Les Guinéens ont été pratiquement cueillis à froid le 4 juillet dernier par un communiqué du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) annonçant l’audit des 24 ans de gestion du régime précédent. Une décision intervenue à rebours de l’actualité nationale alors dominée par les rumeurs sur la démission du premier ministre guinéen Binet Kara, ainsi que la bataille autour de la Commission ad hoc sur le chronogramme de transition
Au nom de la volonté populaire
Dans son communiqué, le CNDD indique avoir « pris acte de la volonté récemment exprimée par les Guinéens de voir se poursuivre et s’intensifier la campagne d’audit et d’assainissement des différents secteurs de l’économie nationale ». Voilà que l’engouement des premières heures qui a accompagné l’opération ‘’mains propres» engagée sous la houlette du Comité d’audit et de surveillance des secteurs stratégiques de l’économie nationale s’est rappelé au bon souvenir de la junte militaire.
On se rappelle que la convocation de présumés débiteurs de l’Etat auxquels plusieurs dizaines de milliards de francs guinéens furent réclamés avait effectivement recueilli l’assentiment de l’écrasante majorité des Guinéens. Pour solde de tout compte, l’Etat parviendra à engranger plus de 173 milliards de nos francs. Mieux, quatre anciens ministres des Mines ont été arrêtés, et trois d’entre eux furent libérés et soumis à un échéancier de remboursement de plus de vingt milliards de francs guinéens.
Tout cela remonte aux trois premiers mois du règne du Capitaine Moussa Dadis Camara. Et Dieu sait que cette action de salubrité publique matinée d’un Dadis show télévisé décapant avait séduit les Guinéens dont la soif de justice et de vérité sur la gestion publique n’a jamais été étanchée. Par un juste retour d’ascenseur, la cotte d’amour dont jouissaient la junte militaire et son président était au plus haut niveau.
Et vint la cassure…
Seulement voilà, vers le mois d’avril dernier, tout a semblé se tasser. La chasse aux « bandits à col blanc » n’était quasiment plus d’actualité. La lutte contre la corruption et des détournements de deniers publics baissera de rythme. Au passage, les débats télévisés sur le narcotrafic qui ont tant passionné les foules en prendront un sérieux coup.
Désormais, un seul sujet hantait le CNDD et son président : le chronogramme de la transition qu’il venait de signer, et contre lequel il s’est subitement retourné. En effet, il s’est mis dans la peau d’une victime de la trahison des Forces vives (partis politiques, syndicats, société civile) qu’il accusait de l’avoir fait signer ce document qui prévoit des élections présidentielles en fin 2009. Alors que la junte avait parlé à sa prise du pouvoir le 23 décembre 2008 de deux ans de transition.
Pendant près de trois mois, l’opinion nationale n’a eu droit qu’à des scènes médiatiques montrant le Capitaine Moussa Dadis Camara tout dressé sur ses grands chevaux contre la classe politique notamment. Qualifiant souvent les leaders politiques « d’assoiffés de pouvoir qui ne pensent qu’à eux-mêmes ». Ce qui finira par susciter un climat politique au bord de l’implosion en raison du dialogue de sourds qui venait de s’instaurer entre le CNDD et les Forces vives. Qui pourtant, au début de la transition semblaient s’entendre parfaitement.
Depuis leur dernière rencontre au Camp Alpha Yaya Diallo, on a assisté à un début de dégel de leurs rapports à travers notamment la création d’une Commission ad hoc devant suggérer les voies et moyens devant permettre la mise sur les rails du chronogramme de la transition. A l’entendement de plusieurs observateurs, la voie vers des élections en fin d’année était toute ouverte.
Un bâton dans les roues de la transition ?
C’est le moment qu’a choisi le CNDD pour rouvrir la boîte de Pandore des audits. C’est pourquoi, certains analystes disent sans tergiverser que le Capitaine Moussa Dadis Camara sort son arme fatale. Contre qui ? Serait-on tenté de demander aussitôt. Là-dessus, les réponses divergent.
Ainsi, pour un pan du public, les audits dont il est question ne sont ni plus ni moins qu’un gros bâton placé dans les roues de la transition. Au regard de l’intérêt que la population attache à toute opération visant à faire rendre gorge aux gestionnaires indélicats des deniers publics, le Conseil national pour la démocratie et le développement y aurait trouvé un grand moyen de diversion. Les Guinéens devront à nouveau se laisser emporter par les révélations scandaleuses sur la gestion bancale de l’économie nationale.
