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Le communiqué laconique des Forces vives du 8 octobre 2009 est rassurant. La diplomatie et la culture de l'hospitalité les obligeaient à serrer la main ensanglantée de Blaise Compaoré, assassin de Thomas Sankara, "subsidiairement" effaceur du journaliste Norbert Zongo, assassiné lui aussi par des proches de notre Facilitateur, puisqu'il a fini par jeter un voile opaque sur l'instruction du dossier, finalement classé. Cette disqualification est l'obstacle formel et moral à la résolution de la crise aggravée par le « génocide » dont le premier responsable est sans conteste le Capitaine Dadis. Nous en arrivons là au second obstacle à toute médiation, car il faut deux parties pour qu'il y ait médiation. Or, les points de vue sont d'autant plus difficiles à concilier que la table de négociation se trouve dressée au-dessus d'un volcan en ébullition.
On n’éteint pas un volcan par des palabres ou par des incantations
Ce 28 Septembre 2009 est devenu encore plus emblématique, mais cette fois de façon macabre, qui a vu se transformer ce vaste champ clos en une immense chambre à gaz, implantée dans un camp de concentration. En ce sens, le communiqué des Forces vives, malgré son extrême politesse, est limpide. Mais après ? Après, il y aura Abuja, où les parties sont conviées. Là encore, je ne vois pas ce que les Forces vives pourraient retirer des quinze points de leur mémorandum. Or, je me demande si en face, entretemps, la force de dissuasion de Compaoré, renforcée par celle du Président nigérian auront raison de la schizophrénie de Dadis enserré entre mille forces centrifuges. Le Camp Alpha Yaya est devenu une immense bouilloire où barbotent de jeunes alcolos, des junkies en treillis, rendus ivres et fous par cette espèce d'ethno-narco-pouvoir auquel ils sont déjà devenus accros.
Les « trois » cavaliers de l'apocalypse que sont Dadis, Sékouba Konaté et Pivi « Coplan », sont solidairement le couvercle de cette marmite géante en phase d'explosion. Toumba, Tiegboro et Kourouma ne sont pas de simples boutefeux. Ils sont à la fois des commanditaires de haut niveau et des exécutants visibles, commis d'office à improviser, au jour le jour, des actes plus ou moins abominables selon une stratégie concertée de longue date, qui consiste à dire ce qu'on ne fait pas et à jouer les négationnistes après leurs forfaits. Après quoi, ils paraphrasent, que dis-je, ils blasphèment en disant :
"Nous sommes là par la force de nos baïonnettes et nous ne partirons que par la volonté du Peuple.!"
Un Gouvernement d'union nationale et un Corps constitutionnel
Après les larmes et les actes de compassion qu'attendent les familles endeuillées, les Forces vives doivent regarder loin vers l'horizon et poser des actes, à savoir former un Gouvernement d'union nationale et un Corps constitutionnel (1).
Pour ce faire, elles devront œuvrer pour la désignation consensuelle d'un Conseil des sages qui entamera les médiations nécessaires, afin d'organiser, le plus rapidement possible, une Conférence nationale souveraine dont émergeront les deux organes essentiels de la Transition.
Ici, bien que je ne sois pas moralement bien placé, je dis quand même, au risque de paraître quelque peu flagorneur, que l'initiative de Mme Adjidjatou Barry Baud me paraît raisonnable qui consiste à apaiser et à périodiser la phase cruciale que nous vivons actuellement. Bien que l'aide extérieure (militaire surtout, n'ayons pas peur des mots) soit incontournable, l'histoire de cette Guinée fière, un peu trop fière de son « Non » historique du 28 Septembre 1958, nous commande d'imaginer une médiation interne.
Il ne s'agit pas de se mettre autour de la table avec des assassins, si j'ai bien compris l'administratrice de Guineeactu.com. Certes, le mode de désignation par cooptation qu'elle propose n'est pas démocratique au sens "moderne" du terme. Mais recourir à la palabre africaine et à la sagesse bien comprises, supposées être détenues par les Anciens, n'est pas forcément une idée à jeter aux orties de la mondialisation. Il reste - et elle l'a bien dit -, que la liste des sages est ouverte. D'ailleurs, je dois noter que les hommes, contrairement aux femmes, sont parfois bizarrement plus longs à la détente, et que plus souvent ces dernières, qui sont soupçonnées penser avec leur cœur, font plus bouger la Guinée. Pensez à l'histoire de ce pays maintenu 26 ans dans l'immobilisme avec la passivité des hommes (ceux de l'Intérieur comme ceux de l'Extérieur), mithridatisés par la terreur d'une dictature sanglante, même si, il faut le reconnaître aussi, ce fut souvent avec la duplicité des femmes de Conakry, fers de lance du PDG dans la capitale.
Mais en août 1977, elles ont montré que ce sont elles qui portaient le pantalon devant le Responsable Suprême soi-même. Bref, rappelons-nous que ce sont les femmes en Afrique qui sont gardiennes de la tradition. Il n'est pas inutile de rappeler que toutes les cultures, même occidentales, de façon naturelle, parlent de la langue maternelle, de son rôle capital dans la structuration du moi, voire de l'être du petit d'homme. La culture et la sagesse se conjuguent au féminin. Et il faut avoir le courage de revivre la nausée qui nous a saisis à la vue de nos femmes, mères et filles, sauvagement exposées dans ce carnage émaillé de "tournantes" aux canons et aux baïonnettes plantés dans leurs parties intimes.
