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Il apparaît de face, assis sur le sol, les jambes allongées et les bras au dos, liés sans aucun doute. Il est entouré d’hommes en uniforme, qui, de temps à autre, lui donnent de petits coups de pied en guise d’ordre, pour redresser sa position par exemple. Il est calme. Puis on dépose un objet sur ses jambes. C’est un grand couteau industriel, un coupe-coupe, en fait. On l’interroge sur l’instrument en question : l’arme qu’on l’accuse de détenir au moment de son arrestation. C’est à partir de là que les paroles sont saisissables.
http://www.youtube.com/watch?v=eIukEyqOYqc&feature=related
« C’est pas moi ! » dit l’adolescent. Mais on insiste pour qu’il dise où il a pris la redoutable arme blanche. Il persiste qu’il ne sait pas d’où vient le couteau. Les questions se multiplient, sur son identité et, bien sûr, sur l’arme posée sur ses jambes. On comprend qu’il s’appelle Mamoudou Bah, qu’il est chauffeur de camion et qu’il réside à Dabondy. Il déclare qu’il était assis dans son domicile quand on est venu l’arrêter.
Alors intervient une femme, un peu à l’écart. Elle veut l’aider, puisqu’elle est femme :
« Si tu dis la vérité, moi, je suis femme, je vais prier mes collègues [en ta faveur] ; mais si tu ne dis pas la vérité, billâhi, nous te ferons souffrir ! »
De son côté l’enfant persiste : « Au nom de Dieu, je revenais juste des toilettes. J’étais assis dans la maison quand ils sont venus m’arrêter. » Il insiste qu’il ne sait pas où ils ont pris l’arme, en tout cas, ce n’est pas avec lui. Mais ses interrogateurs n’en démordent pas. À peine le laissent-ils parler d’ailleurs. Pour dire les quelques mots ci-dessus, il a été interrompu à quatre reprises : « Hakkude an … Hakkude an e Allah [Entre Dieu et moi] … » l’entendait-on répéter, pendant que ses interrogateurs rejetaient déjà ce qu’il voulait dire, avant même de l’avoir entendu.
Tel est le résumé d’un des trois clips que nous avons analysés dans cet article, pour mieux informer le peuple de Guinée et l’opinion internationale. Ici, le plus important est « la vérité » que réclame la femme qui veut « aider » le détenu. C’est comme la « Vérité du Ministre » dont parle Abdoulaye Portos Diallo dans son livre, à propos de sa propre interrogation par le Comité révolutionnaire au Camp Boiro. C’est, en fait, comme la Vérité du Responsable suprême de la Révolution.
Lorsque des innocents étaient jetés au Camp Boiro, on les faisait effectivement souffrir (comme dit la femme) tant qu’ils ne disaient pas « la vérité ». Convaincus de leur innocence, certains parvenaient à écrire au Responsable suprême de la Révolution pour dénoncer les actes de barbarie et d’injustice qu’ils subissaient. Évidemment ils ne savaient pas que tout le système de la Révolution travaillait ensemble, de la même manière, de la base au sommet : les réponses qu’ils recevaient du Responsable suprême de la Révolution les frappaient de stupeur. Dans l’une d’elles, lue dans le témoignage d’Alsény René Gomez, un autre survivant de Boiro, on voit ceci :
« Dis-nous donc toute la vérité si tu veux vivre… »
N’ayant pas dit cette vérité, le détenu qui a reçu la lettre cessa effectivement de vivre, en moins d’un mois, soumis à une diète noire après les interrogations.
(Source : Camp Boiro : Parler ou périr par Alsény René Gomez)
Venons-en au second document. Dans un clip de 2 minutes 40 secondes, on voit un groupe de jeunes personnes, chétives pour la plus part, trimballées par des agents en uniforme. On les fait asseoir, leur ordonne d’ôter les chaussures, les chemises, puis les pantalons. Dès le début on entend les injures. C’est avec le cœur serré que nous transcrivons ces injures mais, pour pérenniser la vérité, nous sommes tenus de transcrire fidèlement ce qui a été dit. Voici, entre autres, ce qu’on entend dans ce document :
« Nyanngamadî ! Bâtard ! Bhottèrè maa ! … Vous allez comprendre !... Chien ! » (voir la vidéo à la 2e minute et 8 secondes)
L’agent en uniforme qui proférait ces injures, s’adressait à l’un des détenus pour lui ordonner d’ôter son pantalon. Apeuré, le torse nu, le jeune esquisse même un signe de garde-à-vous, pour symboliser sa soumission, puis se hâte d’exécuter l’ordre donné : enlever le pantalon.