Et si la mayonnaise venait à prendre, le rapport de forces actuellement favorable à l’organisation d’élections libres et transparentes en fin 2009 (synonyme de fin de la transition) pourrait subitement basculer en faveur d’une transition un peu plus longue. Invité dans la nouvelle émission ‘’Face à la presse» de la télévision guinéenne, le ministre des Mines et de la Géologie Mahmoud Thiam (économiste bon teint) a d’ailleurs indiqué en début de semaine, que les 24 ans d’audit pourraient couvrir deux à trois ans. Ajoutant toutefois que le régime à venir pourra terminer l’œuvre entamée.
Cependant, la junte militaire, avertissent certains, devrait éviter de prendre en pleine figure l’effet boomerang de son action. Car, ceux qui se sentent aujourd’hui dans le collimateur du CNDD qui est loin de ratisser large actuellement, contrairement à son premier trimestre de règne, pourraient ne pas se laisser mettre en pièces. Les lobbies politico-économiques qui ont organisé la razzia des biens publics sont d’avoir dit leur dernier mot, argumente-t-on.
Casser du PM ?
Selon un autre pan d’analystes, les audits annoncés par le CNDD ont une seule cible : les leaders politiques ayant servi sous Lansana Conté. Les plus connus d’entre ces derniers étant les anciens premiers ministres. A ce jour, ils sont au nombre de quatre chefs de partis engagés dans la course à la Présidence de la République à avoir occupé la Primature guinéenne. Il s’agit par ordre croissant de Sidya Touré (leader de l’UFR), François Louncény Fall (du FUDEC), Cellou Dalein (de l’UFDG) et Lansana Kouyaté (du PEDN). D’ailleurs le communiqué du CNDD ne fait pas mystère de leur cas : « Ces audits concernent la gestion de tous les premiers ministres et leurs gouvernements successifs… ».
Certains observateurs estiment qu’on n’avait pas besoin de porter cette précision dès lors que l’audit des 24 ans de gestion du régime précédent inclut automatiquement le passage de ces Premiers ministres. Mais comme il faut provoquer un effet psychologique, la précision valait bien la peine pour le CNDD. Il n’est pas rare de voir ou d’entendre dans les médias guinéens des informations mettant en cause la gestion des premiers ministres de Lansana Conté. Et quand on sait qu’au sein même de la classe politique guinéenne, certains leaders n’attendent que le déclenchement de ces audits pour espérer se défaire de concurrents gênants, la question a de quoi passionner.
Pour que le CNDD souffle un peu…
Pourquoi viserait-on ces anciens Premiers ministres ? S’interroge-t-on par endroits. En effet, des esprits malins pensent que ces audits pourraient freiner l’ardeur de ces PM à mettre la pression en vue d’organiser des élections en fin 2009. Ce qui permettra de desserrer l’étau sur la junte militaire. Car, indique un commentateur, ces leaders vivront dans l’incertitude tout le temps que prendront les audits. En attendant de savoir quel sort les attend. « Une fois que les responsabilités auront été situées dans les différentes affaires à instruire les sanctions administratives et juridiques suivront automatiquement avec tolérance ‘’Zéro» », avertit le communiqué du CNDD. Autant dire que si les résultats des audits tombent à mi parcours de la transition, la course à la magistrature suprême des leaders dont la gestion aura été mise en cause risquerait d’être mise en cause.
D’ailleurs, si la junte militaire parvient à lancer ces audits dans quelques mois sans pour autant parvenir à retarder ou empêcher la tenue des élections en fin 2009, elle aura légué un héritage lourd au régime qui lui succédera. Ce dernier aura l’obligation de les conduire jusqu’au bout au risque d’être accusé d’entretenir la mauvaise gouvernance qui a marqué les années précédentes. A l’évidence, le CNDD et son président auront réussi malgré leur départ du pouvoir à créer des ennuis aux anciens Premiers ministres dont les gestions auront été épinglées.
En tout état de cause, les audits programmés par le CNDD sont diversement interprétés par les observateurs dont certains y voient un nouvel épouvantail agité contre certains responsables politiques pressés d’aller aux élections en fin 2009. Ces audits vont-ils alors les dissuader ou plutôt les pousser à accentuer la pression ? Attendons de voir.