Pour ce faire, les Forces vives ne doivent pas se laisser aller aux délices des incantations autour de la mobilisation des populations. Elles devront établir un véritable chronogramme de cette mobilisation. Tous les Guinéens, partout où ils se trouvent, devront être prêts à se mettre debout pour sécuriser le Gouvernement d'union nationale qui investira les édifices publics où siègera ce gouvernement, sous la bonne garde d'une Force d'interposition requise et envoyée sous les auspices du Conseil de sécurité des Nations unies. Un peuple debout, appelé à rester à la maison jour et nuit (des « journées mortes »), le temps qu'il faudra pour affamer les assoiffés de sang, comme ce fut le cas à Madagascar.
Voici ce chronogramme que j'ai proposé il y a près de quatre mois, mais qui n'a pas dû être bien lu par ceux qui ont vocation au leadership. N'est-ce pas « cent fois revenir sur le métier », comme disait le poète ? Je reviens donc sur ces propositions, car rien n'est encore perdu.
Ce gouvernement devra :
1- Préparer les élections. Mais, pour que celles-ci soient crédibles, il faut :
- décrocher la CENI (la Commission électorale) du CNDD, la démembrer afin qu'elle reflète mieux la nouvelle configuration des Partis politiques, et surtout la rendre totalement indépendante du MATAP (le ministère de l’Intérieur) qui ne sera plus qu'une structure d'appui logistique et humain ;
- démanteler l’appareil à fraudes (gouverneurs, préfets, sous-préfets, présidents de CRD nommés par Lansana Conté, les maires des cinq communes de la capitale « offerts » à Lansana Conté ;
- recenser les Guinéens arrivés en âge de voter depuis la dernière révision des listes électorales ;
- recenser les 5 000 000 de Guinéens de l’Extérieur.
Ce gouvernement d’union nationale doit exclure tout militaire, tout revenant des gouvernements qui ont contribué à la perpétuation du système antérieur condamné par le peuple en janvier-février 2007.
2- Mettre en œuvre une politique de mesures urgentes de salut public : desserte en eau et en électricité, résorption du chômage des jeunes, lutte contre le VIH-sida, contre les épidémies récurrentes liées justement à ce mal du demi-siècle guinéen (l’absence d’eau potable et d’électricité) telles que le choléra et la fièvre typhoïde.
3- Convoquer une Conférence nationale souveraine, calée sur le déroulement d'un nouveau chronogramme, dont émanera l'organe législatif devant lequel sera responsable le futur PM et non devant un Président non élu.
Cette conférence nationale ne devra pas durer plus de trente jours francs.
Le Corps constitutionnel, organe législatif issu de cette conférence aura comme tâches essentielles :
- L'identification des conditions minimales pour l’établissement de la Vérité bafouée par les deux républiques, sans oublier les récents massacres, ceux de juin 2006 et de janvier-février 2007. Vérité sur les crimes de sang et les crimes économiques, quitte à transmettre l’instruction des résolutions à une commission « Justice et Vérité », qui poursuivra son travail avec l’Assemblée nationale et le Gouvernement issus des élections.
- L'adoption des correctifs nécessaires pour adapter la Constitution aux circonstances actuelles, afin d'assurer une base légale à une transition apaisée.
- L'adoption d'une Institution qui pilotera la rénovation de l'armée. Ce pourrait être une Fondation qui sollicitera l'appui logistique et scientifique de nos partenaires au développement. Cette fondation aura pour mission, par exemple, le redéploiement de l'armé en zone forestière pour la restauration de ce poumon de l'Afrique de l'Ouest qui est en passe de se « sahéliser ». L’armée ne sera pas pour autant hors de son champ d'action, de sa vocation à défendre nos frontières nationales là où précisément elles sont poreuses et offertes aux trafics propres à dévoyer un pays en Etat voyou.
Est-il besoin de préciser que ces propositions ne seraient compréhensibles qu'en inversant l'ordre des élections, à savoir d'abord les législatives et ensuite la présidentielle ? Le chef de la Junte étant d'office disqualifié, nous aurons affaire à une transition originale, inédite, mais la seule possible dans les circonstances actuelles.
Enfin, il y a l'incontournable condition : l'accord consensuel sur un Premier ministre accepté par la grande majorité des Forces vives.
Saïdou Nour Bokoum
Note (1) : Un Corps constitutionnel et non une Constituante. En effet, une Constituante dans les circonstances actuelles, en stricte logique historique, ne serait rien d'autre que l'ensemble des parties prenantes d'une Conférence nationale qui s'autoproclameraient "Assemblée constituante", comme lors des Etats généraux de la France d'Ancien Régime en 1789.
Post-scriptum : Les Forces vives se sont rendues à Abuja avec l'intention ferme de placer haut la barre, afin d'obtenir, ce qui pour elles semble être l'essentiel, non plus le départ du Dictateur, mais son engagement formel à ne pas se présenter à l’élection présidentielle. Allah Akbar!
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