http://www.youtube.com/watch?v=JAlrIMS0YYg
Ils étaient environ une demi-douzaine dans le lot. Dans le document on n’entend que les quatre noms suivants, tous d’une même ethnie :
- Mamadou Djouldé Diallo
- Mamadou Pathé Diallo
- Thierno Mamadou Saïdou Barry
- Thierno Abdoulaye Diallo
Dans l’une ou l’autre des vidéos, on ne voit pas le visage des interrogateurs. Il semble que tout a été fait sur plan. On montre seulement les détenus, pour effrayer les populations, et on parle en soussou, pour que ce soit des agents de cette ethnie qui commettent les exactions. Il faut aussi noter que les vidéos ne montrent pas la suite de l’interrogatoire. « Les minutes qui ont suivi, ces enfants déshabillés, ont été battus à sang », disait un témoignage.
Le troisième clip, de 2 minutes 50 secondes, est très difficile à regarder. Il commence avec des coups de feu et l’image de deux véhicules : un grand camion militaire et une camionnette. À la 41e seconde, on voit un homme en uniforme transporter un corps apparemment sans vie sur ses épaules. Il vient laisser tomber le cadavre près du camion. Puis on voit un groupe d’agents en uniforme tirer le corps pour, apparemment, le charger dans le camion. On entend des voix d’observateurs en cachette dire en poular : « Heh ! Bhè fellî kadi goddho ! Bhè fellî goddho gô kadi ! » (1e minute et 6 secondes) autrement dit : « Ils ont tiré encore sur un autre ! Ils ont tiré sur un autre, encore ! » Ceci indique qu’ils avaient donc tiré sur une autre personne, voire plusieurs autres personnes, chose qui se comprend d’autant plus qu’on ne voyait pas l’intérieur du camion : d’autres corps pouvaient bien y être déjà. On distingue en tout quatre hommes en uniforme, dont un avec le T-shirt bleu de la FOSSEPEL, qui s’affairent quelque temps entre les deux véhicules….
http://www.youtube.com/watch?v=RWkoebcHYJ8
Signalons qu’en plus de ces arrestations et meurtres à Conakry, divers autres crimes on été commis à l’intérieur du pays. Rappelons le témoignage authentique – déjà publié dans un de nos articles – d’une personne qui explique l’ampleur de la persécution à l’intérieur du pays :
« Je viens de parler à ma mère à Labé, qui m’a confirmé les viols des femmes par les militaires. Hier ils en ont enterré une qui est décédée à l’hôpital. Les enfants aussi meurent comme des mouches, suite à la bastonnade qu’ils reçoivent aux fesses avant d’être enfermés au camp. À Dalaba, les personnes arrêtées et bastonnées sont amenées à Mamou et enfermées comme des chiens. J’ai eu l’impression que nous sommes revenus au temps de Sékou Touré. Ma maman m’a dit, au téléphone : "Il ne faut pas qu’on m’entende". J’ai dû couper et la rappeler une deuxième fois. Elle me dit que c’est la première fois de sa vie que Labé n’a pas pu faire la prière pendant la fête du Tabaski à la mosquée. Les personnes qui étaient venues pour mettre les tapis de prière le jour de la fête ont toutes été arrêtées, bastonnées à mort. Un jeune a été tué le jour de la fête : il mettait le tapis de prière pour que sa maman puisse prier sur leur terrasse. »
Le fait que ces violences sont dirigées contre une population ciblée de la Guinée est maintenant hors de doute. La question que l’on se pose est ceci :
Que faire maintenant ?
Chacun de nous doit apporter son élément de réponse en tenant compte de tout le sérieux du moment. Nous répétons, encore une fois, l’enjeu du moment.
Si rien n’est fait, la Guinée souffrira comme jamais, car la ségrégation entre les ethnies sera comme elle ne l’a jamais été avant, pas même du temps de Sékou Touré. Si à un moment donné Sékou a indexé une ethnie, dans l’ensemble il n’a pas limité ses exactions à cette ethnie. On le sent d’ailleurs au nom du destinataire de la lettre dont nous parlions plus haut, qui demandait à ce détenu de dire la vérité, s’il voulait continuer à vivre.
Guineeactu.com
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