administratif, social et sécuritaire. L’unité des Peuhls est parfaitement compatible avec l’unité nationale. Au lieu de se retirer de la Guinée, je crois que nous devrions plutôt lutter pour reconquérir notre pays et y restaurer la confiance entre tous les Guinéens. C’est la seule voie pour l’instauration de la stabilité politique et la prospérité économique dans notre pays. Dans l’immédiat, il faut privilégier le boycottage, la non coopération, le refus de se soumettre et la grève générale. La Guinée est notre pays. Nous l’aimons et nous devons la sauver à tout prix. On ne peut pas la laisser aux bandits.
Que faire pour mettre fin au viol des femmes et à toute forme de violence ?
Il faut prévenir le prochain drame qui se dessine déjà à l’horizon. Il ne faut pas attendre que les femmes soient violées pour faire des réunions et crier sans résultat. Il faut prévenir ! Il faut s’attaquer à la cause de ce drame récurrent. En Guinée, depuis les évènements de 2006, les autorités utilisent le viol des femmes peuhles comme arme politique. Chaque année, ce drame se répète de façon massive. Face à cette situation, les Peuhls ont le droit à l’autodéfense. Dans un pays normal, il appartient aux autorités, à la police et aux tribunaux de protéger les femmes contre les viols. Mais, dans notre cas, ce sont les autorités mêmes qui organisent et incitent au viol des femmes de notre communauté. Donc, il n’y a plus de recours. Par conséquent, l’autodéfense est devenue notre droit le plus absolu. Nous devons nous organiser pour faire cesser ces crimes et protéger les droits de notre communauté. Nous devons protéger nos familles. Je pense que le viol de ces femmes doit nous servir de catalyseur pour améliorer notre situation notamment sur le plan de la sécurité.
Nous arrivons à la fin de l’interview, quel message voulez-vous faire passer ?
Je veux surtout éveiller la combativité des Guinéens. Les Guinéens épris de justice et de démocratie doivent poursuivre la lutte. On ne doit pas se contenter d’une démocratie de façade. Aucun peuple n’a jamais eu ses droits en cadeau. La liberté et la justice exigent de notre part un effort intense et soutenu. Je sais que les Peuhls traversent en ce moment une période très difficile. La blessure est très profonde. Cette douleur me déchire aussi. Mais, toute chose a une fin. Les Peuhls ne seront pas des victimes éternelles dans leur propre pays. Surtout, il ne faut pas se laisser piéger par la politique de division de Mr Alpha Condé. Il cherche à diviser les Guinéens pour les affaiblir. Pour relever les grands défis, les Guinéens doivent apprendre à s’unir. Dans l’unité, on peut se sortir des situations les plus désespérées. Une unité durable se construit sur la base de la confiance et du respect réciproques. En ce qui me concerne, je suis prêt à diriger la lutte en montrant le bon chemin. Certes, je ne pourrai pas changer le passé. Mais, je pourrais guérir la blessure, faire disparaitre la douleur et faire oublier l’humiliation. L’espoir reviendra.
Propos recueillis par Mariama Barry
www.guineeactu.com
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